Les cors naturels


Olifant du XIe siècle
Olifant

L'olifant (anciennement « oliphant ») est un instrument de musique à vent de la famille des cornes.

C'est un cor d'une grande dimension, fait habituellement d'une défense d'éléphant garnie de viroles de métal pour la suspendre. L'olifant était un cor de guerre et de chasse, il servait à donner des signaux, à rallier les troupes, à annoncer l'approche d'un ennemi.

L'olifant était donc un instrument que portaient les chefs, ou un homme qui les suivait (comme les radios modernes suivent le lieutenant) et qu'ils embouchaient à la guerre, pour réunir leur monde, ou pour prévenir de leur approche. Le guetteur du château n'a qu'un cor, pour donner des signaux ; l'olifant était la trompe du noble, du seigneur ayant des barons sous ses ordres. Tout le monde connaît la légende de Roland. Lorsqu'il combat dans les défilés de Roncevaux, qu'il voit ses compagnons morts pour la plupart, il met alors l'olifant à sa bouche. Le héros tient à son olifant autant qu'à son épée ; lorsqu'il sent la mort venir, ne pouvant briser Durandal, il met son cor en pièces, puis se couche sous un pin pour mourir.

L'olifant était alors une marque distinctive de commandement, de dignité, que les grands, seuls, portaient à la guerre, et il était déshonorant de laisser prendre cet instrument considéré comme noble. Sur l'un des corbeaux de l'une des portes de la façade de l'église abbatiale de Vézelay, un ange qui annonce la naissance du Sauveur porte un olifant en bandoulière. Ce cor est façonné à pans.

Les olifants d'ivoire étaient souvent richement sculptés ; nos collections publiques et privées en conservent un certain nombre d'une époque très ancienne (du Xe au XIIe siècle), sur lesquels sont figurés en bas-reliefs des chasses, des animaux réels ou fantastiques. La plupart de ces objets ont été plusieurs fois gravés ; ils affectent tous la même forme, imposée d'ailleurs par la courbure de la défense d'éléphant.

Source : Viollet le Duc

Olifant

L'instrument mythique de Roland est l'olifant. Le terme vient d'éléphant. Le Bestiaire d'Hugues de Saint Victor, manuscrit du XIIe siècle inspiré du Physiologus commence ainsi sa description : "Il y a une bête qui est appelée olifan". L'olifant était une corne d'ivoire comme l'attestent plusieurs passages de la chanson de Roland : Olivier supplie Roland "Cumpaign Rollant, kar sunez vostre corn (v. 1051), Cumpainz Rollant, l'olifan car sunez" (v. 1059).

La portée de l'olifant et l'effort physique qu'il nécessitait pour le sonner sont décrits dans les vers 1753 et suivants : "Rollant ad mis l'olifan a sa buche, empeint le ben, par gant vertut le sunet" (il l'embouche bien, le sonne avec grande force) ; "Hauts sont les monts et longue la voix du cor, à trente lieux, elle se prolonge. Rolland, par peine, très douloureusement sunet sun olifan. Par sa bouche, le sang jaillit clair. Sa tempe se rompt, la voix de sa corn se répand au loin."

A notre connaissance, la France conserve au moins sept olifants d'ivoire répartis entre Auch (musée des Jacobins), Le Puy-en-Velay (musée Crozatier), Bordeaux (Eglise Saint-Seurin), Toulouse (musée Paul Dupuy), Paris (Musée de Cluny et Cabinet des Médailles de la BNF), Arles (trésor). Celui du Cabinet des Médailles provient de la Chartreuse de Porte dans l'Ain, il se range dans un fourreau de cuir estampé aux armes de Blanche de Castille (mère de saint Louis). L'Olifant de Roland vénéré comme relique à l'église Saint-Seurin de Bordeaux ne correspond pas à la description de l'épopée : "Voilà fendu le pavillon de mon olifans, l'or en est tombé et le cristal." Celui du Musée National du Moyen Âge est lisse, les instruments de Toulouse, d'Auch et du Puy-en-Velay sont décorés d'un bestiaire mêlé de feuillage et proviendraient d'un atelier localisé à Salerno en Italie.

