Francois Villon

François Villon (Grand Testament de Maistre François Villon, 1489)

François de Montcorbier dit Villon (né en 1431 à Paris, disparu en 1463) est un poète français de la fin du Moyen Âge. Il est probablement l'auteur français le plus connu de cette période. Les romantiques en firent le précurseur des poètes maudits.

Les seules sources contemporaines dont nous disposons concernant Villon sont, outre ses propres écrits littéraires, six documents administratifs relatifs à ses procès[1]. Ainsi, il faut soigneusement séparer les faits établis avec une quasi-certitude de la « légende Villon » à laquelle il a lui-même largement contribué en se mettant en scène dans ses œuvres[2].

En français moderne Villon se prononce [vijɔ̃] (comme « pavillon ») : la preuve en est apportée par le jeu des rimes comme dans la Ballade finale du Grand Testament, où le poète fait rimer son nom avec « carillon » ou « vermillon » [3]. La prononciation à Paris, au XVe siècle, était différente comme pour le prénom, mais il ne viendrait à l'idée de personne de ne pas prononcer aujourd'hui François [fʀɑ̃swa] , donc par cohérence il faut dire [vijɔ̃] » pour Villon[4].

Biographie 

Jeunesse 

Né en 1431 probablement le 8 avril, donc sous l'occupation anglaise, orphelin de père, il est confié pour une raison encore inconnue à son « plus que père », Guillaume de Villon, chanoine et répétiteur canonique de Saint-Benoît-le-Bétourné, chapelle ainsi nommée, parce que son choeur, mal tourné, n'était pas orienté à l'Est mais vers l'Ouest. Son tuteur l'envoie faire des études à la faculté des Arts de Paris afin qu'il accède au statut privilégié de clerc. Il est bachelier en 1449, et obtient en 1452 la maîtrise ès arts à l'Université de Paris qui est agitée à cette époque où les diplômés, trop nombreux, vivent pour certains dans la misère et tournent mal. De 1451 à 1453, les chahuts estudiantins se multiplient. Il y a des heurts avec la police, le tout sur fond de querelle entre l'université et le roi Charles VII de France qui va jusqu'à la suppression pure et simple des cours de 1453 à 1454 – suppression provoquée par une longue grève des professeurs[5]. Villon néglige alors l'étude pour aller courir l'aventure. Il relate plus tard avec regret cette époque dans son Testament :

Mais quoy ! je fuyoië l'escolle
Comme fait le mauvaiz enffant
En escripvant cette parolle
A peu que le cueur ne me fent ![6]

À partir de cette époque, sa vie a pour toile de fond les lendemains de la guerre de Cent Ans et son cortège de brutalités, de famines et d'épidémies.

Premières œuvres et premiers méfaits

En 1455, il est impliqué dans une rixe et blesse à l'aine le prêtre Philippe de Sermoise, peut-être un rival en amour ou bien un autre clerc déchu[7]. Blessé lui-même aux lèvres par son assaillant qui continue à le poursuivre; Villon ramasse une pierre qu'il lui jette au visage : Sermoise tombe et ne se relève pas. Villon court se faire soigner chez un barbier où il se présente sous le nom de Michel Mouton, mais un informateur de la prévôté le dénonce et il est alors obligé de fuir Paris[réf. nécessaire]. Grâce à son statut de clerc, à sa conduite antérieure réputée irréprochable et au pardon que lui accorde Sermoise sur son lit de mort, il obtient des lettres de rémission en janvier 1456. La nuit de Noël de cette même année, il participe à un vol avec effraction au collège de Navarre[8].

Villon doit alors à nouveau fuir Paris, devenu d'autant plus inhospitalier que Guy Tabarie, un compère trop bavard, est pris en 1458 et avoue sous la torture le cambriolage en le mettant formellement en cause. Avant sa fuite, Villon compose le Lais dans les premiers mois de 1457 comme cadeau d'adieu à ses camarades et y annonce son intention de rejoindre Angers, en mettant toutefois son départ sur le compte d'un désespoir amoureux, qui lui ferait courir de nombreux « dangers » :

Pour obvier à ces dangers
Mon mieulx est, ce croy, departir.
Adieu! Je m'en vois à Angers.[9]

Ce départ est confirmé à la police par Guy Tabarie qui précise que Villon projette un autre larcin « chez un sien oncle qui était religieux[10] ». On perd alors sa trace et l'on ignore même s'il parvient à Angers, mais sans doute poursuit-il ses pérégrinations dans la vallée de la Loire.

