Histoire de l'architecture militaire médiévale

I. — PRINCIPES GÉNÉRAUX DE FORTIFICATION

1° Les principes de fortification, qui datent de l'Antiquité, ont évolué suivant le caractère des luttes de l'époque, les améliorations de l'armement, l'importance numérique des armées et par les progrès de la poliorcétique (art d'assiéger les places fortes). La défense doit toujours s'adapter à l'attaque, et réciproquement.

2° Au Moyen-Age, à cause de la faible portée des armes de guerre, (moins de 150 ou 200 m.), on est obligé de construire des défenses adaptées au combat rapproché. Même un assaillant qui a pris d'assaut un ouvrage à moitié détruit peut être repoussé.

3° Le site : Choix d'ordre stratégique, le château domine une contrée, fortifie le gué d'une rivière, un défilé, une voie de communication ; ou inversement, il est construit dans un lieu isolé (château-refuge). Il peut faire partie d'un réseau défensif comprenant châteaux, fortins, tours de guet, villes fortifiées.

4° L'emplacement : Avantages tactiques du terrain : rivière, lac, marais, forêt, piton rocheux, éperon barré (plateau escarpé, fortifié sur son côté facile d'accès). Un point d'eau à l'intérieur de la forteresse peut être un facteur décisif dans le choix de l'emplacement.

Dans les ouvrages de fortification, on distingue les obstacles qui retardent l'assaillant ou le forcent à rester sous le tir des défenseurs (fossés, pièges, chicanes...) et les défenses qui, en principe, doivent arrêter l'assaillant (courtine, tour...).

5° Le tracé et le flanquement.

Le tracé, c'est-à-dire le plan d'une forteresse, doit tenir compte du fait que, en principe, le tir des défenseurs s'effectue perpendiculairement au mur qui les abrite. Les angles morts sont les zones non protégées par le tir de la défense et où rassaillant est hors d'atteinte. Pour supprimer ces points faibles, l'ouvrage doit être flanqué : les pans de muraille en ligne droite ont leur direction brisée par des redans, retours d'équerre, et par des tours faisant saillie (figures 1 et 2).

Inversement, notons la faiblesse des angles trop saillants que l'ennemi peut isoler et attaquer de plusieurs côtés à la fois.

6° Le profil, ou coupe de la construction.

La hauteur absolue par rapport au sol environnant donne au château des avantages : l'ennemi est vu de loin, difficultés d'assaut, les projectiles ont une énergie cinétique plus grande due à la hauteur de chute.

Quant à la hauteur relative des constructions, la règle formelle est que la 2e ligne commande la première. On dit qu'un ouvrage commande un autre ouvrage ou un terrain (fossé) quand il le domine de façon à le surveiller et à le défendre. Lors d'un siège, les engins et les défenseurs postés sur la 2e enceinte peuvent tirer par dessus la tête de ceux qui garnissent la première ; si la première enceinte est forcée, les assaillants se trouvent placés sous le tir de la 2e ligne (fig. 3).

 

7° Au Moyen-Age, on utilise surtout le tir plongeant ; on profite de la pesanteur pour accroître la portée et la force des flèches et autres projectiles lancés du haut des murailles ; sans compter que les archères percées au niveau du sol affaiblissent la maçonnerie et indiquent également cette faiblesse aux sapeurs ennemis.

Avec les armes à feu, qui sont plus puissantes, le tir rasant, au niveau du sol, se révèle bien plus efficace que le tir plongeant, car le projectile agit tout le long de sa trajectoire et non seulement où il tombe (fig. 4).

8° Les moyens d'attaque, tous pratiqués déjà par les Romains, étaient l'investissement de la place, la sape, la mine, l'utilisation des machines de guerre (béliers ou machines de jet) et enfin les assauts.

Un siège prolongé était souvent le seul moyen de réduire (par la famine) certains châteaux (ou villes) bien fortifiés. La contrevallation ressemblait à une seconde enceints opposée à celle de la forteresse : toutes les voies d'accès de celle-ci étaient interceptées par des fortins. Ces divers ouvrages que reliait une ligne de tranchées, levées de terre et palissades, se construisaient en bois et s'appelaient bastides, bastilles et, à partir du XVe s., boulevards.

