La chevalerie à l’époque de Chrétien de Troyes (M. Pastoureau)

La chevalerie est une institution qui s'est greffée sur le système féodal aux environs de l'an mille. Au sens strict, est chevalier tout homme d'armes qui a subi les rites d'une cérémonie d'initiation spécifique : l'adoubement. Toutefois il ne suffit pas d'avoir été adoubé ; il faut encore obéir à certaines règles et surtout observer une manière de vivre particulière. Les chevaliers ne forment donc pas une classe juridique, mais une catégorie sociale qui rassemble ceux des spécialistes du combat de cavalerie – le seul efficace jusqu'à la fin du XIIIe siècle –, possédant les moyens de mener cette existence à part qu'est la vie chevaleresque. Théoriquement ,la chevalerie est ouverte à tout homme qui a été baptisé : chaque chevalier peut faire chevalier celui qu'il juge digne de l'être, sans aucune considération d'origine ou de condition. Les chansons de geste fournissent maints exemples de roturiers (paysan, bucheron, porcher, marchand, jongleur, cuisinier, portier, etc.) qui sont adoubés en récompense de services rendus au héros. Parfois il s'agit de simples serfs. (…)

Mais dans la réalité il en va autrement. Dès le milieu du XIIe siècle, les chevaliers tendent à se recruter presque exclusivement parmi les fils de chevaliers et à former ainsi une caste héréditaire. S'ils n'ont pas complètement disparu, les adoubements de roturiers sont devenus exceptionnels. A cela deux raisons. La première réside dans le procédé de cooptation qui favorise inévitablement la mainmise d'une classe, l'aristocratie terrienne, sur une institution qui n'est régie par aucune règle de droit. La seconde – peut-être la plus importante – est liée à des impératifs socio-économiques : le cheval, l'équipement militaire, la cérémonie et les fêtes de l'adoubement coutent cher ; l'existence même de chevalier, faite de plaisirs et d'oisiveté, suppose pour être vécue une certaine richesse qui à cette époque ne peut être que foncière. Être chevalier, en effet, ne rapporte que gloire et honneur ; il faut donc vivre soit de la générosité d'un riche et puissant personnage (ce qui est encore facile au début du XIIe siècle, mais l'est beaucoup moins cent ans plus tard), soit des revenus d'un patrimoine. Nombreux sont donc ceux qui aux largesses domestiques d'un seigneur ont préféré la concession d'un fief, si petit fût-il.

Vers 1200, les chevaliers sont essentiellement les seigneurs et les fils de seigneurs. En France, ce phénomène s'accentue même tout au long du XIIIe siècle, au point que peu à peu la condition chevaleresque cesse presque d'être considérée comme individuelle et devient une capacité héréditaire réservée aux couches supérieures de l'aristocratie. Il y a alors fusion entre chevalerie et noblesse.

 

La vie chevaleresque

La chevalerie est avant tout une manière de vivre. Elle requiert une préparation spéciale, une intronisation solennelle, des activités qui ne peuvent pas être celles du commun. Les littératures épique et courtoise nous en donnent des images détaillées mais probablement quelque peu trompeuses en raison de leur caractère idéologiquement passéiste. Il faut essayer de les corriger au moyen des sources narratives, des textes diplomatiques. des données de l'archéologie.

La vie du futur chevalier commence par un long et difficile apprentissage, reçu d'abord au château paternel puis, à partir de la dixième ou de la douzième année, auprès d'un riche parrain ou d'un grand protecteur. La première formation, familiale et individuelle, a pour but d'enseigner les rudiments de l'équitation, de la chasse et du maniement des armes. La seconde, plus longue et plus technique, est une véritable initiation professionnelle et ésotérique. Elle se reçoit collectivement. A tous les échelons de la pyramide féodale, en effet, chaque seigneur est entouré d'une sorte d' « école de chevalerie », où les fils de ses vassaux, de ses protégés et éventuellement de ses parents les moins fortunés viennent apprendre le métier militaire et les vertus chevaleresques. Plus le seigneur est puissant, plus les élèves sont nombreux. Jusqu'à un âge qui varie entre seize et vingt-trois ans, ces adolescents exercent auprès de leur protecteur le rôle de valets domestiques et de valets d'armes. En le servant à table, en l’accompagnant à la chasse, en partageant ses divertissements, ils apprennent les qualités de l'homme du monde. En s'occupant de ses chevaux, en entretenant ses armes, puis, plus tard, en le suivant dans les tournois et sur les champs de bataille, ils acquièrent les connaissances de l'homme de guerre. A partir du jour où ils ont rempli cette dernière fonction et jusqu'à celui de leur adoubement, ils portent le titre d'écuyer. Certains qui, faute de fortune, de mérite ou d'occasion, ne seront jamais adoubés le garderont toute leur vie. Car ce n'est qu'après l'adoubement que l'on peut se parer du nom de chevalier.