À la cour de Charles d'Orléans

Charles d'Orléans, entouré de ses courtisans, recevant l'hommage d'un vassal

On le retrouve à Blois, peut-être dès décembre 1457, à la cour de Charles d'Orléans, prince-poète et plus tard père du futur Louis XII. Dans le manuscrit où Charles compile ses propres poésies et celles de ses courtisans, se trouvent trois poèmes signés de Villon – très probablement autographes[11]. Le plus long d'entre eux célèbre la naissance de Marie d'Orléans le 19 décembre 1457, fille de Charles et de Marie de ClèvesÉpître à Marie d'Orléans qui contient la Double ballade). Ce manuscrit comprend en outre la Ballade des contradictions, dite aussi du concours de Blois car elle est la troisième d'une série de dix ballades composées par divers auteurs et qui s'ouvrent toutes sur ce vers de Charles d'Orléans : « Je meurs de soif en couste la fontaine ». (l’

Enfin, la dernière contribution de Villon au manuscrit de Charles d'Orléans est la Ballade franco-latine, insérée au beau milieu du concours, juste après la Ballade des contradictions. Elle fait écho à deux poèmes bilingues du manuscrit, dialogue entre Charles lui-même et Fredet, l'un de ses favoris. La Ballade franco-latine est, comme l'a montré Gert Pinkernell[12], une attaque en règle à l'encontre de Fredet. Villon est en retour réprimandé par Charles et l'un de ses pages qui, sans le nommer, l'accusent de mensonge et d'arrivisme dans deux ballades. Il quitte la cour de Blois très probablement peu après cet épisode.

En octobre-novembre 1458 il tente en vain de reprendre contact avec son ancien et éphémère mécène, profitant de sa venue à Vendôme pour assister au procès pour trahison de son gendre Jean II d'Alençon. Il fait alors parvenir à Charles la Ballade des proverbes et la Ballade des menus propos, mais n'est plus reçu à la cour.

De la déchéance à la légende

On le retrouve emprisonné pour des raisons encore obscures durant l'été 1461 dans « la dure prison de Mehun » (Meung-sur-Loire), où il compose très probablement l'Épître à ses amis et le Débat du cuer et du corps de Villon[13]. Il est libéré quelques mois plus tard à l'occasion d'une visite de Louis XI en compagnie de Charles d'Orléans dans cette ville, mais entre-temps, il a été déchu de son statut de clerc. Il compose alors la Ballade contre les ennemis de la France dans le but d'attirer l'attention du roi, ainsi que la Requeste au prince dirigée non pas à l'endroit de Jean II de Bourbon (comme on l'a longtemps cru, erreur induite par le sous-titre ajouté par Clément Marot : « À monseigneur de Bourbon »), mais plus vraisemblablement à celui de Charles d'Orléans[14]. Comme tous deux rejettent sa requête, il décide de rejoindre Paris, estimant que son exil a assez duré[15].

De retour à Paris, il rédige peut-être la Ballade de bon conseil, qui doit le montrer comme délinquant amendé, et puis la Ballade de Fortune, qui semble exprimer sa déception grandissante envers le monde des bien-pensants qui hésite à le réintégrer[16].

C'est apparemment en replongeant dans les bas-fonds parisiens que, fin 1461, il commence son œuvre maîtresse, Le Testament (dont certaines ballades sont sans doute antérieures). C'est du moins ce que laisse penser le premier vers du poème, « En l'an de mon trentïesme aage »[17]. À la même époque (au cours de l'année 1462), il aurait composé ses ballades dites en jargon.

Villon est de nouveau arrêté le 2 novembre 1462 pour un petit larcin. Il est alors rattrapé par l'affaire du collège de Navarre. Il obtient la liberté en échange de sa promesse de rembourser sa part de butin, soit 120 livres, somme considérable. Cette période de liberté est de courte durée, car à la fin du même mois il est impliqué dans une rixe au cours de laquelle est blessé Maître Ferrebouc, notaire pontifical ayant participé à l'interrogatoire de Guy Tabarie. Il semble que ce soit son compagnon Robin Dogis qui a provoqué les clercs de l'étude, tandis que Villon tentait de se tenir à l'écart. Il est quand même arrêté le lendemain et incarcéré au Châtelet. Cette fois, il ne peut plus échapper à la justice : démis de son statut de clerc, celui qui est devenu un habitué des tribunaux est torturé puis condamné à la potence par la prévôté qui entend bien se débarrasser de ce récidiviste.

