Le code chevaleresque

Cependant, une fois entré en scène, l’élément religieux ne borna point ses

effets à fortifier, dans le monde chevaleresque, l’esprit de corps. Il exerça

également une puissante action sur la loi morale du groupe. Avant que le futur

chevalier ne reprît son épée sur l’autel, un serment lui était ordinairement

demandé, qui précisait ses obligations . Tous les adoubés ne le prêtaient

point, puisqu’ils ne faisaient pas tous bénir leurs armes. Mais, avec Jean de

Salisbury, les écrivains d’Église estimaient volontiers que, par une sorte de

quasi-contrat, ceux-là même qui ne l’avaient point prononcé des lèvres s’y

étaient « tacitement » soumis, par le seul fait d’avoir accepté la chevalerie.

Peu à peu les règles ainsi formulées pénétrèrent dans d’autres textes : d’abord,

dans les prières, souvent fort belles, qui scandaient le déroulement de la

cérémonie ; plus tard, avec d’inévitables variantes, dans divers éc rits en

langue profane. Tel, peu après 1180, un passage célèbre du Perceval de

Chrétien de Troyes. Puis ce sont, au siècle suivant, quelques pages du roman

en prose de Lancelot ; dans le Minnesang allemand, une pièce du

« Meissner » ; enfin et surtout, le petit poème didactique français intitulé

L’Ordene de Chevalerie. Cet opuscule eut un vif succès. Bientôt paraphrasé

en une « couronne » de sonnets italiens, imité, en Catalogne, par Raimon Lull,

il ouvrit la voie à la foisonnante littérature qui, p.442 durant les derniers siècles

du moyen âge, devait épuiser jusqu’à la lie l’exégèse symbolique de

l’adoubement et, par ses outrances, dénoncer, avec la décadence d’une

institution passée du droit à l’étiquette, l’affadissement de l’idéal même qu’on

affectait de faire sonner si haut.

Dans sa fraîcheur, pourtant, cet idéal n’avait pas été sans vie. Il se

superposait aux règles de conduite dès auparavant dégagées par la spontanéité

des consciences de classe : code de fidélité des vassaux — la transition

apparaît clairement, vers la fin du XIe siècle, dans le Livre de la VieChrétienne de l’évêque Bonizon de Sutri, pour qui le chevalier, visiblement,

est encore, avant tout, un vassal fieffé ; — surtout code de classe des gens

nobles et « courtois ». A ces morales mondaines, le nouveau décalogue

emprunta les principes les plus acceptables à une pensée religieuse : largesse,

poursuite de la gloire, le « los » ; mépris du repos, de la souffrance et de la

mort — « celui-là », dit le poète allemand Thomasin, « ne veut pas faire

métier de chevalier qui ne veut vivre que doucement » . Mais c’était en

colorant ces normes mêmes de teintes chrétiennes ; et, plus encore, en

nettoyant le bagage traditionnel des éléments de nature très profane qui y

avaient tenu et, en pratique, continuaient d’y tenir une si large place : ces

scories qui, sur les lèvres de tant de rigoristes, depuis saint Anselme jusqu’à

saint Bernard, avaient amené le vieux jeu de mots, tout gonflé du mépris du

clerc pour le siècle non militia, sed malitia . « Chevalerie égale

méchanceté » après l’annexion définitive, par l’Église, des vertus

chevaleresques, quel écrivain désormais eût osé répéter cette équation ? Enfin

aux préceptes anciens, ainsi épurés, d’autres étaient venus s’ajouter, qui

portaient l’empreinte de préoccupations exclusivement spirituelles.

Du chevalier, clercs et lais s’accordent donc à exiger cette piété, sans

laquelle Philippe Auguste lui-même estimait qu’il n’était point de vrai

« prudhomme ». Il doit aller à la messe, « tous les jours » ou, du moins,

« volontiers » ; il doit jeûner le vendredi. Cependant ce héros chrétien

demeure, par nature, un guerrier. De la bénédiction des armes, n’attendait -on

pas avant tout qu’elle les rendî t efficaces ? Les prières expriment clairement

cette croyance. Mais l’épée,  ainsi consacrée — si nul ne songe à interdire

de la tirer, au besoin, contre des ennemis personnels ou ceux d’un maître — le

chevalier l’a reçue, avant tout, pour la mettre a u service des bonnes causes.