Le déroulement rituel de cette cérémonie n'a été fixé que tardivement. A notre époque, les formes peuvent encore en être très diverses, aussi bien dans la réalité que dans les oeuvres littéraires. On observe notamment une grande différence entre les adoubements qui ont lieu en temps de guerre et ceux qui ont lieu en temps de paix. Les premiers sont donnés sur un champ de bataille, avant l'engagement ou après la victoire ; ce sont les plus glorieux, bien que gestes et formules en soient réduits à leur plus sobre expression, en général la remise de l'épée et la colée. Les seconds vont de pair avec la célébration d'une grande fête religieuse (Pâques, Pentecôte, Ascension) ou civile (naissance ou mariage d'un prince ; réconciliation de deux souverains). Ce sont des spectacles quasi liturgiques, ayant pour cadre la cour d'un château, le porche d'une église, une place publique ou l'herbe d'un pré. Ils exigent des futurs adoubés une préparation sacramentelle (confession, communion) et une nuit de méditation dans une église ou une chapelle : la veillée d'armes. Ils sont suivis de plusieurs jours de festins, de tournois et de réjouissances.

La cérémonie elle-même se déroule selon une ordonnance toute sacralisée. Elle commence par la bénédiction des armes, que le parrain en chevalerie remet ensuite à son filleul : d'abord l'épée et les éperons, puis le haubert et le heaume, enfin la lance et l'écu. L'écuyer les revêt, en récitant quelques prières et en prononçant un serment par lequel il s'engage à respecter les usages et les obligations de la chevalerie. Pour terminer, a lieu la colée, geste symbolique dont l'origine et la signification restent discutées et dont les expressions sont multiformes : le plus souvent, l'officiant, debout, donne au jeune adoubé, agenouillé devant lui, un violent coup de paume sur l'épaule ou sur la nuque. Dans certains comtés d'Angleterre et quelques régions de la France de l'Ouest, ce geste est réduit à une simple accolade ou même une vigoureuse poignée de main. Au XIVe siècle. la colée ne sera plus faite avec la main mais avec la lame de l'épée et s'accompagnera de la formule rituelle : « Au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges, je te fais chevalier. »

Malgré la diversité des explications proposées, on tend aujourd'hui à voir dans ces pratiques le reliquat d'une coutume germanique, par laquelle un ancien transmettait à un plus jeune les vertus et les qualités du guerrier. L'adoubement, étape capitale dans la carrière du chevalier, ne transforme guère sa vie quotidienne. Celle-ci continue d'être faite de chevauchées, de batailles, de chasses et de tournois. Les seigneurs largement possessionnés y tiennent les premiers rôles, tandis que les vassaux pauvrement fieffés doivent se contenter des miettes de la gloire, du plaisir et du butin. (…)

Égaux en droit, les chevaliers ne le sont pas en fait. Il existe une sorte de « prolétariat chevaleresque », qui tient ses rentes, ses chevaux et même ses armes des puissants (rois, comtes, barons) au crochet desquels il doit vivre. Ces chevaliers nécessiteux, riches de glorieuses espérances mais pauvres de fiefs, sont souvent des jeunes hommes qui attendent la succession paternelle ou que leur manque de fortune condamne à servir un protecteur. Sous la conduite d'un fils de prince ou de comte, ils forment des bandes turbulentes, courant l'aventure et louant leurs services, de tournoi en tournoi, de campagne en campagne. Ils sont les premiers à se croiser ou à s'engager pour une expédition lointaine, dont l'incertitude fait l'attrait.

