Autour de l'imaginaire de la verrière au Moyen Age (par Marie-Geneviève Grossel)

Marie-Geneviève GROSSEL
Maître de Conférences en langues et littérature romanes,
Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis
CAMELIA (Centre d'Analyse du Message Littéraire et Artistique)

 

 

Quand la matière se fait lumière :

autour de l'imaginaire de la verrière au Moyen Âge

Motif romanesque par excellence, la fenêtre était déjà au Moyen Âge ce qui ouvrait sur l'aventure, elle était aussi le lieu d'où l'on voit, celui où l'on est vu. Fermeture pour Lancelot emprisonné, la fenêtre savait aussi s'ouvrir, dans les Lais de Marie de France pour accueillir l'Oiseau-Amant...

La fenêtre est miroir, autant dire savoir, porte offerte sur l'invisible, elle permet la Connaissance.

Dans l'imaginaire médiéval, la paroi de verre est avant tout ouverture à la lumière, donc à l'infini et au sacré. Si celle qui autorise Alexandre à explorer les mers en un « sous-marin » de verre est une connaissance toute profane, dans la poésie lyrique, c'est l'Autre et Soi que l'on découvre comme le suggèrent la métaphore du visage de l'Aimée « plus clair que verre » et celle du « cristal » de ses yeux, fontaine périlleuse où Narcisse se noya. La verrière que traverse la colombe, tenant en son bec le Saint Graal, ou les fenêtres claquant en l'absence de tout vent dans les châteaux maléfiques tirent également leur mystère du verre, à la fois dur et invisible. Matière précieuse, propice à un long rêve, comparaison infiniment reprise pour rendre tangible le plus grand des mystères, celui de l'Incarnation qui laissa Marie aussi intacte que la rose des cathédrales, traversée par les rais du soleil.

Des jeux subtils de la couleur dans les églises à la transparence qui emprunte à l'eau sa fascination, la verrière devient ainsi au Moyen Âge un « lieu » où l'on a cru, de façon exemplaire, approcher l'indicible en affirmant sa beauté, qui est tout autant celle de la Création et des Créature que celle du Dieu qui les créa.

A truly Romanesque motif, the window was already during the Middle Ages an opening on adventure, the place where to look from as much as being looked upon. A closure for the imprisoned Lancelot, the window was also an opening in the Lais from Marie de France to let in the Bird Lover.

The window is a looking glass, a door to the Invisible, it enables Knowledge.

In medieval fiction, a glass screen is above all an opening to light, i.e. to the infinite and the sacred.

If the one that enabled Alexander to explore the seas with a glass “submarine” is profane, in lyrical poetry, it is the Other and Self that one discovers, as suggests the metaphor of the Lover’s face “as clear as glass” and that of the “crystal” of her eyes, a perillous fountain where Narcissus drowns. The window that the dove crosses, holding the Graal, or the windows which slam without any wind blowing in the evil castles are also made from mysterious glass, both hard and invisible.

A precious material, dreamlike, a simile so much made to tell the highest mystery, the Incarnation which left Mary as immaculate as the cathedral rose, pierced by the rays of sun.

From the subtleness of colour plays in the sanctuaries to transparency, a reference to water and its fascination, the stained-glass window becomes during the Middle Ages a place where one thought to reach the unspeakable, proclaiming its beauty which is also that of Creation and God’s creatures.

Introduction : le verre et les rêveries élémentaires

« Ils foulent dans leurs fourneaux le saphir en y ajoutant un peu de verre clair et blanc. Et ils fabriquent des feuilles de saphir précieuses et assez utiles dans les fenêtres.1 »

La poésie qui sourd de ces quelques lignes du très sage moine Theophilus, auteur d'un célèbre Essai sur les divers arts, me servira d'introduction aux images qui, dans la littérature médiévale, entourèrent le verre, glace, cristal, voirre, verrière, verrine. Transparence et pourtant couleurs, lumière où se jouent le feu et l'eau, parfois ambivalente comme la fenêtre qu'on peut ouvrir ou fermer, et fascinante comme le miroir des fontaines où l'on peut se perdre ou se connaître, la mince paroi immatérielle de la vitre fit rayonner dans l'imaginaire de ce temps une véritable constellation de symboles dont mon florilège offrira ici un tout petit bouquet.