Attendant dans sa geôle la décision du parlement de Paris, devant lequel il a fait appel, il compose sans doute le Quatrain et la Ballade des pendus, poèmes que rien ne permet de situer sûrement mais que l'on a toujours datés de ce moment dominé davantage par la peur que par l'espoir[18].

Mais Villon a de la chance : Par jugement du 5 janvier 1463, le parlement de Paris commue sa peine en dix ans de bannissement de la ville. Il rédige alors la ballade moqueuse Question au clerc du guichet ainsi que le poème grandiloquent (aux inflexions parodiques) Louange à la cour, son dernier texte connu, dans lequel il demande un sursis de trois jours « Pour moy pourvoir et aux miens à Dieu dire[19] ». On perd sa trace après ce dernier épisode et il va librement à la rencontre de sa légende[20].

La légende Villon 

Outre ces quelques faits vérifiables, le reste de la vie de Villon est le fruit de conjectures plus ou moins heureuses basées sur ses œuvres — qu'il faut cependant se garder de lire comme une autobiographie, tant il est probable qu'il ai enjolivé ou au contraire noirci le trait pour des raisons poétiques ou « stratégiques »[2].

« Je suis François.... »

Son nom même est incertain, Villon étant celui qu'il emprunta à son tuteur pour signer ses œuvres. Dans les documents concernant l'affaire de Sermoise, il est d'abord présenté comme « Maistre Françoys des Loges autrement dit Villon » puis par son nom de naissance « Françoys de Monterbier ». Cependant, les registres de la faculté des arts ne mentionnent aucun Monterbier, mais un « Françoys de Montcorbier », Monterbier étant probablement une erreur de transcription[2].

« Je suis pecheur, je le sçay bien »

Fresque de l'église Sant' Anastasia à Vérone

Concernant les affaires judiciaires, il est à peu près certain que Villon était effectivement impliqué dans tous ces méfaits, ne serait-ce que par sa façon de s'en défendre ou d'éluder la question dans ses écrits.

Le Lais finit ainsi par le récit de la nuit de Noël 1456, date du cambriolage au collège de Navarre, où Villon dit avoir été pris par une soudaine transe :

Ce faisant, je m'entroubliay
Non pas par force de vin boire
Mon esprit comme lyé[21]

qui l'aurait poussé à passer la soirée à rédiger cette œuvre. Réveillé à neuf heures par une cloche, il aurait fait une prière et, l'encre gelée et à court de bougie et de feu, se serait endormi épuisé[22]. Alibi pratique[23]!

On ne connaît pas la raison de son emprisonnement à Meung-sur-Loire. Une hypothèse courante, mais qui, faute de preuves vérifiables, n'est pas avérée, est celle émise par André Burger[24]. Villon aurait, après avoir quitté la cour de Blois, fait partie d'une troupe de bateleurs, activité interdite aux clercs. Il aurait été arrêté et dégradé (démis de son statut de clerc) pour cela par Thibault d'Aussigny, évêque d'Orléans. Or, la dégradation, qui est un coup très dur porté à Villon, n'est normalement prononçable que par les autorités ecclésiastiques qui ont nommé le clerc, en l'occurrence l'évêque de Paris. Cela expliquerait pourquoi Villon crie à l'injustice dans la première strophe du Testament, où il dit à propos de Thibault d'Aussigny :

S'esvesque il est signant les rues
Qu'il soit le mien je le regny ![25]

Burger s'appuie aussi sur une lecture au premier degré de l’Épître à ses amis, probablement composée en prison et où Villon appelle à son secours des « Danceurs, saulteurs, faisant des piez de veaux ». Pinkernell, pour sa part[26], voit plutôt une sorte de camouflage dans cet appel. Considérant la ballade comme adressée en réalité à Thibault d'Aussigny et à Charles d'Orléans, qui seuls pouvaient libérer Villon, il croit que ce dernier ne fait que semblant d'appartenir au monde des bateleurs, voulant masquer son appartenance, bien autrement criminelle, à un groupe de malfrats, voire à la Coquille. Toujours est-il que Villon a dû perdre son grade de clerc durant cette période d'errance entre Blois et son retour à Paris.

