Motivations des chevaliers tournoyeurs.

Dans cette société nouvelle des XI° et XII° siècles où l’argent a fait depuis peu irruption, les anciennes solidarités se distendent et l’individu se libère de la familia, risque l’aventure, moins sans doute que les chevaliers errants des romans ; il s’efforce, toutefois, de vivre sa vie. Après leurs adoubement, les nouveaux chevaliers doivent souvent quitter le nid de la cour châtelaine du parent qui les a « nourris », voler de leurs propres ailes, trouver un patron. Pour cela, il faut se faire remarquer des princes en quête de nouvelles recrues de qualité pour faire triompher leurs couleurs ou simplement accroître leur garde ; obtenir des puissants, par l’étalage de sa valeur guerrière, un engagement dans leur escadrons et, peut-être, qui sait, la main d’une riche héritière. Lorsqu’il narre l’origine des familles aristocratiques de sa région, Lambert d’Ardres ne manque pas de souligner qu’Arnould l’Aîné, vers 1084, put épouser Gertrude à cause de ses exploits chevaleresques dans les tournois ; ils parvinrent à l’oreille de Baudouin le Gros, seigneur d’Alostz, qui lui donna sa sœur. De même, après son adoubement par son père en 1181, un autre Arnould, sire de Guisnes, se mit à fréquenter joutes et tournois, comme tant d’autres jeunes célibataires (bachelers), plutôt que de rester oisif dans une terre en paix ; ses exploits lui permirent de séduire la comtesse Yde de Boulogne. Guillaume le Maréchal lui-même (mais au terme d’une longue carrière de chevalier d’élite qui le mena au faîte des honneurs chevaleresques) obtint du roi Richard, à près de 50 ans, la main d’Isabelle de Clare, âgée de 17 ans, l’une des plus riches héritières du royaume. Réussite exceptionnelle dont rêvaient probablement plus d’un chevalier.


Plus modestes, mais plus réalistes, sont les gains escomptés de la victoire. Aux XI° et XII° siècles, l’aristocratie possédante s’enrichit des progrès agricoles et des redevances libératoires ; mais ses besoins s’accroissent aussi avec l’élévation de son train de vie, l’équipement, les dons fastueux, les fêtes et les tournois. Quand aux chevaliers non installés, cadets de famille ou chevaliers sans fortune, ils attendent tout de ces largesses princières et courent plus que jamais après l’argent. Pour en obtenir, à défaut de guerres, ils courent aussi les tournois. L’histoire de Guillaume le Maréchal, là encore, en fournit de nombreux exemples. A l’un de ses premiers tournois, en 1167, il se rend « pauvre d’avoir et de cheval » ; grâce à ses victoires, il en repart avec plus de 4 chevaux pour lui-même, des roncins et des palefrois pour ses écuyers, et un avoir suffisant pour qu’on le considère désormais d’un autre œil qu’auparavant. A EU, en 1177, il prend 10 chevaliers et 12 chevaux. En 10 mois, associé à Roger de Gaugy, un compagnon d’armes avec lequel il partage dépenses et gains, il prend 103 chevaliers sans compter chevaux et harnachements, armes et chevaux, et s’emporte contre le clergé qui prêche, de façon irréaliste à ses yeux, le devoir de rendre ce que l’on a pris.

La recherche du butin, des dépouilles et de la rançon ne doit pas être dissociée, moins encore opposée à celle de la gloire. L’une ne va pas sans l’autre. Car le chevalier ne combat pas pour gagner de l’argent, pour thésauriser, à la manière des bourgeois qu’il méprise autant qu’il en a besoin. Mais ce butin lui est souvent nécessaire pour vivre. A l’issue du tournoi, après le partage (qui donne parfois lieu à d’âpres
marchandages et contestations, preuve de l’intérêt que l’on porte à ces aspects matériels), les chevaliers échangent, revendent, bradent au besoin le surplus de leurs prises aux perdants, font parfois preuve à leur égard de largesse en les dispensant de rançon, en leur rendant armes et chevaux. De tels gestes augmentent leur prestige. De plus, ne l’oublions pas, au Moyen âge, tout don appelle guerredon ; un bienfait n’est donc jamais perdu. Là encore, les aspects matériels et psychologiques sont intimement liés.