9° Les travaux d'approche étaient le comblement des fossés de la forteresse en divers points et l'ouverture de mines (galeries souterraines) se dirigeant vers les fondations des murs. Le travail de mine (sous le sol) et le travail de sape (à la base des murs, au niveau du sol) se combinaient pour creuser la muraille en la soutenant au fur et à mesure par des étais en bois. Lorsque le pan de muraille était suffisamment creusé, on enduisait les étais d'une matière inflammable (huile, graisse, résine) et on y mettait le feu en se sauvant. Le bois consumé ne soutenait plus les murs, une brèche était pratiquée et livrait passage aux assaillants (fig. 5).

La parade à ce danger était la contremine, souterrain par lequel les défenseurs allaient combattre les mineurs ennemis sous terre ; ou bien on construisait en hâte un nouveau mur en retrait du mur que l'on voyait prêt à s'écrouler.

10° Pendant que les terrassiers exécutaient ce travail de sape et de mine, les charpentiers construisaient les bastilles, les palissades, les machines de jet (mangonneaux, trébuchets, fig. 6, balistes ou perrières, arbalètes à tour, catapultes) et aussi divers engins mobiles, défensifs ou offensifs (mantelets, chattes, béliers, beffrois roulants).

II. — LA FIN DE L'EMPIRE ROMAIN

1° L'oppidum gaulois : Colline fortifiée par des ouvrages de bois renforcés de terrassements ou levées de terre. Les oppidas furent abandonnés ou démantelés pendant la paix gallo-romaine.

2° Les Romains.

— Fortification de campagne : Campement des armées en marche ; le castrum n'a qu'une seule enceinte de tracé rectangulaire et dont les angles sont arrondis pour limiter les angles morts.

3° Fortification permanente : Influence certaine sur la fortification médiévale par les édifices qui subsistèrent (Senlis, Fréjus, Le Mans...).

Sous la menace des invasions Barbares, il est fréquent que ces fortifications soient établies avec des matériaux de réemploi (morceaux de sculptures, stèles, colonnes sciées...) provenant des édifices détruits par la guerre ou démolis pour la circonstance.

4° Généralement, aucun fossé au pied des murailles, mais un ou plusieurs fossés creusés à une dizaine de mètres en avant. Les Barbares ne pratiquant guère les travaux de mine, les fondations sont fort larges (plus de trois mètres) mais peu profondes (1 ou 2 m.).

La hauteur des courtines est environ le double de l'épaisseur (soit 10 m. au plus). A leur sommet, le chemin de ronde bordé, du côté campagne, par un parapet en maçonnerie épais d'environ 0,5 m. A intervalles réguliers, des merlons protègent les défenseurs (fig. 13).

5° Les tours présentent divers avantages :

  • contreforts de soutien de la muraille,
  • — organes de flanquement,
  • — postes de garde.

Généralement les étages bas des tours sont pleines pour augmenter la masse. Les tours doivent s'avancer hors des murs afin que, lorsque les ennemis s'en approchent, celles qui sont à gauche et à droite leur donnent dans le flanc (principe du flanquement). Les espaces entre les tours doivent être tels qu'ils ne soient pas plus longs que la portée des traits et des flèches. (Vitruve).

6° La maçonnerie gallo-romaine est reconnaissable : Mur en petit appareil (grosseur d'un pavé de 10 à 15 cm. de côté), chaîné par des arases de briques plates (les couches de briques liaisonnent la maçonnerie) (fig. 7).

III. — LE HAUT MOYEN-ÂGE

1° Après les invasions des Germains, Huns, Avars, Hongrois, Arabes..., pendant la Renaissance carolingienne, on abandonne les enceintes gallo-romaines qui servent de carrières pour construire des églises. Puis les invasions normandes, on démolit les églises pour refaire des enceintes.

Pendant ces périodes de troubles, l'administration se désorganise et l'importance des villes dévastées s'amoindrit. Le pays prend un aspect rural et c'est le personnage local le plus puissant qui devient le seigneur. Les fertés sont des fermes fortifiées.