Avant le verre, il y a son fragile prototype, la glace, que le moine voué au silence symbolisait par la succession des signes de l'eau et du dur, le premier des miroirs où capter l'instant fugitif ; malgré l'inscription dans la durée que souligne ici la succession propre au langage des signes, le miroir et son eau figée ressortissent davantage des schèmes de l'imaginaire spatial que de ceux du temps, réservé aux eaux courantes. Aussi n'est-ce pas d'une muraille de verre que la jeune fille amoureuse avait, chez Chrétien de Troyes, entouré son amant, mais bien d'une muraille d'air, non point un mur froid et sans épaisseur, mais une enceinte de vent, un air mobile, agressif, plein d'hostilité. Libérer l'amant de l'emprise de cet amour possessif et ravageur, ce fut redonner à la vie sa libre circulation et au temps son cours2.

1. Le verre et la merveille

Gants, souliers, pont, barque de verre...

Dans la littérature religieuse où, depuis saint Paul, le miroir tient une place essentielle, mais aussi dans la littérature vernaculaire et romanesque, ce subtil amalgame de croyances folkloriques (au sens noble du terme) et de traits contemporains, le verre se place résolument du côté du merveilleux.

Voici la hutte de feuillages, la cabane misérable où dorment les amants proscrits, Tristan et Iseut, amaigris de jeûne et de souffrance. Par les branches mal jointes coule sur le visage de la reine « clair comme glace » un rai de soleil « qui la face lui brande (lui brûle) ». Alors Marc, toute colère soudain oubliée, remet au fourreau son épée et place dans l'interstice feuillu un de ses gants de verre. Ce gant dont on a longuement expliqué la symbolique féodale, puisqu'il représente la remise sous saisine de la légitime épouse du roi, ce gant, certes, choqua les graves philologues de naguère qui remplacèrent l'invraisemblable « verre » par un gant de « vair », comme pour certaine pantoufle de verre bien connue. Et pourtant, de même qu'en la verrière traversée par la flèche de feu du soleil, ce gant que le roi interpose entre lumière et visage comme pour mieux signifier sa possession renouvelée, est bien un gant de voirre, comme l'ont démontré les folkloristes, un de ces objets magiques dont la fée Iseut, experte en herbes guérisseuses, fit don à son royal époux, ainsi qu'elle aurait dû le faire du philtre.

Iles et royaumes, palais de verre...

Ce gant de verre, qui n'a rien à voir avec nos modernes vraisemblances, est le pair de tant d'autres talismans, tels ces souliers de verre qu'on chausse pour venir à bout d'impossibles missions. Nous rencontrons sur ce chemin un pont tout de verre que Perceval, en l'une des Continuations, emprunte pour s'en aller vers l'Inconnu. Dans Erec et Enide, l'un des rois lointains règne sur l'Ile de Verre, une île de la sérénité et du soir où jamais ne se fait entendre le bruit des tempêtes, où il fait toujours doux, où manquent les bêtes féroces3. Cette île transparente, qui tremble là-bas à l'horizon incertain des vagues, est un autre avatar d'Avallon. On ne s'étonnera pas qu'il faille pour la rallier sauter derrière la fée, dans sa barque de verre4. À la montagne de cristal dont la cime se perd dans les nuages, image chère aux récits orientaux, se superpose la vision océane du Voyage propre aux mythes celtiques quand l'ermite Brendan découvre un jour, après la messe, au milieu des flots, une haute colonne de verre5 :

« Elle était plus haute que l'éther ; en outre elle était recouverte d'un auvent ajouré [...] couleur de l'argent, mais qui semblait plus dur que marbre [...] La colonne était d'un cristal très pur ».

Brendan fait pénétrer les bateaux dans la colonne afin de « voir les merveilles de notre Créateur ». Et à l'intérieur, les voyageurs découvrent : « ... que la mer était transparente comme le verre, en raison de sa limpidité si bien qu'ils pouvaient apercevoir tout ce qui était dessous. » Eau et ciel se mêlent en ce parfait miroir où la lumière du soleil est aussi « forte à l'intérieur qu'à l'extérieur ».

Dans ce très riche texte latin du ixe siècle, nous retrouvons le rôle essentiel de la transparence, conçue comme parfaite connaissance, la mer devenue une sorte de verrière permet à qui regarde d'être à la fois ici et de l'autre côté du miroir.

