Les grands défrichements

Jadis, l'Europe entière était une immense forêt pratiquement continue.
A partir du Xe siècle, la sédentarisation de l'agriculture et la poussée démographique rendirent nécessaire
l'extension des terres cultivées.

Ce fut l'origine de défrichements spectaculaires qui, du 10e au 13e siècle, arrachèrent à la forêt des superficies gigantesques de terres cultivables. Ces grands travaux s'étendirent à toute l'Europe occidentale, jusqu'à l'Elbe.

A cette époque, des landes, des marécages, des fonds de vallées humides, furent drainés, aménagés et domestiqués par l'homme. Tout ceci ne fut toutefois rendu possible que par un progrès de l'outillage : remplacement progressif de l'araire par la charrue dans les régions à sol lourd ; amélioration de l'outillage en fer (collier d'épaule et ferrure du cheval notamment).

Ces divers défrichements se sont déroulés selon des modalités diverses que l'on peut regrouper en trois grandes étapes.

Aux 10e et 11e siècles, les paysans grignotaient peu à peu l'espace inculte
avoisinant leurs champs. Ces initiatives individuelles et dispersées ne tardèrent pas à attirer l'attention des seigneurs et de l'Église qui y virent les ressources qu'ils pouvaient tirer de ces nouvelles parcelles.

Laboureurs du XIIème siècle - d'après une miniature figurant sur le manuscrit de la Sainte-Chapelle (Bibliothèque Nationale)


Très rapidement, des redevances généralement en nature « champart, tâche...» furent imposées au paysan, malgré le désir de ce dernier de faire reconnaître comme « alleux » des champs qu'il ne devait qu'à son travail, mais qui relevaient du domaine seigneurial.

Alleux ou Alloux :

Terres allodiales (du francique - allod - propriété complète) franches et libres de toute suzeraineté depuis un temps immémorial.
Survivance des propriétés concédées aux colons romains et aux lètes barbares installés par l'Empire romain déclinant
ou par les souverains barbares du Haut Moyen Âge, l'alleu est une exception à la règle féodale qui affirme :
« nulle terre sans seigneur »


Le Champart ou Tasque ou Agrier :

Portion des fruits que le Seigneur se réserve quelquefois "in traditione fundi", pour tenir lieu de Cens et de Rente,
et quelquefois même, outre et par dessus le Cens et la Rente.
Cette portion est communément le quart, et le Seigneur l'exige, ou en prenant chaque année la quatrième partie des fruits,
ou en jouissant pendant une année de l'entier fonds, en laissant jouir pendant 3 années le tenancier sans aucune charge.
Tout cela dépend des titres et des conventions. A noter que le possesseur du fonds sujet au Champart
ne peut retirer les fruits sans en avoir plutôt averti le Seigneur.


Remarques sur le Champart : Le Champart produit plus ou moins au Seigneur, suivant que la récolte est plus ou moins abondante ; mais il est remarquable qu'il ne dépend pas du tenancier de frustrer le Seigneur à défaut de culture.



Au 12e siècle, ce furent les seigneurs eux-mêmes qui prirent en charge ces grands travaux de défrichements lesquels connurent, alors leur apogée. C'est ainsi que des villages entiers et leur terroir furent créés de toutes pièces.

Les capitaux importants investis dans ces travaux devaient être rentabilisés par les redevances que l'on exigerait des exploitants par la suite.

Pour attirer les paysans qui mettraient en valeur le nouveau terroir, le seigneur leur offrait un statut personnel plus libéral que celui qu'ils avaient dans leur ancien village.

Le bon état de conservation des archives ecclésiastiques a pu donner l'illusion que les abbayes avaient été les principaux entrepreneurs de défrichements, alors que très souvent les communautés religieuses se livraient à une activité pastorale plus conforme à leur idéal de vie retirée et défendaient la forêt qui protégeait leur clairière des intrusions de la vie séculière.


Mais, en fait, ce furent bien les seigneurs laïcs qui furent les principaux instigateurs de cette deuxième vague de défrichements qui aboutit à la création de villages, au nom et à la forme typiques (habitat groupé, plan souvent géométrique), et de terroirs en openfield, aux parcelles régulières.

Fin du 12e et au 13e siècle, la quasi-totalité des terres susceptibles d'un défrichement profitable ayant été mises en valeur, une troisième vague, plus modeste, vit le retour à des initiatives individuelles marginales, qui aboutirent à un peuplement intercalaire et souvent à un paysage de type bocager.

Ces dernières initiatives menacèrent dangereusement l'équilibre déjà précaire entre la part cultivée des finages et leur part non cultivée, dévolue à l'élevage, à la cueillette et nécessaire à l'équilibre écologique. C'est pourquoi seigneurs et communautés villageoises sont souvent intervenus pour freiner ces dernières tentatives.


Les défrichements devaient modifier définitivement les conditions de vie des pays qui les connurent. L'extension des terres cultivées a permis le recul des famines et favorisé le passage à l'assolement triennal par l'adjonction d'une troisième sole au terroir cultivé.




Les paysans très dépendants des anciens villages se sont inspirés du statut plus indépendant (au moins - en droit) offert aux « hôtes » des nouveaux villages pour réclamer une amélioration de leur sort. Enfin, nous devons aux défrichements l'essentiel du paysage actuel de nos campagnes, bien que toutes les entreprises d'essartage n'aient pas connu un succès durable, certaines terres de trop médiocre qualité ayant été abandonnées dès le 14e siècle.



Sources :
Encyclopædia Universalis 1998
"Traité des Droits Seigneuriaux et des matières Féodales" par M. Noble François DE BOUTARIC, Toulouse, 1775

 

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