2° Emploi du bois, matériau fourni en abondance par les grandes forêts. Les constructions en bois sont d'ailleurs fort durables et d'autre part une charpente est aussi solide que cohérente. Difficile à saper, elle résiste parfaitement au choc des projectiles et du bélier. Par contre, lorsque l'ouvrage est pris, le feu permet de le détruire complètement.

3° Les forteresses mérovingiennes et carolingiennes sont souvent des demeures agricoles fortifiées. La curtis, cour où se trouvent les habitations, les étables, les granges, a une étendue d'un hectare, parfois plus.

Les enceintes sont constituées simplement par un fossé et un rempart en terre, des palissades et parfois des haies de buissons épineux. Bonnes contre les brigands, ces fortifications ne résistèrent pas aux Normands.

IV. — APPARITION DU CHÂTEAU-FORT

1° Le château fort proprement dit (forteresse familiale autant que capitale politico-administrative locale) apparaît au temps des premiers Capétiens, avec l'essor de la féodalité.

2° En règle générale, la superficie occupée est moindre que celle des anciens camps retranchés, trop vastes à défendre.

L'enceinte se compose d'un fossé (jusqu'à 15 m. de largeur et de profondeur), d'un rempart en terre, de palissades et de haies (fig. 8). Parfois les bases de la construction sont en maçonnerie tandis que les parties hautes sont en bois. On trouve souvent deux enceintes concentriques.

3° La motte et le donjon.

La motte est une butte artificielle, élevée à la pelle, de forme tronconique, haute de 5 à 10 m. et entourée d'un fossé. Son sommet porte une solide construction en bois où se concentre la défense et où habite le seigneur et ses proches : le donjon.

Le rez-de-chaussée, quasiment aveugle, sert de magasin ; le premier étage est l'étage noble et au besoin un second pour l'habitation courante. Cette distribution sera encore de règle dans les donjons de pierre. D'ailleurs, les donjons en bois ont persisté fort longtemps.

V. — LE CHÂTEAU ROMAN

1° Les premiers châteaux de pierre (fin Xe- début XIIe s.).

Toujours une ou plusieurs enceintes, généralement non flanquées, formées de terrassements et de palissades.

Le donjon, du haut de sa motte, commande toute la forteresse. Son élévation, sa masse, la résistance de ses murs en maçonnerie suffisant à repousser toute attaque.

2° Divers châteaux pouvant être groupés sous une seule main, ils ne peuvent être tous habités en même temps par le baron. La garde en est alors confiée à un officier, appelé châtelain ou prévôt dans les provinces du Nord, viguier ou bayle dans celles du Midi (on sait qu'en 1077 les sires de Bourbon ont un viguier au château de Hérisson).

3° La fortification fait des progrès rapides au cours des XIe et XIIe siècles. Mais il faut se garder de tout excès de systématisation, les palissades et levées de terre ont continué d'être en usage pendant tout le Moyen-Age.

4° En principe, le château a une triple enceinte :

  • — la première délimite la basse-cour (baille ou bayle) occupée par les communs, les étables, les granges, parfois habitée par des artisans. Contre les surprises et les trahisons, la partie du château servant de refuge à la population environnante est nettement séparée de celle qui est réservée à la garnison.
  • — La deuxième enceinte renferme la chapelle, les logements de la garnison, les magasins et en cas de siège les chevaux.
  • — La troisième, ou chemise, protège directement le donjon. A l'intérieur du château se trouvent le four à pain, le moulin à farine et le pressoir à usage banal, un puits ou une citerne, des magasins, des silos à grains (qu'on ne confondra pas avec des oubliettes, qui furent très rares).

Défenses extérieures :

  • — haies vives, étangs (parfois créés par des vannes ou des barrages) ;
  • — puis des ouvrages extérieurs : terrassements, fossés, palissades ou palis qui constituent la première ligne de défense ;
  • — face à l'entrée du château, la barbacane, petit fortin de terre et de bois, sert d'ouvrage avancé. Les barbacanes sont généralement hémi-cylindriques et ouvertes à la gorge, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas fermées du côté de la place pour que l'ennemi qui s'en serait enparé soit sous le tir des défenseurs de la première enceinte (fig. 10) ;
  • — le fossé, large et profond, a un profil en V ou mieux en U (il est dit alors à fond de cuve). On le remplit d'eau si c'est possible.

