Moyen Age, le temps des réseaux

Article publié sur le journal du CNRS n° 237 Octobre 2009

Moyen Âge, le temps des réseaux

La structure du monde paysan au Moyen Âge est encore mal connue. Des historiens, mathématiciens et informaticiens se sont réunis pour reconstituer les réseaux de paysans au Sud du Lot. Avec des premiers résultats surprenants.

Borné, l'horizon des paysans du Moyen Âge ? Rien n'est moins sûr. Une équipe de chercheurs, regroupés pour la plupart au sein de la Maison des sciences de l'homme et de la société de Toulouse1, a passé au crible des milliers de contrats agraires conclus entre 1240 et 1520 dans une dizaine de paroisses du Lot. Et elle décrit, pour la première fois, l'organisation des réseaux de relations entre les serfs, qui s'étendaient au-delà de leur village. Des premiers résultats parus dans Neurocomputing en mars dernier ont eu les honneurs de la une du site internet de la revue Nature.

moyen age

© F. Hautefeuille

Le livre de comptes de la famille Guitard (1417-1526), retrouvé à Castelnau-Montratier, illustre les réseaux sociaux que pouvaient créer les paysans à l'époque.



Jusqu'à présent, la structure de la société paysanne était mal connue. « L'essentiel des écrits émane de la noblesse et du clergé. Cela joue un rôle de prisme qui déforme le regard qu'on porte sur cette époque », explique Bertrand Jouve, de l'Institut de mathématiques de Toulouse, co-auteur de l'étude. D'où l'idée de se pencher sur les transactions agraires qui, parce qu'elles portent les noms des paysans, permettent de déterminer avec qui ils étaient en relation. En France, peu d'archives ont survécu à la Révolution. Fort heureusement, les documents agraires de la seigneurie de Castelnau-Montratier, dans le Lot, ont subsisté et ont pu livrer des milliers de noms et de relations au sein du monde paysan, formant un corpus d'information pour les chercheurs. « Deux individus sont considérés comme liés s'ils apparaissent actifs au sein d'un même acte, ou s'ils apparaissent comme tenanciers de parcelles voisines citées dans l'acte », précise Bertrand Jouve. Les archives ont été rassemblées dans une base de données en libre accès, Graphcomp2, réalisée avec le soutien de l'Agence nationale de la recherche (ANR). Elle permet de visualiser l'ensemble des textes et d'explorer la montagne de données qu'ils représentent.
C'est en étudiant cette masse d'archives que Bertrand Jouve et ses collègues historiens et mathématiciens ont pu visualiser les relations qui existaient entre les serfs et dessiner l'ébauche d'une organisation sociale insoupçonnée. La population paysanne de la seigneurie de Castelnau-Montratier était formée de « petits mondes » connectés entre eux par des individus-relais. « Ils servaient de vecteur de communication entre villages », souligne Bertrand Jouve. Des familles de propriétaires jouaient un rôle essentiel dans ces réseaux, de la même manière que les nobles ou les notaires. C'est par exemple le cas de la famille Combelcau, qui a occupé une position-clé jusqu'à la guerre de Cent Ans, avant de disparaître de la seigneurie et d'être remplacée par d'autres individus-relais.
Un tel résultat n'aurait jamais pu être obtenu avec des méthodes classiques. Relever dans chacun des milliers d'actes tous les noms et lieux qui apparaissent, et recouper l'ensemble, n'a été possible que par l'apport des mathématiques et de l'informatique. « Nos outils permettent aux historiens de formaliser et de visualiser les réseaux sociaux, ce qui est impossible à faire à la main », souligne Bertrand Jouve. Une fois les données passées au crible des outils d'analyse statistique et de la théorie des graphes, les chercheurs ont pu visualiser de véritables cartes des réseaux de relations entre paysans. À présent, ils vont se pencher sur l'après-Guerre de Cent Ans, pour tenter de comprendre comment le conflit a pu modifier l'organisation de la société paysanne. Et, pourquoi pas, découvrir ce qu'il a pu advenir de la famille Combelcau.

Denis Delbecq

Notes :

1. Ils sont issus de l'Institut de mathématiques de Toulouse (CNRS / Univ. Toulouse-I et III / Insa Toulouse), du Laboratoire d'informatique de Nantes Atlantique (CNRS / Univ. Nantes / ENSTIM Nantes), de l'unité Framespa (CNRS / Univ. Toulouse-II) et de l'Institut de recherche en informatique de Toulouse (CNRS / Univ. Toulouse-I et III / INP Toulouse).
2. Consulter le site web

Contact

Bertrand Jouve,
jouve@univ-tlse2.fr
Florent Hautefeuille,
florent.hautefeuille@univ-tlse2.fr
Pascale Kuntz,
pascale.kuntz@polytech.univ-nantes.fr


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