Le même rêve d'absolue transparence, mais cette fois sur un mode nostalgique, explique les paroles de Tristan, déguisé en fou pour pouvoir entrevoir Iseut, jouant son désir devant la cour secouée du gros rire supérieur des installés de la vie :

« Sire, répond le fou, là-haut dans les airs, j'habite dans un palais ; il est tout en verre, magnifique et spacieux. Le soleil y rayonne de toutes parts. Il flotte dans le ciel suspendu parmi les nuages et nul vent ne l'agite ni ne l'ébranle. Il comporte une chambre de cristal toute pavée de marbre, le soleil à l'aube l'illumine tout entière6. »

2. Le verre comme pierre de touche

Usages et mésusages du verre : des profondeurs marines...

Le verre est ici l'anti-ténèbres, la victoire sur la mort et la nuit, sur l'ignorance. C'est dans l'île d'Antarados que saint Pierre, au pied d'extraordinaires colonnes de verre, reconnaîtra en cette mendiante misérable la mère jadis perdue de son ami saint Clément7.

Pourtant comme le miroir qui ne saurait renvoyer un visage angélique à celui qui y mire sa laideur morale, la leçon des transparences n'est pas ouverte à n'importe qui. C'est au fond de la mer que plonge Alexandre, conquérant de l'impossible :

Il y avait dans l'armée de bons ouvriers verriers
Qui savaient si bien travailler le verre
Qu'ils le modelaient à leur gré et le rendaient incassable [...]
“Seigneurs maîtres artisans, écoutez-moi bien :
Faites-moi, je vous prie, un vaisseau de verre
Assez grand pour trois occupants.”
Les ouvriers fabriquent un superbe vaisseau
Tout de verre limpide, on n'en vit jamais de si beau
Ils garnissent de lampes l'intérieur du tonneau.
C'est un grand plaisir que de les voir ainsi briller.
La mer ne contient pas de poisson assez petit
Pour échapper au regard du roi8...

Mais Alexandre découvre seulement qu'au fond de la mer règne la même violence que sur la terre. Cette leçon est la seule que puisse comprendre ce guerrier en proie à la démesure, qui n'a pas hésité à aller frapper à la porte du paradis terrestre sans chercher à connaître les voies qui y mènent et que nul ne saurait violer. Comme nous voilà loin du palais de cristal de Tristan ! Dans la nuit marine, Alexandre passe en enfermant la lumière qu'il ne rediffuse pas, la perverse curiosité du soldat ne saurait obtenir les résultats prodigués à la ferveur de l'ermite Brendan, lisant dans le miroir des flots la merveille de Dieu.

... à l'assaut d'un ciel refermé

Non moins suspects sont les machines et automates que nous décrivent les romans dits « antiques » ; ainsi dans l'Enéas, traduction très libre de Virgile, apparaît Camille au visage angélique, mais aux goûts d'amazone. La belle meurt au combat et on lui confectionne un tombeau proprement extraordinaire : posé sur une pile sculptée, l'édifice se dresse sur la cimaise, s'évase en trois étages superposés ; tout en haut un gigantesque miroir permet de surveiller la mer et la terre. Mais dans la chambre mortuaire, la lampe qui brûle est tout artificielle et tout au long des murs, précise l'auteur pas de fenestre ni de verrine9. Le tombeau de Camille est aussi hors norme que celle qu'il enferme, dans une obscurité éternelle, dans l'immobilité d'une histoire achevée, alors que les fenêtres s'ouvrent sur la vie.

Pour la chance de la modeste littéraire que je suis, mes fictions se moquent bien du très réel quotidien des hommes du Moyen Âge et les fenêtres dûment vitrées y sont des plus fréquentes.

3. Des fenêtres ouvertes sur l'amour

Chansons de toile

La thématique de la fenêtre se diversifie selon le personnage qu'on y place : la belle à sa fenêtre compose en effet une image de l'attente et de l'espoir que les chansons de toile ont développée à loisir. Amoureuse ardente, de cœur et de corps, la Belle a naguère connu le bonheur avant de le perdre et se consume derrière sa verrière en haut de la tour10 :

Belle Doete est assise près des fenêtres
Elle lit en un livre, mais son esprit est ailleurs
Il lui souvient de Doon son aimé
Qui dans les lointains pays s'en est allé tournoyer...

Comme l'anticipe le refrain « O combien j'ai de peine en mon cœur ! », on le pressent, Doon est mort, Doon ne reviendra pas.

Belle Erembour s'est placée au jour de la fenêtre pour broder de fils d'or la soie délicate. Parfois l'inattention ajoute des perles de sang aux fleurs qui naissent de l'aiguille. C'est que, de la fenêtre, elle voit passer le groupe joyeux des chevaliers qui s'en revient de guerre. Mais Renaut ne lève pas les yeux, Renaut ne la regarde pas : sur la foi de racontars, Renaut a cessé d'aimer Erembour.