Courtines et tours :

L'enceinte, formée de courtines et de tours, se dresse sur l'escarpe du fossé, c'est-à-dire la paroi du fossé du côté de la place (fig. 11).

On distinguera la courtine, muraille réunissant les tours (dans un château fort par exemple), du rempart, masse de terre formant l'escarpe (dans un oppidum ou un fort de Vauban).

7° Le système de construction des murailles est simple : on dresse deux parements parallèles et l'intervalle est rempli par un blocage (cailloux ou éclats de pierre noyés dans un mortier) (fig. 12).

Au fur et à mesure que le mur se dresse, on ménage des trous à boulin (orifices carrés d'environ 15 cm. de côté) ; des poutres saillantes couchées dans ces trous servent à porter les planchers des échafaudages. Afin de rendre les travaux de mine plus difficiles, on pousse les fondations en profondeur et on tâche d'atteindre le sous-sol rocheux. La base, élargie, empâtée, prend la forme d'un talus [fruit de la muraille).

8° Les courtines sont généralement dépourvues de baies ou de meurtrières pour ne pas affaiblir la maçonnerie. La défense est concentrée au sommet. Les créneauxvolets en bois qui basculent sur des crapaudines fixées aux merlons et qui ne sont soulevés que pour permettre le tir des défenseurs (château de Gand). peuvent être fermés par des lourds

9° Les tours sont souvent pleines pour accroître la stabilité et mieux étayer les courtines. Leur diamètre est de 3 ou 5 m. sur le front sud de Loches ou de 6 à 9 m. à Avila.

Elles sont d'une faible valeur défensive, car avec leur hauteur restreinte, elles sont dominées par les beffrois ennemis qui chassent à coups de flèches les assiégés de l'étage supérieur, seul étage de défense. On leur préférera les tours creuses.

10° Baies et archères :

Les fenêtres à la romaine sont trop vulnérables (donjon de Langeais). Au donjon de Loches, l'ébrasure de la baie se rétrécit vers le dehors en forme de meurtrière. Des meurtrières d'un type primitif peuvent être observées dans les tours à signaux à la frontière Sud-Est de la France dès le Xe ou le XIe s.

Ces meurtrières seront remplacées par des archères, longues fentes verticales ébrasées vers l'intérieur et dont l'ouverture extérieure ne dé- passe pas 10 cm. (fig. 14).

Pour ne pas affaiblir la maçonnerie le long d'une même verticale, et pour accroître le champ couvert par le tir, les archères des différents étages sont percées en quinconce.

11° Hourds et mâchicoulis.

Dans le haut de la construction, on ménage régulièrement des trous à boulin. En cas de siège, on y enfonce des poutres saillantes qui portent les hourds dont le plancher est percé d'orifices fermés par des trappes, à travers lesquels on peut tirer verticalement sur l'assaillant et laisser tomber des pierres et des liquides brûlants. Les poutres, traversant la muraille, servent à l'établissement d'une coursière (fig. 15).

Lorsque l'ouvrage n'a qu'un ou deux mètres de long pour défendre un point précis (baie, poterne), on a une bretèche.

Faciles à incendier, les hourds sont crépis d'argile ou couverts de feutres humides. Une fois détruits, ils rendent difficile l'usage des créneaux.

12° Dans le Midi, et plus particulièrement en Terre Sainte, la pénurie de bois et le climat sec portent à remplacer ces échafaudages par des mâchicoulis, constructions fixes en maçonnerie (fig. 16).

Au château de Carcassonne (1er tiers XIIe s.), un mâchicoulis s'ouvre au-dessus de la porte d'entrée, derrière un arc bandé entre les deux tours flanquantes.

A la cathédrale d'Agde (1173) des arcs sont bandés entre les contreforts et portent le parapet en surplomb. Dans tous ces mâchicoulis, il y a des angles morts au bas de la face des contreforts.