« Coquillards, rebecquez-vous de la montjoye »

Traduction : « Coquillards, tenez-vous à l'écart du gibet ».

Un des mystères qui entourent le personnage de François Villon est donc la question de son appartenance à la Coquille, mafia de brigands qui sévit dans le nord de la France au cours des années 40, 50 et 60 du XVe siècle. Il est certain qu'il fréquentait des coquillards notoires tels Regnier de Montigny, un ami d'enfance peut-être rencontré à Saint-Benoît, la paroisse de son père adoptif, où deux chanoines au moins portent ce patronyme, et Colin de Cayeux, fils de serrurier devenu crocheteur fameux et qui participa au cambriolage du collège de Navarre. Tous deux finirent au gibet de Montfaucon. De plus, le fait que l'on ne sache rien de ses années d'errance entre son passage à Blois et son enfermement à Meung ni après son bannissement définitif de Paris laisse imaginer des destins toujours plus aventureux. Enfin, Villon a écrit, probablement après le Testament, au moins onze ballades dites "en jargon", où il parle aux coquillards dans leur argot et dans le rôle d'un affilié. Si l'on ne dispose d'aucune preuve formelle attestant de son appartenance, l'affirmative est l'hypothèse la plus vraisemblable, bien qu'historiens et exégètes hésitent encore de nos jours, embarrassés par l'idée d'un Villon criminel[27]...

Le sens des ballades "en jargon" à lui aussi été l'objet de nombreuses conjectures. L'interprétation la plus récente est celle de Thierry Martin, qui fait du jargon des Coquillards un argot homosexuel[28].

Itinéraire

Souvent évoqué, l'itinéraire exact de Villon en dehors des lieux précédemment cités (Paris et villages proches, Blois, région de Vendôme et Meung-sur-Loire) nous reste complètement inconnu. Pourtant, il est souvent prétendu qu'il passa dans telle ou telle ville (plus précisément toutes celles qu'il cite dans ses œuvres soit — et la liste n'est pas exhaustive : Boulogne[29], L'Isle-en-Flandres, Douay[30]), mais Villon ne dit nulle part qu'il a lui-même visité ces villes, et il n'existe aucune preuve de son passage. À l'exception d'Angers, pour laquelle le doute est permis[10], les villes en question sont en fait des alibis poétiques pour faire de bons mots, et servir le propos[31].

Disparition

Ce qui excita, et excite encore, le plus les imaginations dans l'existence de Villon, c'est sa brusque et totale disparition après son départ de Paris en 1463. A-t-il rejoint la Coquille ? S'est-il « rangé », trouvant un emploi honnête, continuant peut-être d'écrire ? A-t-il sombré dans la misère, se diluant dans la masse des gueux ? Combien de temps a-t-il survécu ? Quelques mois ? De longues années ? Toutes ces questions restent jusqu'à présent en suspens, puisque après 1463 on perd toute trace, tant documentaire que littéraire, de François Villon. Ce mystère a fortement contribué à créer la légende de Villon.

Œuvre

Villon n'a pas tant renouvelé la forme de la poésie de son époque que la façon de traiter les thèmes poétiques hérités de la culture médiévale, qu'il connaît parfaitement, et qu'il anime de sa propre personnalité[32]. Ainsi, il prend à contre-pied l'idéal courtois, renverse les valeurs admises en célébrant les gueux promis au gibet, cède volontiers à la description burlesque ou à la paillardise, et multiplie les innovations de langage. Mais la relation étroite que Villon établit entre les événements de sa vie et sa poésie l'amène également à laisser la tristesse et le regret dominer ses vers. Le Testament (1461–1462), qui apparaît comme son chef-d'œuvre, s'inscrit dans le prolongement du Lais que l'on appelle également parfois le Petit Testament, écrit en 1456. Ce long poème de 2023 vers est marqué par l'angoisse de la mort et recourt, avec une singulière ambiguïté, à un mélange de réflexions sur le temps, de dérision amère, d'invectives et de ferveur religieuse. Ce mélange de tons contribue à rendre l'œuvre de Villon d'une sincérité pathétique qui la singularise par rapport à celle de ses prédécesseurs[33].