∧  Haut de pageLais "celtiques"

Image stylisée d'une féminité ardente toute d'attente et d'attention que façonnèrent de douloureux désirs d'hommes, la « belle à sa fenêtre » se retrouve aussi dans les Lais de Marie de France11, non moins issus de très anciennes chansons. Nous connaissons tous l'histoire d'Yonec, le chevalier-oiseau. La dame, mariée à un jaloux, est enfermée en une tour, pas même de sortie le dimanche : le salut de l'âme importe ici moins que la préservation du corps. Tant et tant elle pleure que son désir s'incarne quand se profile à la « fenêtre étroite » « l'ombre d'un grand oiseau ». Las ! trop de bonheur la rend si belle que le jaloux garnit de lames tranchantes l'unique ouverture. Ainsi meurt l'amant, laissant derrière lui un enfant comme unique témoin de ce qui fut.

Plus triste encore le Lai du Loastic où les amants, de part et d'autre de la fenêtre en leurs maisons très voisines, se regardent dans l'adoration de leur impossible amour. C'est le printemps dehors et le mari jaloux s'enquiert de tant de nuits passées à la fenêtre. Apprenant que c'est par amour du chant du rossignol, il jette au lendemain le corps ensanglanté du petit oiseau sur la robe de la dame en lui souhaitant meilleur sommeil désormais. La fenêtre qui ouvrait sur la vie s'est définitivement refermée.

∧  Haut de pageRomans de l'ailleurs et l'autrefois...

La fenêtre ne permet pas les affections illégitimes qui ne vivent que de secret. C'est bien par la verrine que l'amirant découvre le secret de Floire et Blancheflor12 – en un sérail digne des Mille et une Nuits, il est vrai – quand le chambellan parti chercher l'adolescente, choisie pour de très provisoires amours, la voit par la fenêtre endormie dans les bras d'un jouvenceau imberbe, tout aussi jeune qu'elle !

Comme toute substance infiniment pure, le verre se fait pierre de touche entre bien et mal ; dans le Roman d'Eneas, quelle différence entre les deux Belles à la Fenêtre ! Didon, la maîtresse, ne monte aux plus hautes fenestres que pour voir fuir sur la mer son amant avant de sombrer dans le désespoir ; Lavine, la fiancée, découvre le magnifique Eneas en le regardant combattre depuis sa fenêtre.

∧  Haut de page... et romans d'aventures...

L'image de « l'homme à la fenêtre » existe aussi ! Je passe sur celle de la geste où c'est plus souvent « aux créneaux » que le héros attend l'aventure. Le vrai héros à la fenêtre est un héros ambigu, c'est Lancelot, le paroxystique : trop d'amour est suspect et Lancelot a de troubles aspects féminins. Il brisera les barreaux qui le séparent de Guenièvre endormie en sa chambre close, signant du sang de sa blessure les draps où il la possèdera. Mais aussi dans un page magnifique, nous le voyons enfermé depuis deux ans déjà dans la prison de la fée Morgue. Sa fenêtre dûment grillée donne sur un frais jardin, il brisera ces barreaux pour avoir vu au jardin fleurir une rose dont les pétales lui ont rappelé le visage de sa reine adorée, pour avoir senti en lui se réveiller l'irrépressible désir de toucher la Rose13.

Si le héros est un homme, la verrine est moins liée à l'amour qu'au thème de la connaissance. Quand Rutebeuf met en scène sa misérable masure de jongleur au chômage, il nous dépeint une maison froide, basse et obscure. On ne supporte que d'y sommeiller quand dehors vous poignent les « mouches blanches » de la neige ; sans fenêtre, on peut dire la maison aveugle, elle devient donc symbole du corps du poète, brisé de froid et de faim, et comme sa maison, il se dépeint en borgne, privé de l'œil droit, qui est celui de l'activité et du futur. Perdre l'œil de la connaissance et habiter une maison aveugle, c'est tout un pour celui qui n'a plus qu'une porte ouverte à tous les vents mauvais de la désespérance, vagabond atteint de cécité14.

Verrières fantastiques ou verrière mystique

Dans les récits fantastiques, les fenêtres acquièrent parfois un aspect très maléfique qu'accentue leur nombre. Le Bel Inconnu15 qui entre au Palais de la Cité dévastée, et ce en pleine matinée, tombe sur une grand-salle percée d'innombrables fenêtres ; mais elles ouvrent sur on ne sait quelle nuit, puisqu'en chacune un jongleur grimaçant joue de la musique un cierge allumé devant lui. Que cette cohorte diabolique souffle sa flamme et ce sont les ténèbres qu'ils ponctuent en claquant de toutes leurs forces les battants des fenêtres.