13° Les portes et entrées constituent le point faible de la forteresse, aussi leurs défenses sont particulièrement étudiées.

En général, la porte s'ouvre entre deux tours pouvant croiser leur tir ou bien elle est adextrée à un redan de la courtine (fig. 9). Elle est protégée à l'extérieur par la barbacane. Une simple passerelle en bois permet de franchir le fossé. Juste avant la porte, on passe sur un pont mobile qui sera ensuite remplacé par le pont-levis. En cas de siège, la passerelle est démontée et le pont, relevé, barre l'entrée.

Ensuite, la herse, forte grille coulissant verticalement le long de deux rainures creusées dans les murs latéraux, est généralement en poutrelles de bois renforcées de pièces en fer. Au château de Carcassonne, on trouve deux herses successives, chacune d'elles étant manoeuvrée par un treuil distinct placé à des étages différents, sans communication entre eux.

La porte proprement dite est close par un vantail ou des vantaux, en bois dur, garni de gros clous afin que les haches y brisent leur fil. Les portes à un seul vantail sont assurées par une barre, forte poutre située à mi-hauteur et que l'on coulisse horizontalement dans une cavité de mêmes dimensions ménagée dans l'épaisseur de la maçonnerie (fig. 17).

14° Le donjon :

Haut de 30 à 35 m. il commande l'ensemble de la forteresse. Certains donjons se dressent au point le plus exposé pour y concentrer la défense (Loches, Nogent-le-Rotrou, Châteaudun), d'autres, au contraire, sont à l'endroit le mieux protégé, pour servir de refuge (Fréteval, Gisors, Château-Gaillard).

La motte est recouverte de grosses dalles (motte chapée). La forme primitive des donjons en pierre rappelle les donjons en bois. Simple à tracer sur le terrain, facile à bâtir et à couvrir, la forteresse carrée ou rectangulaire (donjon barlong) présente, d'autre part, une faible résistance des surfaces planes au choc du bélier et un manque de flanquement. Pour renforcer l'édifice, on l'étaye de contre-forts, d'où la formation d'an- gles morts (Beaugency, Falaise, Loches) (fig. 18).

Selon une règle générale, à l'époque romane, la porte du donjon est percée à hauteur du premier étage. La distribution intérieure du donjon est à peu près la même que dans les châteaux en bois ; l'intérieur est encore souvent construit en bois. Les étages seront voûtés à cause des risques d'incendie.

15° A Lavardin, le bâtiment principal rectangulaire est du XIe s., mais dès le XIIe, on en renforce le front le plus exposé en doublant l'épaisseur du mur et en l'armant de tours cylindriques ou en fer à cheval.

A Gisors, le donjon (1100 env.) est octogonal.

A Provins, (lre moitié du XIIe s.), l'octogone est flanqué de quatre tourelles cylindriques.

A Houdan (XIIe s.), on a une grosse tour cylindrique cantonnée de quatre minces tourelles cylindriques.

A Etampes, (1140 env.), le diamètre des tourelles a augmenté au point de donner la forme d'un quadrilobe (fig. 19).

Ces formes complexes qui tendent à améliorer le flanquement, témoignent de la rapidité avec laquelle évolue la fortification à cette époque. Le type qui prévaudra est le simple cylindre, d'ailleurs employé de bonne heure dans certaines constructions romanes (Fréteval, Montdoubleau, fin XIe s.). Largement employé par les ingénieurs de Philippe Auguste (Tour du Prisonnier à Gisors, donjon de Rouen, château de Dourdan), il persistera jusqu'à la fin du Moyen-Age.

VI. — LE CHÂTEAU GOTHIQUE (XIIIe s.)

1° Le château gothique a les mêmes éléments que le château roman, mais il les combine différemment.

Si la forme du terrain le permet, le plan est un parallélogramme ou un polygone, c'est-à-dire un tracé régulier ; ce n'est pas le cas pour les châteaux de montagne, dont la muraille épouse les accidents rocheux.

La force des tours s'accroissant, chacune va se transformer en un petit fortin. Le donjon perd sa prépondérance absolue. Les corps de logis, soigneusement bâtis, les magasins, les étables et écuries, jadis éparpillés, sont alignés contre les courtines.

