Le verre et le miroir en Normandie ( par D.Hüe)

Le verre a pendant longtemps été entouré de légendes contribuant à son mystère. Pline raconte comment, près du mont Carmel, se trouve un sable pur sur lequel des marins phéniciens, ne trouvant pas de pierres pour caler leurs marmites, prirent du nitre qu’ils transportaient et firent ainsi le premier verre . Très tôt au cours du Moyen Âge, l’artisanat du verre a pris une place importante, aussi bien dans l’effort technique  qu’il a suscité que dans son utilisation, sous forme de vitraux et progressivement d’objets usuels. On attend du verre, essentiellement, sa transparence, assez difficile à obtenir — il suffit de quelques traces de sels minéraux pour le colorer, de fines bulles peuvent l’opacifier — et sa solidité, parfois mise en cause par un défaut d’homogénéité. Il est nécessaire de rappeler :

    ...Les difficultés que les verriers du Moyen Âge durent surmonter pour fabriquer un verre homogène à partir de matières premières variables qui contenaient toujours une forte proportion de composants non réactifs, comme le chlorure de sodium, ou peu réactifs, comme le sulfate. Il a fallu aux verriers d’autrefois un véritable génie pour surmonter ce handicap, aggravé par l’impossibilité de dépasser 1300° dans leurs fours.

Le métier de verrier est, on le sait, un des seuls que puisse pratiquer la noblesse sans déroger, sans doute parce que ce furent d’abord des gentilshommes qui s’occupèrent de cette activité. Parmi les premiers centres français de verrerie, la Normandie tient, avec la Lorraine, une place importante. Dès le début du XIVe siècle, Philippe de Caqueray installe la verrerie royale de Fontaine-du-Houx, qui durera jusqu’en 1805. De nombreuses verreries s’installent en Normandie, 70 entre 1300 et 1789 , tant de verre «  à plat  » que de verre creux. Il n’est donc pas étonnant de voir figurer dans l’inventaire des techniques que propose le Puy de Rouen la fabrication du verre, tant du miroir ou de la glace que du gobelet et de la fiole, à un moment où se popularise l’utilisation de la verrerie, à un moment où les verriers français, s’efforçant d’imiter les Vénitiens, affinent leurs techniques et leurs formes.

Le verre à plat : la vitre et le miroir

    Une épigrame latine de Guillaume Thibault est un des plus anciens témoignages de l’utilisation de la vitre dans l’ensemble des images palinodiques. Elle s’appuie sur la fenêtre que portait l’arche de Noé, invente que celle-ci était vitrée, et reprend le motif couramment développé dans les miracles de la Vierge de la verrière qui laisse passer la lumière tout en arrêtant le souffle du vent  :

    Nullas tamen attrahit umbras
    Nec rapide flatus, nec toxica frigida motu
    Frangere vulnifico vitream potuere fenestram...

    Au delà de la simple figure du verre transparent, le poète investit non seulement des références bibliques, mais aussi une nouvelle approche. L’arche de Noé, préfiguration de l’arche d’alliance, est munie de cette frontière transparente, la Vierge, qui laisse passer la lumière divine. La fenêtre est présente aussi dans le Cantique des Cantiques, et prend ainsi une connotation mariale plus forte encore, appuyée sur les Écritures .
    Mais, on le sait, le verre des fenêtres est encore un verre teinté et irrégulier. Ou coloré, comme dans les vitraux, ou simplement transparent — le plus souvent avec une teinte verte — c’est par petits fragments montés dans du plomb qu’il est assemblé. Le verre à vitre était obtenu, en France, à partir du XIVe siècle par la rotation sur un pontil d’une masse de verre assez importante, préalablement soufflée en forme de vase à large fond plat. Son épaisseur était irrégulière, plus grande au centre qu’au bord, mais cette technique dite « au plateau » ne demandait pas de matériel particulier, et a été largement diffusée après son invention par Philippe de Caqueray. C’est elle dont on retrouve la trace dans les irrégularités en arc de cercle des verres anciens, et surtout dans les fenêtres montées sur plomb des bâtiments civils, où l’on voit souvent encore des successions de « boudines », le centre plus épais du plateau sur lequel se voit encore la trace du pontil.
    C’est dans l’église des Carmes que fut érigée la confrérie des verriers-vitriers de Rouen, sous le patronage de la Trinité et de saint Luc . Il ne semble cependant pas que la dévotion à la Vierge ait été particulièrement liée à sa Conception, puisqu’on voit, dans ses statuts de 1496, le chef d’œuvre du verrier défini ainsi :

    Le compaignon verrier sera tenu de faire pour son chef d’œuvre deux panneaulx de voirres contenant chacun huit pieds en querrure, et dedans l’un des dictz panneaulx sera tenu de faire ung Mont-du-Calvaire faict de painture et joincture, et en l’autre ung trespassement de Notre Dame....

    Plus que la vitre, le miroir  est un des emblèmes obligés de la louange mariale ; on a déjà montré comment le speculum sine macula faisait partie de l’iconographie de la Vierge aux litanies. Une ballade reprend ce motif au refrain, sans pour autant développer l’image . Elle n’y figure que pour rappeler à elle seule l’iconographie et le propos théologique qui la sous-tend. Il en sera différemment avec un chant royal anonyme de 1517 , conservé dans le même manuscrit, qui exploitera la métaphore du miroir, en distinguant soigneusement la glace de son tain, et en s’attachant à l’image qui y était représentée :

     Le grand voirrier, entre ses faictz haultains,
     Feist ung myrouer bien orné a plaisance,
     En quel estoient representez et tainctz
     Dessus le vif, son ymage et semblance.