Déjà les vieilles bénédictions du Xe siècle finissant mettent l’accent sur ce

thème, que développent largement les liturgies postérieures. Ainsi une

discrimination, d’intérêt capital, s’introduisait dans le vieil idéal de la gu erre

pour la guerre, ou, pour le gain. Avec ce glaive, l’adoubé défendra la Sainte

Église, particulièrement contre les païens. Il protégera la veuve, l’orphelin, le

pauvre. Il poursuivra les malfaiteurs. A ces préceptes généraux, les textes

laïques joignent volontiers quelques recommandations plus spéciales qui

touchent la conduite au combat : ne point tuer le vaincu sans défense ; — la

pratique des tribunaux et de la vie publique : ne point participer à un faux

jugement ou une trahison ; si on ne peut les empêcher, ajoute modestement

l’Ordene de Chevalerie, quitter la place ; — enfin les incidents de la vie

quotidienne : ne pas donner de mauvais conseils à une dame ; aider, « si l’on

peut », son prochain dans l’embarras.

Que, tissée de beaucoup de ruses et de violences, la réalité fût loin de

répondre toujours à ces aspirations, comment s’en étonner ? Inclinera-t-on,

d’autre part, à observer que du point de vue, soit d’une morale d’inspiration

« sociale », soit d’un code plus purement chrétien, une pareille table des

valeurs peut sembler un peu courte ? Ce serait se laisser aller à juger, là où

l’historien a pour seul devoir de comprendre. Il est plus important de noter

qu’en passant des théoriciens ou liturgistes d’Église aux vulgarisateurs

laïques, la liste des vertus chevaleresques paraît bien avoir souvent subi un

assez inquiétant amenuisement. « Le plus haut ordre que Dieu ait fait et

commandé, c’est l’ordre de chevalerie », dit, avec son ampleur coutumière,

Chrétien de Troyes. Mais il faut avouer qu’apr ès ce préambule sonore les

enseignements que son prudhomme donne au jeune garçon par lui armé

paraissent d’une déconcertante maigreur. Peut -être, à vrai dire, Chrétien

représente-t-il plutôt la « courtoisie » des grandes cours princières du XIIe

siècle que la « prudhommie », pénétrée de souffles religieux, comme, au

siècle suivant, on l’entendait autour de Louis IX. Ce p.444 n’est pas hasard sans

doute si l’époque et le milieu mêmes où vécut ce saint adoubé ont donné

naissance à la noble prière qui, recueillie dans le Pontifical de Guillaume

Durant, nous offre comme le commentaire liturgique des chevaliers de pierre,

dressés par les imagiers au portail de Chartres ou au revers de la façade de

Reims : « Seigneur très saint, Père tout Puissant… toi qui as permis, sur terre,

l’emploi du glaive pour réprimer la malice des méchants et défendre la

justice ; qui, pour la protection du peuple as voulu instituer l’ordre de

chevalerie… fais, en disposant son coeur au bien, que ton serviteur que voici

n’use jamais de ce glaive ou d’un autre pour léser injustement personne ; mais

qu’il s’en serve toujours pour défendre le Juste et le Droit. »

Ainsi l’Église, en lui assignant une tâche idéale, achevait de légitimer

l’existence de cet « ordre » des guerriers qui, conçu comme une des divisions

nécessaires d’une société bien policée, s’identifiait de plus en plus avec la

collectivité des chevaliers adoubés : « O Dieu, qui après la chute, as constitué

dans la nature entière trois degrés parmi les hommes », lit-on dans une de ces

prières de la liturgie bisontine. C’était en même temps fournir à cette classe la

justification d’une suprématie sociale, dès longtemps ressentie en fait. Des

chevaliers, le très orthodoxe Ordene de Chevalerie ne dit-il pas qu’il convient

de les honorer par-dessus tous les autres hommes, prêtre excepté ? Plus

crûment, le roman de Lancelot, après avoir exposé comment ils furent

institués « pour garantir les faibles et les paisibles », ne poursuit-il pas,

conformément au goût du signe, familier à toute cette littérature, en montrant

dans les chevaux qu’ils montent le propre symbole du « peuple » qu’ils

tiennent « en droite subjection » ? « Car dessus le peuple doit seoir le

chevalier. Et de même qu’on point le cheval et que celui qui dessus sied le

mène où il veut, de même le chevalier doit mener le peuple à son vouloir. »

Plus tard, Raimon Lull ne croira pas heurter le sentiment chrétien en déclarant

conforme au bon ordre que le chevalier « tire son bien-être » des choses que

lui procurent « la fatigue et la peine » de ses hommes . État d’esprit

nobiliaire, s’il en fut, éminemment favorable à l’éclosion de la noblesse la

plus stricte.

 

Marc BLOCH — La société féodale

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