2° Les caractéristiques du château du XIIIe siècle sont :

  • — édifice simple et rationnel,
  • — plan ramassé et généralement quadrangulaire,
  • tours cylindriques, distribuées régulièrement,
  • donjon à trois étages voûtés, de forme trapue (de 13 à 15 m. de diamètre pour le double de hauteur).

3° Pour les tours, la forme cylindrique est la plus utilisée. Pour permettre un meilleur croisement du tir en avant des tours et pour en renforcer la face la plus exposée aux projectiles, on choisit le tracé en éperon (fig. 2).

Le parement est soigné ; il peut être taillé en bossage, c'est-à-dire présentant une bosse ou une face bombée à chaque pierre du parement (fig. 22) (château de Hérisson).

Au pied des courtines, on établit parfois une défense basse ou fausse braie, sorte de mur qui ceinture, à quelques mètres, le pied des murailles (Hérisson).

L'espace compris entre l'enceinte extérieure et l'enceinte intérieure forme les lices (Carcassonne).

4° La fente extérieure des archères peut être fort longue : plus de 4 m. à Coucy et à la Tour Constance d'Aigues Mortes, près de 7 m. à Najac. La forte plongée de l'archère permet de battre le fond du fossé.

5° Des hourds couronnent la plupart des forteresses : châteaux de Najac, Rouen, Villandraut, enceintes de Provins, Aigues Mortes, Carcassonne. A Gisors, Chambois, Billy (début XIIIe s.), Blanquefort (1300 env.), Coucy, des corbeaux en pierre servent à porter les hourds.

6° Les mâchicoulis (fig. 20) se perfectionnent (Le Puy-en-Velay, église de Stes-Maries-de-la-Mer). Les bretèches en maçonnerie s'avèrent supérieures aux bretèches en bois (incendie), leur usage est fréquent à la fin du XIIIe s. (fig. 21).

7° Pour les portes, la barbacane devient de règle ; adossée à la contrescarpe du fossé, elle protège le départ du pont mobile.

Au-dessus des portes, on perce dans la voûte des assommoirs : fentes ou orifices larges d'environ 50 cm. par lesquels les défenseurs peuvent lancer des projectiles.

Dans les villes et dans les châteaux, pour parer à la trahison ou à la rébellion, les tours qui défendent l'entrée constituent un véritable châtelet contre les attaques de l'extérieur mais aussi contre celles de l'intérieur (Porte de Laon à Coucy, Porte Narbonnaise à Carcassonne). (fig. 24).

8° Le donjon :

Dans un château gothique, son rôle s'amoindrit. Le seigneur préfère habiter un logis plus commode. Le donjon est généralement cylindrique. Ses défenses se perfectionnent comme l'ensemble des tours.

LE XIVe SIÈCLE

9° Pendant la guerre de Cent Ans, les luttes civiles et étrangères, les disettes, les épidémies, les dépressions économiques vont désoler le pays pendant plus d'un siècle. Pourtant les goûts de luxe se sont grandement développés dans la haute noblesse. La construction des cathédrales est paralysée. L'insécurité régnant partout, l'ensemble du territoire se couvre de forteresses qui peuvent être à la fois de somptueux palais (Pierrefonds, Mehun-sur-Yèvre, Avignon, Tarascon, Vitré, Fougères).

10° Quoi qu'aient prétendu les chroniqueurs, les effectifs des armées médiévales furent toujours modestes. Un comte peut disposer de 120 à 240 hommes et un seigneur de 30 à 60. Aussi, pendant tout le Moyen-Age, les guerres se résument souvent à des coups de main, rançon, pillage, butin et où la ruse est considérée comme une vertu.

La garnison d'un château va de la vingtaine à la centaine d'hommes d'armes, chevaliers, sergents, arbalétriers, archers ; en cas de siège, les habitants du bourg collaborent à la défense.

Seule, l'armée royale peut atteindre plusieurs milliers de combattants.

11° Le XIVe siècle voit se généraliser l'usage de divers moyens contre les charges de cavalerie : chevaux de frise (rangées de pieux fichés en terre), haies vives, tranchées et aussi des chausses-trappes (quatre pointes en fer réunies de façon à toujours en présenter une vers le ciel) (fig. 23).