     S’agit-il d’une peinture, ou simplement du reflet  ? L’homme en ce miroir est à l’image de Dieu, et c’est le propos du poète. On sait que l’idéal du peintre est justement celui du miroir, d’une représentation fidèle sur une surface plane , et il importe peu en fait que l’image en soit stable, peinte, ou passagère : à cause du froid, le tain se tache, et l’on ne peut, jusqu’à la Vierge, obtenir de miroir parfait.
    Le propos du poète parait simple et évident. Pourtant, il est nourri aussi bien de la tradition biblique que de la nouveauté technique. Le fait de pouvoir contempler l’image divine dans un miroir est l’écho d’une épître de Paul :

    Nous tous qui, le visage découvert, contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de gloire en gloire, comme par le Seigneur, l’Esprit.

    Faire un miroir de verre comme le représentent la plupart des illustrations du XVe siècle est par ailleurs une sorte d’exploit technologique. En effet, si les petits miroirs «  à main  » sont de verre, comme les petits miroirs dit «  de poche  », les grands, «  à pied  », semblables à celui que l’on trouve dans la tapisserie de la Dame à la Licorne ou celle de l’Apocalypse d’Angers sont en métal :
En fait, le miroir de verre cristallin ne se généralise probablement que vers la fin du XVe siècle, et c’est à la fin du XVIe que disparaissent progressivement les miroirs en métal précieux ou en cristal de roche.
    Parler donc, au début du XVIe siècle, du «  miroir sans macule  », comme nous l’ont montré les enluminures, et insister à diverses reprises sur le verre qui le compose, revient à mentionner un objet moderne et parfait. Le verre est dit « d’une trespure cendre » , ce qui renvoie à sa composition chimique, dont on devine qu’elle aura un rôle important dans la qualité finale du miroir . Mais la qualité initiale du matériau ne suffit pas, il faut le polir et le rendre absolument plan, exigence qui se trouve rappelée dans les statuts de la confrérie des miroitiers :

    Aucun ne pourra vendre lunettes, miroirs ou autres ouvrages qui ne soient de verre cristallin, poli des deux côtés, sans raies, filandre, pailles ni ruptures....

C’est la raison pour laquelle :

     Plusieurs voirriers mauldictz et inhumains
     Ont soustenu, par tresfolle arrogance,
     Que oncques mirouer ne yssist d’aucunes mains,
     Ne voirre, aussy parfaict a suffisance...

    Le verre, qui était encore travaillé à partir de cylindres fendus et aplatis, présentait des irrégularités importantes. Ce sont les Vénitiens qui ont les premiers maîtrisé les techniques de polissage de grandes surfaces , et le miroir parfait était auparavant un idéal que seul le verrier céleste, Dieu, pouvait accomplir.
    L’autre aspect important du miroir est celui du tain : c’est une fine couche métallique déposée sur le dos de la glace . L’étain, qui est employé à partir du XVIe siècle par les Vénitiens, comme le plomb utilisé auparavant, risquaient, au contact de verres pas toujours purs et d’un air chargé d’humidité, de s’oxyder rapidement et de faire ces taches que nous connaissons sur les miroirs anciens. C’est le propre de la perfection d’être inouïe:

      Ils ne sçauroient entendre
    D’un vil alloy dont tout verre pullule
    Qu’on sceust ne peust de ce faire descendre
    Le beau mirouer sans aucune macule

    Le miroir devient ainsi une merveille dont il importe de savoir si sa qualité remarquable est naturelle ou non. Le poète ne fait pas allusion à des contrôleurs comparables à ceux que l’on a pu voir dans la confrérie des drapiers, mais il met en scène la controverse qui agite les verriers, image des disputes universitaires autour de la conception mariale  :

    Cil y fut cloz qui l’a faict et parfaict
     Par telz moyens qu’on ne sçauroit comprendre.
     Si concluoyent, qui bien le tout calcule,
     Que le voirrier a peu et deu deffendre
     Le beau mirouer sans auncune macule.

On voit, par les verbes de l’avant dernier vers, affleurer la référence à F. de Mayronnes, qui ancre le discours théologique dans le propos allégorique. Miroir à son tour, le poème renvoie non pas à l’image humaine ou à l’image divine, mais à la vie quotidienne. Rares sont les poèmes qui mettent en scène, avant l’envoi, le prince et l’assemblée dans le texte. C’est le cas de celui-ci , qui mentionne dans son envoi la date, comme la trace du Puy, avant de souhaiter :

     Que avec les sainctz es cieulx nous accumule,
     Et que voyons l’honneur et l’humain gendre
     Le beau mirouer sans aucune macule.

Voir le genre humain dans ce miroir sans tache, c’est annoncer, en quelque sorte, sa Rédemption, par la Vierge. C’est aussi, se regardant soi même, se rappeler l’épître de Paul, avoir conscience de la grandeur divine, et y participer. Il n’est pas inutile, alors, en ce jour de décembre 1517, de superposer sur ce miroir les images de l’homme et l’image de Dieu, de montrer Marie miroir très pur, et le genre humain se reflétant en elle.

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