De même quand Bohort passe la nuit au Palais Aventureux16, toutes les fenêtres ne diffusent que de la nuit, sauf celles qui, nous dit-on, ont leur croisées d'ivoire ouvertes au faible éclat de la lune. Est-ce à dire qu'elles n'ont pas de vitres ? Nullement, puisque bientôt après l'épreuve, la colombe mystique tenant en son bec le Saint Graal va en traverser la verrière. Fenêtres qui claquent comme des dents à en faire trembler les murailles, elles sont bien trop fantastiques pour qu'on y cherche davantage le réel.

Et que dire de ce château où arrive Gauvain, avec ses trois cents fenêtres ouvertes et trois cents fermées ? Derrière chacune, joie pour ce Dom Juan, une belle demoiselle. Fenêtres médiévales, transparentes à souhait quoique, dit-on peintes de toutes les couleurs17 ! Mais que Gauvain se garde ! La belle qui le conduit lui avoue être sa sœur qu'il ne connaît pas et le mène devant sa mère... qui est morte depuis vingt ans. La disparition de Chrétien de Troyes a laissé intact le mystère d'un château qui ressemblait bien trop au Royaume des Morts pour que l'on imagine que Gauvain pût jamais en ressortir18...

4. La fenêtre des yeux, miroir de la connaissance

Miroir où Te connaître

Comme le disait Theophile, il y a de la merveille dans le verre ! Ne le fabrique-t-on pas, souligne Jean de Meun, avec de la cendre de fougères19 ? Il n'est pas indifférent que ce soit cette plante hautement valorisée dans l'Herbier du Moyen Âge puisqu'elle guérit la cécité, la surdité, le mutisme, la paralysie voire l'amnésie et la sottise ! puisqu'il fallait pour la cueillir tout un rituel. Plante de magie blanche d'où naît le verre, emblème de toutes les clartés, lui auquel le poète comparera la Bien Aimée :

Je suis dans la joie ô dame quand je me souviens
De votre visage qui est la lumière du monde
Qui est plus clair que le cristal et bien plus que verrière20.

La flèche de lumière qui passe le verre rejoint la flèche envoyée par Lavine de sa fenêtre, le billet doux entourant la hampe ! Ainsi le rayon de l'amour passe par le cristal de l'œil pour aller éclairer jusqu'au fond le cœur ébloui de l'amant :

Douce dame comprenez-le sans peine
Tout comme dans l'église
Le soleil peut ficher ses rayons [...]
Puis se retire sans briser la verrière,
C'est ainsi, sachez le sans erreur,
Que la flèche put se ficher dans mon cœur
Et me blesser sans nul mal apparent21.

Image hautement sacralisée22 puisque les poètes l'ont infiniment reprise pour Marie que l'Esprit traversa de sa flèche de lumière afin d' y déposer la Vie au plus intime de son être : Jésus est né au cœur d'un éclair de lumière qui a traversé le miroir infiniment pur d'une jeune fille de cristal et ce miroir tendu aux hommes leur a offert la connaissance en dessillant les yeux obscurcis de leurs cœurs.

Miroir où se trouver

Car quand les yeux se font miroir, celui qui s'y penche et découvre l'amour s'y voit en train de se voir et apprend sa propre essence en découvrant la Tout Autre qui mérite d'être appelée Rose, comme nous l'enseigne Guillaume de Lorris :

« Au fond de la fontaine, il y avait deux pierres de cristal ; quand le soleil qui regarde tout darde ses rayons, dans la fontaine et que la clarté pénètre jusqu'au fond, c'est alors qu'apparaissent dans le cristal plus de cent couleurs. L'endroit tout entier s'y reflète bien en ordre et il n'existe pas de détails aussi caché soit-il qui ne soit manifesté comme s'il était dessiné dans le cristal [...]
Dans le miroir entre cent autres choses, j'aperçus des rosiers chargés de roses23. »

C'est ainsi que le verre se révèle symbole privilégié de la Connaissance par le miroir ; résolution de toutes les antithèses, union de toutes les couleurs du prisme en une unique lumière, quand la flèche du savoir passe par le cristal des yeux, s'ouvrent les fenêtres de notre cœur pour appréhender en une seule transparence que le monde et la Création ne sont que merveilles.

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