12° Les progrès en matière de techniques de construction permettent de bâtir des édifices très élevés. A Aigues-Mortes, les courtines n'avaient que 11 m. de haut et les tours le double ; à Vincennes, ces dimensions deviennent 15 et 40 m. Le château tend à se concentrer et à gagner en hauteur ce qu'il perd en superficie.

13° Toutefois, il faut signaler une fois de plus la persistance des modèles primitifs. Nombre de seigneurs doivent se contenter de bâtir comme autrefois et beaucoup d'ouvrages défensifs ne consistent qu'en palissades et levées de terre.

14° Les flanquements sont très étudiés et les tours se détachent nettement des courtines. Le tracé est généralement circulaire, mais on trouve également des toursarchères carrées (Avignon, Vincennes), ou en éperon (La Ferté-Milon). Les défenses ayant été reportées au sommet de l'édifice, les étages sont dépourvus de longues désormais inutiles.

Une échauguette est une tourelle, placée en encorbellement à l'angle d'une courtine ou couronnant un contrefort.

La guette est une tourelle de surveillance, généralement construite au sommet du donjon et où se tenait le guetteur.

15° Le XIVe siècle voit la diffusion d'un nouveau type de mâchicoulis où le parapet est porté par une suite de petits arcs ou de linteaux posés sur des corbeaux en pierre. Dans les forteresses royales du Nord de la France, l'ouverture des mâchicoulis est souvent la même : un carré de 0,33 à 0,40 m. de côté.

16° Au XIVe siècle, les ébrasements des créneaux peuvent être fortement profilés et un boudin, ou moulure, en garnit les bords afin d'éviter les ricochets (fig. 26).

Les archères en croix pattée offrent un ample champ de tir. Pour satisfaire les nouvelles exigences de la vie seigneuriale, on n'hésite pas à percer des fenêtres donnant sur l'extérieur.

On distingue :

17° * les châteaux à terrasse, où la partie supérieure des courtines et des tours, situées au même niveau (30 ou 40 m.), forme une plate-forme facilitant les déplacements et permettant l'établissement de machines de guerre (la Bastille de Paris, le Castillet de Perpignan, le château de Tarascon).

18° * les châteaux à double couronnement (comme Pierrefonds, La Ferté-Milon, Langeais), où le chemin de ronde est une galerie couverte que surmontent d'autres étages et où la haute toiture en éteignoir est à l'abri des projectiles incendiaires par sa pente raide.

19° Pour la défense des portes, les fossés devenant plus larges, on multiplie les piles en maçonnerie supportant des tabliers mobiles. Le pont-levis (fig. 25), dont la longueur et le poids ont augmenté, n'est plus seulement manœuvré par un treuil ; des poutres, basculantes et munies d'un contrepoids, rendent l'opération plus aisée et plus rapide. Les poutres viennent se loger dans les fentes verticales qu'il est aisé d'observer au-dessus de la porte de nombreux châteaux.

A la fin du XIVe et surtout au XVe s., deux portes sont percées côte à côte, chacune étant pourvue d'un pont-levis indépendant. La porte charretière, de grandes dimensions, est presque toujours fermée et le pont relevé ; elle ne s'abaisse qu'à bon escient. La seconde étroite poterne, est utilisée pour le va-et-vient habituel ; cela pour éviter les attaques par surprise.

20° Donjon et habitation seigneuriale.

Le logis du seigneur est souvent placé près du donjon, où il est possible de s'y réfugier (Mehun-sur-Yèvre, Pierrefonds). Souvent le seigneur habite de nouveau le donjon, analogue au donjon roman, mais plus vaste (Vitré, Largoët). A Vincennes, le donjon-habitation, entouré d'une forte chemise, se dresse tel un château dans le château.

Le plan est variable : carré ou rectangulaire, cantonné d'échauguettes ou de tourelles, ou bien polygonal. Tout comme les donjons romans, ceux des XIVe et XVecontreforts extérieurs (Pierrefonds, Turenne). siècles peuvent être étayés de

L'étage supérieur est presque toujours pourvu de mâchicoulis sur consoles, ce dispositif pouvant être ajouté à des donjons antérieurs (Lavardin).