Etonnamment léger, moins d'un kilo, celui du Puy mesure 48 centimètres de longueur, 90 millimètres d'ouverture de pavillon. Deux gouges sont destinées à recevoir des cerclages de renfort. Il est présenté avec une chaîne vraisemblablement moderne. Les olifants du portail d'Arles reproduisent fidèlement le mode d'attache. En raison de leur richesse, ces instruments constituaient probablement des objets de trésor, même si les éléments organologiques, en particulier l'embouchure, en font des instruments parfaitement utilisables.

L'embouchure de l'olifant du Puy

L’embouchure chanfreinée présente une perce intérieure de 10 mm et 14 au niveau de l'application des lèvres.

L'embouchure chanfreinée est typique de l'embouchure des cors romans


Les cors de Mailhac

Les fragments de 9 instruments découverts par Odette et Jean Taffanel dans les décombres de la tour de Saint-Jean-de-Caps (commune de Mailhac, Aude) furent réalisés par tournage puis lissés à la raclette par le même atelier dans une pâte gris tendre. Un instrument fut complètement mis en connexion, d'autres fragments, en particulier des embouchures et des pavillons montrent une réalisation en série d'instruments identiques.

Le Æ intérieur du pavillon mesure 42 mm pour une longueur totale de l'instrument ne dépassant pas 35 cm, soit une des plus courtes recensée. Par contre, le cintre accuse une concavité importante s'élevant à 70 mm. L'épaisseur est de 10 mm au niveau du pavillon.

Les embouchures des cors de Mailhac

Les embouchures sont très particulières et préfigurent celles des cuivres modernes. Elles présentent un tronc de cône long de 10 mm, une cuvette, puis un conduit parfaitement cylindrique long de 15 mm effectué avec un outil à forer.


Coupe et vue de profil de l'embouchure

Une étude comparative réalisée sur la céramique conduit à une datation avoisinant l'an Mil.

Dans le corpus disponible actuellement et dans l'iconographie, l'embouchure munie d'une cuvette n'apparaît pas avant le XIIIe siècle.

Plusieurs questions se posent :

  • la cuvette existait-elle dès l'an Mil ?
  • les embouchures de Mailhac constituent-elles un modèle précurseur de plus de deux siècles ?
  • l'évolution des embouchures s'est-elle effectuée progressivement ?
Seules de nouvelles découvertes permettront d'y répondre.

L'iconographie figure tout de même une évolution radicale, à la charnière roman-gothique, et la présence constante de l'embouchure directe pendant la période romane.

L'embouchure de Charavines

Sur le site de Charavines, dans une couche archéologique parfaitement datée entre 1010 et 1020, une embouchure de cor longue de 4 cm présente un conduit cylindrique de Æ 5 mm débouché avec un objet en bois ou en os ; il pénétrait sans continuité dans la partie centrale en forme de corne. Un bourrelet (lèvre) est destiné à augmenter la surface appliquée contre les lèvres du musicien (anche lippale) pour éviter de les blesser. La présence de cette lèvre d'embouchure est courante dans la sculpture romane. On la rencontre à Matha, Marignac et Cappelbrouck. Les éléments de connexion laissent penser que la partie centrale s'évasait rapidement et accusait une courbe importante. La forme générale était celle de la corne de vache. Les embouchures de Charavines, Saint-Andrieu et Cucuron présentent souvent le chanfrein intérieur rencontré sur l'olifant du Puy. Il est destiné à faciliter la circulation de l'air.


Photo Yves Bobin, Patrimoine de l'Isère.


Coupe et vue de profil de l'embouchure

Les trompes castrales

La trompe découverte au château de Bressieux (Isère), dans un contexte début XIIIe, conserve une partie de l'embouchure, deux éléments avec pattes de fixation et une partie centrale. La mise bout à bout restitue 47 cm, auxquels s'ajoutaient le pavillon, une partie du canon et du corps, pour atteindre la taille habituelle de 60 à 70 cm. On ne dispose pas de la cuvette, mais probablement du conduit car la perce n'excède pas 8 mm. La partie du corps qui supporte le premier tenon est conservée sur 20 cm, son diamètre est de 20 mm. La conicité de la perce est très faible puisqu'elle augmente de 5 mm tous les 10 cm. On observe un diamètre de 32 mm pour la partie centrale conservée.