Autre motivation : la recherche de la gloire, la louange des hommes, l’admiration (et l’amour) des femmes. Les chevaliers de la réalité, comme ceux des romans, cherchent l’aventure, c’est-à-dire l’occasion de risquer, au jeu du combat, pour « gagner los et pris ». Certes, nous l’avons vu, cette recherche n’est pas totalement désintéressée : par sa vaillance, le chevalier peut attirer l’attention d’un prince, l’amour d’une dame… ou bien l’inverse, dit-on volontiers de nos jours, la mode aidant. Mais cette association même traduit bien la mentalité du temps. La prouesse, la vaillance guerrière, sont alors vertus éminentes qui méritent d’être honorées, admirées. La littérature courtoise, dès Guillaume IX d’Aquitaine, exalte le personnage du preux chevalier qui, par ses mérites, devrait l’emporter sur le clerc dans le cœur des dames. Cette soif de gloire mène à l’orgueil (superbia) et à l’envie (invidia), voire à la luxure, selon l’Eglise qui la dénonce. Il n’empêche : pour inciter à la croisade, Conon de Béthune fait appel à ces valeurs qui sont en elles-mêmes des récompenses, comme le paradis :

Et saicent bien li grand et li menor

Ke la doit on faire chevalerie

Ou on conquiert Paradis et honor

Et pris et los et l’amor de s’amie

(« Ahi ! Amors com dure departie », Conon de Béthune, Les Chansons de Conon de Béthune, éd. Wallensköld, A. Paris, 1921, p.6-7.)

 

Les tournois, tout particulièrement, sont l’occasion de briller, d’attirer les regards. Ils drainent en effet un nombreux public, y compris féminin. Non pas certes dans des tribunes, à cette époque du moins. Les tournois ont lieu en terrains trop ouverts, et tout au plus les dames peuvent-elles, du haut des tours, en apercevoir les phases principales. Du moins, dès 1180, on sait qu’elles peuvent remettre au vainqueur désigné le prix du tournoi ; elles sont présentes dans les villes, accompagnant ou recherchant les chevaliers, admirant leurs exploits. La littérature, et sans doute pour une bonne part la réalité, les montre accordant leur « récompense » aux héros dans leur lit, au petit matin. Les tournois virent aux fêtes galantes ; ils peuvent même prendre l’allure d’une sorte de « foire au mari » ou à l’épouse, l’occasion en tout cas de plaisirs faciles dans une société aux mœurs plus libres qu’on ne le croit souvent. L’Eglise les condamne aussi pour cela. Jacques de Vitry, dans un de ses sermons « ad milites », y discerne les sept péchés capitaux : l’orgueil, à cause de la louange des hommes et la vaine gloire ; l’envie, car chacun jalouse l’autre de ce qu’il est réputé plus vaillant ; la haine et la colère, causées par les coups que l’on veut rendre, au risque de blesser ou de tuer. De ces quatre péchés en découlent trois autres : l’avarice, les rapines, car le vainqueur prend cheval et armes au vaincu, et ne lui rend pas ; le luxe, l’ostentation, dans les fêtes et les festins qui les accompagnent ; la luxure enfin, l’immoralité, car les chevaliers cherchent à plaire aux dames, prenant pour bannières leurs écharpes ou leurs manches, qu’on porte alors très longues et larges. La littérature, plus encore, témoigne du lien étroit entre l’amour des dames et la vaillance des chevaliers au tournoi. Marie de France, dans un de ses lais, raconte l’histoire de quatre chevaliers preux et courtois, amoureux de la même belle dame qui, pour sa part, les aime tous également. Chacun des chevaliers, pour l’emporter dans son cœur, rivalise de prouesse dans un tournoi près de Nantes, sous les yeux de la belle qui les observe des murailles. Ils font tant et si bien à la tête de leurs escadrons que, le soir du premier jour, ils sont élus les meilleurs de tous, mais ensemble. Pour s’illustrer plus encore, ils s’écartent alors du groupe, se rendant ainsi vulnérables aux attaques latérales adverses. Trois d’entre eux sont tués, au grand désespoir de tous (et de leurs assaillants car, souligne l’auteur, ils ne l’ont pas fait exprès). La quatrième, gravement blessé en haut des cuisses, demeure à jamais invalide, privé lui aussi, de ce fait, des faveurs amoureuses de son amie.

Les mobiles des chevaliers tournoyeurs, on le voit, sont donc multiples et mêlés. Il faut y ajouter, peut-être au premier rang, la dimension ludique qui s’exprime ici mieux que dans la guerre : l’irrépressible désir de s’affronter, de se surpasser, de vaincre, l’amour du combat, la soif d’être et de paraître, le goût de la fête, l’ivresse des sons, la griserie des odeurs et le chatoiement des couleurs des écus, des armes, des bannières et des chevaux.

 

Commentaires (1)

1. patrick 22/09/2010

Vraiment formidable, ton site, claude, une grande encyclopédie à lui seul, chapeau bas Maître Claude

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