Un poète de son temps

Nonobstant l'universalité des préoccupations de Villon, il faut admettre qu'il a d'abord écrit pour son temps. Ses poèmes s'adressent tantôt aux gueux des bas-fonds de Paris, tantôt aux princes susceptibles de le prendre sous leur protection.

D'un point de vue formel, il ne semble pas innover et reprend à son compte, puis adapte, de nombreux genres littéraires déjà anciens. Il faut cependant replacer cette remarque dans le contexte historique. Le Moyen Âge est, d'un point de vue intellectuel, une période où les codes et la symbolique sont parfois plus importants que le fond du propos. En littérature, comme dans d'autres arts, les œuvres doivent suivre ces stéréotypes qui appartiennent à la culture commune et permettent au lecteur d'appliquer une grille de lecture assez convenue.

En ce qui concerne les thèmes qu'il aborde, là encore, Villon ne fait pas montre d'une grande originalité, loin s'en faut. La mort, la vieillesse, l'injustice, l'amour impossible ou déçu et même les affres de l'emprisonnement sont parmi les sujets classiques de la littérature médiévale.

Dès lors, qu'est-ce qui différencie Villon de ses contemporains ?

Une œuvre habitée par une vie exceptionnelle

En premier lieu, si les sujets abordés sont classiques, peu d'auteurs les ont vécus d'aussi près et, sans avoir toujours des parcours faciles, la plupart furent assez vite intégrés dans des cours de seigneurs à moins qu'ils ne fussent eux-mêmes des grands du royaume comme, par exemple, Charles d'Orléans (qui, retenu comme otage connut certes un long exil, mais un exil « doré »). Villon, quant à lui, a brûlé sa vie au fond des tavernes au milieu des gueux, des bandits et des prostituées. Il fut plusieurs fois emprisonné, et a réellement frôlé la mort[34].

« En l'an de [son] trentïesme aage[17] », comme épuisé par cette vie d'aventure, par l'emprisonnement, par la torture et la déchéance, il compose son Testament. Cette vie dissolue transparaît donnant une profondeur et une sincérité touchante à ses textes, et ce d'autant plus que consciemment ou non, nous lisons Villon à l'aune de son histoire personnelle.

Outre l'intensité de son propos, ce qui différencie radicalement l'œuvre de Villon de toute la production poétique médiévale, c'est son caractère autobiographique revendiqué[35] (même si, nous l'avons vu, la véracité des faits est sujette à caution). Sans doute la première personne est-elle couramment utilisée par ses contemporains et prédécesseurs ; mais il s'agit d'un « je » toujours atténué, voilé, le narrateur éclipsant l'auteur. Il est très courant à l'époque que le narrateur relate un rêve au cours duquel se déroule l'action. C'est le cas par exemple dans le Roman de la Rose. Ce procédé dilue l'action et la vraie personnalité de l'auteur dans les brumes du sommeil et les délires oniriques, créant une situation « fantastique » qui tient le lecteur à distance. En revanche, lorsque Villon se sert du thème du songe à la fin du Lais, il le détourne de son utilisation classique pour mieux se rire du lecteur[23]. En effet, l'action supposée rêvée est ici l'écriture même du texte pourtant bien concret que l'on vient de lire... Il provoque ainsi une mise en abyme et un paradoxe qui, loin de relativiser le « je », insiste au contraire sur la sincérité et la parfaite conscience de Villon lors de la rédaction du Lais. De même, le « je » de Villon est puissant et très concret. Là où les autres admettent du bout des lèvres : « j'ai ouï dire que...» ou « j'ai rêvé que... », Villon se veut affirmatif : « je dis que... » et « je pense que »[36].

En somme, sans être révolutionnaire, Villon reprend à son compte la tradition littéraire, se l'approprie et la pervertit pour en faire un porte-voix de sa propre personnalité et de ses états d'âme.