Un élément de 18 cm de longueur, en pâte rosée avec dégraissant micacé, épaisse de 4 mm, fut découvert dans la tour du château de Brandes. Le diamètre est de 40 mm au niveau du tenon et 30 mm pour la partie reliée au corps e l'instrument.

Le site d'Ars a fourni un élément très semblable.

Le fragment d'Ars (Lac de Paladru)

Sur le site d'Ars (Lac de Paladru), Eric Verdel a ramassé, en surface, un fragment, en pâte bistre micacée épaisse de 4 mm seulement, pourvu d'une patte de suspension percée d'un trou non-ébarbé de 7 mm de diamètre. Long de 15 cm, il compose un corps conique aux diamètres successifs de 30 mm, 41 mm au niveau de la patte de fixation et 45 mm, mesurables avec certitude sur 10 cm. Les diamètres montrent qu'il s'agit d'un élément antérieur à partir duquel commençait le pavillon.

Photo Yves Bobin, Patrimoine de l'Isère.

La grande trompe de Faudon conservée au musée de Gap

Conservé au musée de Gap, la grande trompe de Faudon fut découvertes par Jean Brenier dans les fouilles du château de Faudon en 1907. Il s'agit d'un instrument presque complet qui permet d'établir les reconstitutions des instrument fragmentaires.

Elle est confectionnée en pâte fine beige rosé, sans glaçure. Restaurée, elle restitue 63 cm de longueur. Le pavillon de 9 cm de Æ est cassé, mais en considérant ceux de Pymont, on peut estimer que la partie manquante ne dépassait pas 6 cm. L'embouchure présente un Æ de 27 mm, une cuvette tronconique très profonde accusant 30 mm et un conduit cylindrique comparable aux précédents. L'épaisseur de la pâte est constante autour de 4 mm. Les anneaux sont placés à 240 mm de l'embouchure et distants de 300 mm. Des traces de tournage certifient du procédé de construction, mais la finesse des parois nécessitait une exécution consolidée par un bâton. Elle est munie à l'intérieur de la courbe, de deux tenons perforés d'un petit trou non ébarbé, dont le diamètre permettait uniquement le passage d'une cordelette. Par son mode de cuisson, elle peut être datée de la fin du XIIIe. siècle.

Les trompes facettées de Rougemont-le-Château (Territoire de Belfort)

Une embouchure et un canon mis en connexion sur la longueur exceptionnelle de 18 cm présentent une cuvette tronconique lisse (Æ intérieur 22 mm) donnant accès à un conduit de 6 mm de Æ débouché avec un objet en bois ou en os (comme à Charavines), considéré comme cylindrique car il ne s'évase que d'un millimètre en 5 cm. Le canon s'évase ensuite très progressivement puisqu'il double le diamètre de la perce en 10 cm. L'épaisseur irrégulière de la pâte du canon varie entre 7 et 10 mm en raison d'un facettage effectué à la raclette. Il ne s'agit plus du simple lissage observé sur les cors romans, mais d'un véritable façonnage destiné en partie à alléger l'instrument, mais aussi à donner une apparence esthétique confirmée par de belles glaçures jaune, marron, verte, verte marbrée ou mouchetée qui permirent d'identifier les fragments de 9 trompes. On relève une irrégularité du nombre de faces variant de 8 à 11. Leur continuité engendre un pavillon d'apparence polygonale à l'extérieur mais conique à l'intérieur. Des éléments certains placés en restitution permettent d'établir une longueur de 50 cm à laquelle il faut ajouter environ 10 cm pour le pavillon dont la fonction est de diffuser largement le son. Le plus gros atteindrait un Æ de 140 mm, d'autres avoisinent le décimètre. La concavité était probablement très faible, de l'ordre de 4 à 5 cm, principalement due à la partie pavillonnaire si on en juge par l'importance des parties centrales rectilignes. On note l'absence de patte de suspension. L'ensemble date du XIVe siècle, antérieur à 1370 année de la destruction du château. Pierre Walter, directeur des fouilles et joueur de cor des Alpes, fit réaliser une reconstitution qui atteint 3 kg. Le son et la tessiture rappellent le clairon. La portée du son diffusé depuis une hauteur fut constatée à sept kilomètres par vent favorable. Ce type de "perce" permet la réalisation de fréquences multiples en modifiant l'anche lippale. Il appartient au sonneur de veiller à la solidité de ses lèvres soumises à une épreuve bien supérieure à celle exigée par les instruments modernes.

