L’Eglise et le pouvoir face au tournoi.

L'Eglise n'aime pas ces tournois et en condamne les aspects mondains. Le texte des premières décisions conciliaires, à Clermont en 1130, à Reims en 1131, repris au concile œcuménique de Latran en 1139, juge « détestables » et interdit sans les nommer encore « ces joutes ou fêtes (nundinas vel ferias) où des hommes d’armes (milites) ont coutume de se rencontrer sur rendez-vous et se battent témérairement pour faire montre de leurs forces et de leur audace, avec souvent pour conséquence mort d’hommes et dangers pour les âmes : nous les interdisons absolument. Si l’un d’entre eux y trouve la mort, bien qu’on ne lui refuse pas la pénitence et le viatique s’il le demande, il sera pourtant privé de sépulture ecclésiastique ». Le vocabulaire se précise peu à peu par la suite. Ainsi, en 1179, le canon 20 de Latran III reprend les mêmes termes pour condamner « les détestables joutes ou fêtes » mais ajoute qu’elles sont « appelées ordinairement tournois (torneamenta) ». Rien n’y fait. La faveur des tournois ne fait que croître. En 1215, le concile de Latran IV exprime lui-même l’aveu de cet échec en rappelant que, malgré ces interdictions multiples, « ils n’en sont pas moins aujourd’hui un grand obstacle à l’affaire de la croisade : c’est pourquoi nous interdisons formellement qu’ils soient pratiqués pendant trois ans ». Les prédicateurs, pourtant, multiplient menaces et excommunications, racontent d’horribles histoires de chevaliers morts sans sépulture chrétienne, expiant leur faute en enfer. Parfois avec succès : Matthieu Paris raconte que, sur son lit de mort, un chevalier se dressa soudain en criant : « malheur à moi, car j’ai trop aimé les tournois » ; pourtant, rien n’y fait. En 1316, le pape Jean XXII prend acte de cet échec et finit par les autoriser sous prétexte qu’ils constituent une bonne préparation pour la croisade. En fait, le tournoi triomphe partout. Il répond trop bien aux aspirations des chevaliers qui ne sont pas tous attirés par la croisade en Terre sainte ou contre les « hérétiques » albigeois.

Les critiques virulents des clercs contre le tournoi doivent certainement être considérées comme une attaque contre un mode « laïc » d’organisation sociale et spatiale. De même que l’église s’est attaquée à tous les rites de passage profanes, elle a condamné cette pratique tout en valorisant par ailleurs le modèle du mariage chrétien, qui apparaissait ainsi comme le bon rite de passage à l’âge adulte.

Les tournois peuvent prendre l’allure d’une sorte de « foire au mari » ou à l’épouse, l’occasion en tout cas de plaisirs faciles dans une société aux mœurs plus libres qu’on ne le croit souvent. L’Eglise les condamne aussi pour cela. Jacques de Vitry, dans un de ses sermons « ad milites », y discerne les sept péchés capitaux : l’orgueil, à cause de la louange des hommes et la vaine gloire ; l’envie, car chacun jalouse l’autre de ce qu’il est réputé plus vaillant ; la haine et la colère, causées par les coups que l’on veut rendre, au risque de blesser ou de tuer. De ces quatre péchés en découlent trois autres : l’avarice, les rapines, car le vainqueur prend cheval et armes au vaincu, et ne lui rend pas ; le luxe, l’ostentation, dans les fêtes et les festins qui les accompagnent ; la luxure enfin, l’immoralité, car les chevaliers cherchent à plaire aux dames, prenant pour bannières leurs écharpes ou leurs manches, qu’on porte alors très longues et larges.

 

Les autorités civiles prennent parfois le relai pour les condamner, en particulier en Angleterre. Les motivations, ici, sont avant tout politiques. Les tournois, en effet, peuvent présenter quelques dangers pour le pouvoir royal : ils peuvent être causes de troubles, de vengeances privées, susciter des désordres et surtout, par le grand rassemblement d’hommes en armes qu’ils occasionnent, favoriser les séditions et les rébellions des barons. Ils sont interdits en Angleterre jusqu’en 1194. Richard I, les autorise à nouveau, mais en prend rigoureusement le contrôle : cinq lieux seulement sont habilités à les organiser, tous rapidement accessible depuis Londres ; pour y participer, les chevaliers doivent payer une licence proportionnelle à leur rang, déposer une caution. Les contrevenants sont sévèrement punis de prison, de bannissement, ou de saisie de leurs terres ; les étrangers n’y sont pas admis. La mainmise du patronage royal est donc absolue. Un siècle plus tard, les statuta armorum d’Edouard I limitent à 3 le nombre des écuyers et servants armés dont chaque chevalier peut être assisté, réduisant ainsi les risques de voir un chevalier capturé par des piétons trop nombreux. En 1328, les tournois sont totalement interdits en Angleterre. En France, tout au contraire, c’est à cette date que les rois, en quête de popularité, après les interdictions de saint Louis, commencent à leur tour à patronner des tournois qui se multiplient alors et prennent des tournures de plus en plus somptuaires. Les maisons de France et de Bourgogne rivalisent en ce domaine. En France, les tournois subissent un coup d’arrêt après la blessure mortelle qu’y reçut Henri II en 1559. Mais à cette date, ils ont pris une extension et des formes nouvelles.

 

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