Le Lais

Le Lais est une œuvre de jeunesse (1457) formée de quarante huitains d'octosyllabes, où l'on voit un Villon, joyeux et parfois potache, égrener une suite de « dons » ou de « legs » plus ou moins loufoques, mais toujours cruels et souvent drôles, à destination de ses ennemis. Ses cibles favorites sont les autorités, la police, les ecclésiastiques trop bien nourris, les bourgeois, les usuriers, en somme les cibles éternelles de la contestation étudiante et prolétaire. Il reprend dans ce texte plusieurs genres littéraires connus : au vu des circonstances (le départ pour Angers) et de l'utilisation de motifs de l'amour courtois des trouvères, ce pourrait être un congé, dans la droite ligne de la tradition arrageoise[37], où le poète galant quitte sa dame qui l'a trop fait souffrir[38]. Cependant, il est ici question de lais (de « laisser »), des dons qui font penser aux testaments littéraires, tel celui d'Eustache Deschamps qui parodia à la fin du XIVe siècle toute sorte de documents légaux[39]. Enfin, dans les dernières strophes, Villon reprend à son compte le thème fort usité du songe où l'auteur raconte une aventure qui lui est arrivée en rêve. Parodie de congé, testament satirique et songe ironique : les Lais sont tout cela successivement[40].

Le Lais est avant tout destiné à ses amis et compagnons de débauche et fourmille d'allusions et de sous-entendus aujourd'hui indéchiffrables mais qui à coup sûr devaient beaucoup faire rire ses camarades. Il semble cependant avoir eu un petit succès, car Villon y fait plusieurs fois référence dans le Testament, se plaignant de façon plaisante que l'œuvre circule sous le titre erroné de « testament » :

Sy me souvient, ad mon advis,
Que je feiz à mon partement
Certains laiz, l'an cinquante six,
Qu'aucuns, sans mon consentement,
Voulurent nommer « testament » ;
Leur plaisir fut, non pas le myen.
Mais quoy! on dit communément:
« Ung chascun n'est maistre du scien. »[41]

Le Testament

Danse macabre (détail de la fresque), XVe, Église des Disciplini, Bergame

Le Testament est une œuvre beaucoup moins homogène que n'est le Lais. S'il reprend l'idée de parodie d'un acte juridique, ce n'est en fait qu'une colonne vertébrale sur laquelle viennent se greffer toutes sortes de digressions sur l'injustice, la fuite du temps, la mort, la sagesse... ainsi que des poèmes autonomes souvent présentés comme des legs. On retrouve cependant la plume vive et acerbe et l'humour tantôt noir et subtil, tantôt franchement rigolard et paillard qui caractérise Villon. Peut-être l'auteur souhaite-t-il présenter ici un large spectre de ses talents afin d'attirer l'attention d'un éventuel mécène, le Testament devenant une sorte de carte de visite. Le texte s'adresse aussi à ses anciens compagnons, soit la foule de miséreux cultivés que produit à cette époque la Sorbonne.

Le Testament passe pour être le chef-d'œuvre de Villon et l'un des plus beaux textes littéraires du Moyen Âge tardif[42].

La Ballade des pendus

La ballade dite Ballade des pendus, parfois improprement appelée Épitaphe Villon, est le poème le plus connu de François Villon, et l'un des plus célèbres poèmes de la langue française. On s'accorde en général pour penser que cette ballade fut composée par Villon alors qu'il était emprisonné à la suite de l'affaire Ferrebouc, mais le fait n'est pas absolument établi[18]. Le poème présente une originalité profonde dans son énonciation : ce sont les morts qui s'adressent aux vivants, dans un appel à la compassion et à la charité chrétienne, rehaussé par le macabre de la description. Cet effet de surprise est cependant désamorcé par le titre moderne[43]. Le premier vers « Freres humains, qui après nous vivez », conserve de ce fait encore aujourd'hui un fort pouvoir d'évocation et d'émotion : la voix des pendus imaginée par Villon transcende la barrière du temps et de la mort[44].

Dans ce poème François Villon qui rit d'être condamné à la pendaison s'adresse à la postérité pour solliciter la pitié des passants et émettre des souhaits - solliciter notre indulgence et notre pardon - décrire ce qu'est leurs conditions de vie - adresser une prière à Jésus. Au second degré on peut percevoir dans cette ballade un appel de l'auteur à la pitié du roi si ce dernier l'a bien écrit en prison.