Photos Christophe Cousin, musée d'art et d'histoire de Belfort.

Coupe et vue de profil de l'embouchure

La trompe du château de Craponoz (Isère)

Complète, la trompe du château de Craponoz fut découverte en 1882 dans une niche dissimulée au sein du mur de la tour (XIVe?), lors de travaux destinés à aménager une cuisine. La pâte rouge glaçurée  vert et noir présente une épaisseur constante de 3 mm sur l'ensemble des parties de l'instrument. De profondes traces de tournage apparaissent à l'intérieur du pavillon ; quelques méplats sur la partie centrale, longue de plus de la moitié de l'instrument, témoignent d'un lissage absent sur le pavillon. Elle mesure 44 cm de longueur. L'embouchure comprend une cuvette galbée presque cylindrique, forme exceptionnelle puisque ailleurs, elles sont toujours coniques ; d'un diamètre intérieur de 19 mm, profonde de 16 mm, elle joint un conduit cylindrique de Æ 9 mm, long de 20 mm. Le canon presque rectiligne s'évase ensuite très progressivement, 15 mm en 20 cm, jusqu'au premier tenon. La courbe s'insinue soudain assez vivement sur 145 mm jusqu'au second tenon qui marque le départ du pavillon ; peu courbé, il s'évase ensuite de 40 mm en 9 cm. La cuisson et les traces de glaçure permettent de proposer une datation ne remontant pas avant la fin du XIIIe siècle.

Les trompes légères, au son clair particulier, étaient destinées aux annonces publiques. Dans plusieurs manuscrits de la fin du XIIIe et du XIVe siècle, elles appellent les badeaux pour assister au châtiment du faux témoin, au supplice du pilori ou à la promenade des adultères.

Photo Yves Bobin, Patrimoine de l'Isère.

Coupe et vue de profil de l'embouchure

La petite trompe de Faudon

Par la taille, probablement aussi par la destination, la petite trompe de Faudon se rapproche de Craponoz, mais l'absence d'embouchure et de canon limite la comparaison. Elle apparaît parfaitement semblable à celle exposée dans les années 70 au musée de Cavaillon, hélas disparue. En pâte rouge, elle conserve 260 mm de longueur. Deux pattes de suspension distantes de 150 mm sont placées à 80 mm du pavillon de Æ 60 mm. La glaçure monochrome verte incite Jean-Pierre Pelletier et I. Ganet à la dater du XIVe siècle. Cette datation est confirmée par les miniatures des manuscrits de la fin du XIIIe et du XIVe siècle, en particulier, le Coutumier de Toulouse qui montre l'appel des badeaux pour assister au supplice du pilori.

Petite trompe de Faudon conservée au musée de Gap.
Le pavillon reconstitué reste hypothétique

Bibliographie et ouaibographie
Bibliographie de Jean-Pierre Pelletier concernant ses études céramologiques sur les cors et les trompes en terre
Inventaire des cors dans la sculpture romane par Lionel Dieu
Le Vieux château de Rougemont Pierre Walter, Editions Deval, Belfort, 1993.

Cors et trompes en terre au Moyen Âge par Lionel Dieu, dans Archéologia, mars 1999, 18 illustrations.

Cors et trompes en terre dans les fouilles médiévales par Lionel Dieu, avril 1999, 11 pages, 18 illustrations, dans Pastel, la revue du concervatoire occitan de Toulouse.

Olifants, cors et trompes, Actualisation de la recherche par Lionel Dieu dans Pages d'archéologie médiéval en Rhône-Alpes, Lyon, CIHAM (à paraître).

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