VII. — LES DERNIÈRES TRANSFORMATIONS DEVANT L'ARTILLERIE À FEU

1° La fin du Moyen-Age marque aussi celle des châteaux forts. Cela est dû au développement de l'artillerie à poudre et à l'essor du pouvoir royal. A l'intérieur de son royaume, le roi n'admet ni seigneurs souverains, ni guerres privées, ni forteresses particulières, et son pouvoir est suffisant pour imposer sa volonté.

2° Pierrefonds (début XVe s.) et Langeais (1465- 1467) ne sont conçus qu'en fonction des arbalètes et des armes de jet classique. Cependant, l'arme nouvelle s'impose et est même incorporée à la défense. D'abord, on la juche sur la partie supérieure de l'édifice, comme les anciens engins, puis les avantages du tir rasanttours et des courtines. Souvent on élargit, en forme de cercle, le centre ou la partie inférieure des anciennes archères (fig. 27). apparaissent. On perce alors des ouvertures dans la base des

3° Au début sans effet sur les parties basses des constructions, épaisses et bien bâties, le canon devient rapidement capable d'écrêter les murailles en démolissant les parapets et les mâchicoulis.

4° Dans le dernier quart du XVe et au début du XVIe siècle, les caractéristiques essentielles semblent être :

  • * un écartement plus grand des tours, proportionné à la portée des armes à feu.
  • * tendance aux formes trapues, le diamètre est égal à la hauteur : donjon de Ham (1470) 33 x 33 m. et 20 x 20 m. aux tours de Fougères.
  • * tracé circulaire ou en fer à cheval : Lassay (1457), Salses (1497).

5° Les murs ont une épaisseur de 4 m. à Bonaguil, 5 m. à Largoët, 7 m. à Fougères, 11 m. au donjon de Ham.

On emploie des matériaux de choix : à Fougères, à Largoët des blocs de granit soigneusement taillés, au Haut Koenigsbourg du grès rouge appareillé en bossage. A Rambures, on emploie la brique qui n'éclate pas sous le choc des projectiles comme la pierre et qui sera souvent utilisée par la suite.

6° Dès 1494, les Espagnols bâtissent, à Salses, une forteresse pratiquement cachée par les ondulations du terrain. C'est le prototype du système des fortifications de Vauban et qui plus ou moins modifié persistera jusqu'en 1914.

7° Ceci pour l'architecture militaire, car c'est au XVIe siècle que se produit définitivement le divorce entre les places fortes incorporées dans le réseau défensif du royaume et les châteaux destinés à l'habitation seigneuriale. Les châteaux de la Renaissance gardent souvent le plan traditionnel du château fort (Chambord), ou bien un donjon et des mâchicoulis n'ayant plus aucune valeur militaire (Valençay). De même que la valeur symbolique de la motte s'était conservée, le donjon garde encore toute sa valeur dans le régime féodal.

Yves Michel

BIBLIOGRAPHIE

Notre travail s'est élaboré à partir des ouvrages suivants :

  • Manuel d'Archéologie française depuis les temps Mérovingiens jusqu'à la Renaissance par Camille ENLART, tome II, 1939, Ed. Picard.
  • Châteaux, donjons et places fortes par Raymond RITTER, 1953, Larousse.
  • Forteresses de la France médiévale par J.F. F1NO, 1967, Ed. Picard.
  • A History of Fortification from 3.000 BC to AD 1700 par Sidney TOY, 1966, Heinemann, London.
  • La France Féodale. Tome I : Châteaux forts et églises fortifiées par Pierre BARBIER, 1966, Presses Bretonnes.

 

Commentaires (2)

1. Pierre Bagot 13/06/2011

Sur la figure 18, sont représentés différents plans.
Etait-ce construit entre ces murs ? Etait-ce couvert ?

2. Pierre Bagot 04/03/2011

Je recherche de la documentation sur les tours carrées de fortification pour la réfection de notre rempart à Dun-sur-Meuse (Association Dun le Chastel)

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