Les différents types de personnages

  • Les personnages divins :
    • "Dieu" (vers 4, 10, 20, 30, 35) : pour implorer la pitié;
    • "Prince Jhesus" (vers 31) et "fils de la Vierge Maris" (vers 16) : il a le pouvoir de maîtriser les hommes;
  • Les hommes : "frères humains" (vers 1), "ses frères" (vers 11) et "hommes" (vers 34) : ils ont des défaut et Villon veut que ceux ci prient pour le pardon des pendus en arguant qu'ils ne sont eux même pas exempts de défauts et que si ils prient pour eux "Dieu en aura plus tost de vous mercis" (ils seront donc ainsi pardonnés pour leurs propres pechés.
  • Les condamnés : Villon veut montrer aux hommes que les condamnés à mort souffrent (vers 5 à 9 et 21 à 29).

Différents champs lexicaux

  • Le champ lexical de la mort charnelle : "pieça, dévorée et pourrie" (vers 7), "débuez et lavés" (vers 21), "desséchés et noircis" (vers 22), "cavés" (vers 23), "arrache" (vers 24), "charrie" (vers 27). Il montre que les condamnés souffrent.
  • Le champ lexical du corps : "chair" (vers 6), "os" (vers 8), "yeux" (vers 23), "barbe" (vers 24). Il provoque, en association avec la description des supplices des pendus une réaction de dégout propre à susciter la pitié.
  • Le champ lexical des choses qui font leur malheur : "infernale foudre" (vers 18), "pluie" (vers 21), "soleil" (vers 22), "pies, corbeaux" (vers 23), "vent" (vers 26).

La structure de l'oeuvre Ce poème suit les règles de la ballade classique, les strophes ont donc autant de vers que ceux ci n'ont de pieds (soit des strophes dix vers en décasyllabe). Les rimes sont croisées, cela ne fait toutefois pas partie des règles de la ballade. Chaque strophe se termine par un refrain ("Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!"). La dernière strophe enfin est un renvoi de seulement cinq vers, normalement adressé à un haut dignitaire (organisateur du concours, mécène de l'artiste...) il est ici adressé directement au "Prince Jhesus"(vers 31).

Versification : étude du Quatrain

Ce petit poème, sans doute écrit alors que, fatigué de vivre et fataliste, Villon n'a pas encore interjeté appel et attend son exécution par pendaison[45], renferme en quatre octosyllabes la quintessence de l'art de Villon, son désarroi et sa haine farouche de la fuite du temps et de la mort, ainsi que son humour et sa vivacité d'esprit, toujours présents[46].

Tout d'abord, voici le quatrain dont il est question, ainsi que sa transcription en français moderne :

Je suis François, dont il me poise
Né de Paris emprès Pontoise
Et de la corde d'une toise
Saura mon col que mon cul poise

« Je suis Français et cela me pèse
Né à Paris près de Pontoise
Et de la corde d'une toise
Mon cou saura ce que pèse mon cul[47] »

Vers 1
Le quatrain débute par un jeu de mots sur son prénom, « François », qui signifie aussi « Français » : ce double sens est présenté par Villon comme un double coup du sort. Dans un cas, ce qui lui pèse et l'accable (« me poise »), c'est tout simplement d'être lui-même, d'avoir connu cette vie d'errance et de misère. Il a vécu comme un miséreux, il se prépare à mourir comme tel. L'autre fardeau, c'est sa nationalité. Et pour cause, Robin Daugis, pourtant bien plus impliqué que lui dans l'affaire Ferrebouc, a bénéficié en tant que savoyard d'une justice moins expéditive. Il attend d'ailleurs en vain son procès, jusqu'en novembre où il est gracié à l'occasion de la venue à Paris du Duc de Savoie.
Vers 2 
Inversion de l'ordre hiérarchique entre les villes : Pontoise qui semble prendre le pas sur Paris, n'est pas choisie au hasard ou pour la rime. Cette ville est en effet réputée pour sa langue châtiée ; le contraste avec le dernier vers n'en est que plus plaisant... Jean Dufournet remarque aussi qu'elle dépend pour les affaires de justice de la prévôté de Paris. Amère conclusion : quel que soit l'ordre d'importance des cités, Villon est pris au piège et ne peut échapper au prévôt et à ses décisions.
Vers 3 et 4 
S'ils sont explicites et ne renferment apparemment pas de sens caché, ils sont du point de vue de la versification admirables. Il y a tout d'abord l'allitération de « mon col » et « mon cul » symétriques par rapport à « que ». Ensuite, on remarque une assonance à la césure entre « corde » et « col ». Le tout provoque une accélération du rythme qui nous entraîne des deux premiers vers au niveau de langue châtié et au contenu presque administratif (Villon déclinant son identité) aux deux suivants qui dévoilent la plaisanterie et utilisent un langage populaire voire argotique (« la corde d'une toise » correspondant au gibet) pour arriver en apothéose à la vulgarité du mot « cul » repoussé à l'extrême limite du quatrain.