C'est probablement au public formé par ces jeunes adoubés, avides de prouesses amoureuses et guerrières, que s'adressent les romans de chevalerie et la littérature courtoise. Ils y trouvent l'image d'une société qui n'est pas et qu'ils souhaiteraient imposer. Une société où les qualités, les pratiques et les aspirations de la classe chevaleresque seraient les seuls idéaux possibles.

 

L'idéal et les vertus chevaleresques

La chevalerie est non seulement une manière de vivre, mais aussi une éthique. Si l'on peut tenir pour historiquement indéniable l'engagement moral fait par le jeune guerrier le jour de son adoubement, force est de reconnaître que l'existence d'un véritable code de la chevalerie n'est attestée que par la littérature. Et l'on sait quelle distance il peut y avoir au XIIe siècle entre les modèles littéraires et la réalité quotidienne. Au reste, les préceptes de ce code diffèrent d'une oeuvre à l'autre, et leur esprit se modifie sensiblement tout au long du siècle. Les idéaux de la Chanson de Roland ne sont plus ceux de Chrétien de Troyes. (…)

D'une manière générale, le code de la chevalerie peut être résumé en trois grands principes : fidélité à la parole donnée et loyauté vis-à-vis de tous ; générosité, protection et assistance envers ceux qui en ont besoin ; obéissance à l'Eglise, défense de ses ministres et de ses biens.

A la fin du XIIe siècle, le parfait chevalier n'est pas encore Perceval, ni bien sûr Galaad, tels que l'un et l'autre apparaîtront, vers 1220, dans la Queste del Saint Graal. Ce n'est pas non plus Lancelot, dont les amours avec la reine Guenièvre ont quelque chose d'incompatible avec les vertus chevaleresques. Le « soleil de toute chevalerie » c'est Gauvain, le neveu du roi Arthur, celui des compagnons de la Table ronde qui possède au plus haut point les qualités que l'on attend d'un chevalier : la franchise, la bonté et la noblesse du coeur ; la piété et la  tempérance ; le courage et la force physique ; le mépris de la fatigue, de la souffrance et de la mort ; la conscience de sa propre valeur ; la fierté d'appartenir à un lignage, d'être l'homme d'un seigneur, de respecter la fidélité jurée ; enfin et surtout ces vertus que l'ancien français nomme " largesse " et " courtoisie " et qu'aucun terme de notre langue moderne ne peut traduire de manière satisfaisante. La largesse c'est à la fois la libéralité, la générosité et la prodigalité. Elle suppose la richesse. Elle a pour contraire l'avarice et la recherche du profit, qui sont l'apanage de ces marchands et bourgeois des communes toujours tournés en ridicule par Chrétien et ses imitateurs. Dans une société où la plupart des chevaliers vivent chichement de ce que veulent bien leur donner ou leur concéder leurs protecteurs, il est normal que la littérature exalte les cadeaux, les dépenses, le gaspillage et la manifestation du luxe. La courtoisie est encore plus difficilement définissable. Elle comprend toutes les qualités que nous venons d'énumérer, mais y ajoute : la beauté physique, l'élégance et le désir de plaire ; la douceur, la fraîcheur d'âme, la délicatesse du coeur et celle des manières ; l'humour, l'intelligence, une politesse exquise et pour tout dire un certain snobisme. Elle suppose en outre la jeunesse, la liberté de tout attachement envers la vie. la disponibilité pour la guerre et les plaisirs, l'aventure et l'oisiveté. La courtoisie a pour contraire la « vilainie », défaut propre aux vilains, aux rustres, aux gens mal nés et surtout mal éduqués. Car pour être courtois, la noblesse de la naissance ne suffit pas ; les dons naturels doivent être affinés par une éducation spéciale, entretenue par des pratiques quotidiennes à la cour d'un grand seigneur. Celle d'Arthur en est le modèle. C'est là que les dames sont les plus belles, les chevaliers les plus preux, les manières les plus courtoises.

 

            Michel PASTOUREAU, La vie quotidienne en France et en Angleterre au temps des chevaliers de la Table Ronde, ch. 2, Paris, Hachette, 1976.

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