Influence 

Villon est imprimé pour la première fois en 1489, édition qui est suivie par plusieurs autres. La dernière édition quasi contemporaine est celle que Clément Marot donna en 1533[48]. À cette époque la légende villonienne est déjà bien établie. Elle s'estompe vers la fin de la Renaissance, de façon que Boileau, qui mentionne Villon dans son Art poétique, ne semble le connaître que par ouï-dire. C'est au XVIIIe siècle seulement que l'on commence à s'intéresser de nouveau au poète. Il est redécouvert à l'époque romantique, où il acquiert son statut de premier « poète maudit ». Dès lors, sa notoriété ne faiblit plus. Il inspira notamment les poètes de l'expressionnisme allemand et fut traduit dans de nombreuses langues (allemand, anglais, russe, esperanto, espagnol, japonais, tchèque, hongrois, ...), ce qui lui conféra une réputation mondiale, tant ses préoccupations sont universelles et transcendent les barrières du temps et des cultures.

En littérature

  • François Villon devient le héros du recueil des Repues franches, texte qui raconte des tours, souvent obscènes, joués à des notables par Villon et ses compagnons, et qui a contribué à enrichir la « légende Villon ».
  • François Rabelais fait de Villon un personnage à part entière de ses romans Pantagruel et Gargantua, où il le dépeint comme un comédien et imagine sa vie d'après 1462.
  • S'il n'est pas ou guère connu des premiers Romantiques, tels Chateaubriand ou Nodier, il a inspiré, à partir d'environ 1830, tous les auteurs de ce courant. Cependant, certains revendiquèrent particulièrement son influence. C'est notamment le cas de Victor Hugo, Théophile Gautier, Théodore de Banville (qui pasticha Villon en lui rendant hommage dans la Ballade de Banville, à son maître), et à sa suite Arthur Rimbaud, Charles Baudelaire, Paul Verlaine, bien sûr Gérard de Nerval, Jean Richepin et sa Chanson des gueux, Marcel Schwob et beaucoup d'autres.
  • Robert Louis Stevenson a fait de François Villon le héros d'une de ses nouvelles (« A lodging for the night - A Story of Francis Villon »)
  • Francis Carco a écrit une biographie romancée de Villon : Le Roman de François Villon, en 1926, et son ami Pierre Mac Orlan le scénario d'un film d'André Zwobada intitulé François Villon (1945), dans lequel sont racontés les derniers jours de la vie du poète, tels que les imaginait Mac Orlan.
  • Tristan Tzara a voulu voir dans le Testament une œuvre codée fondée entièrement sur des anagrammes.
  • Leo Perutz, dans Le Judas de Léonard, s'inspira de François Villon pour l'un de ses personnages, Mancino : celui-là n'est pas mort, mais, amnésique, vit à Milan au temps de Léonard de Vinci.
  • Lucius Shepard a écrit une nouvelle intitulée "Le dernier Testament" dans Aztechs. Le personnage principal y est frappé par la malédiction de Villon.
  • Jean Teulé se met dans la peau de Villon dans son roman Je, François Villon.

Au théâtre

  • Bertolt Brecht s'en inspira pour son Opéra de quat'sous ;
  • Sa vie inspira la pièce en quatre actes If I were King de Justin Huntly McCarthy créée en 1901 à Broadway ;
  • The Vagabond King, comédie musicale créée en 1925 par Rudolf Friml. Il se peut que cette œuvre soit inspirée par l'un des romans écrits sur Villon en langue anglaise.

Au cinéma

  • The Oubliette, de Charles Giblyn (1914), inspiré de la vie de Villon ;
  • The Higher Law de Charles Giblyn (1914), suite du précédent ;
  • If I were King, de J. Gordon Edwards (1920), inspiré de la pièce éponyme ;
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