La pollution des villes, principal vecteur de la prolifération des épidémies au Moyen âge…

Il est bien évident que la pollution de la rue n’est pas la cause directe de l’apparition de certains fléaux, de la fameuse peste noire, cette pandémie effrayante qui a frappé l’Occident à partir de 1348 et qui revint avec une périodicité redoutable faucher de nouvelles générations : presque tous les quatre ans à Saint-Flour entre 1399 et 1439, une année sur six à Limoges entre 1402 et 1484, une sur cinq dans les principales villes savoyardes de 1348 à 1500 etc… L’état sanitaire des chaussées et des habitations n’a pas brutalement empiré, sauf peut-être dans les quartiers surpeuplés par la venue de réfugiés en période de guerre, et les couches populaires, les plus directement menacées par ces épidémies très « prolétariennes » se lavent ni plus ni moins qu’auparavant. Mais la médiocrité des conditions d’hygiène s’ajoute à d’autres maux qui rendent les humains plus vulnérables. Associée à la malnutrition, aux disettes consécutives à des mauvaises récoltes et aux difficultés de la circulation, à la promiscuité dans des logements insalubres, au passage d’indésirables, de vagabonds, de soldats, de gens contaminés, elle a multiplié les risques et facilité la contagion. La rue remplie de déchets comestibles attire les rongeurs et les puces que les rats transportent dans les maisons voisines sont considérées comme les agents vecteurs par excellence du bacille pesteux. Les gouttelettes de salive que projette même imperceptiblement la parole, jusqu’à un ou deux mètres de distance, sont le mode de contamination directe de la variété de peste pulmonaire qui tue sans rémission. Or, la chaussée n’est-elle pas le champ privilégié des rencontres et des échanges de propos ? Quant au dépôt de matières fécales humaines et animales, créateur d’une pollution hydrique, c’est un réservoir de bacilles de typhoïde, de dysenterie, un facteur de pollution microbienne des eaux qui ne s’auto-épurent pas forcément en s’infiltrant dans le sol et contaminent les puits.

On doit constater, à la lecture des textes, que les citadins les plus avisés et bientôt les autorités ont eu conscience d’un danger créé par la pollution. Dès le XIIIème siècle, les statuts communaux de beaucoup de villes, y compris des plus petites (Cavaillon), se penchent sur le problème de la prolifération des fumiers dans les rues. La rumeur publique dénonce fréquemment comme responsables des « pestilences » soit « l’air infect et corrompu », soit les « infections et punaisies » qui souillent les chaussées. Nous retrouvons ce leitmotiv dans plusieurs enquêtes municipales, témoin cet extrait des archives d’Angers :

« Et pour remédier aux graves inconvénients de peste et mortallitez qui souvent ont affligé cette ville, à l’occasion de ce que plusieurs manans et habitans en icelle n’ont nuls retraitz en leurs maisons et font mettre et getter sur le pavé de soir et de nuit des ords (ordures) et abominables immondices dont la ville est fort infectée ».

[Extrait de R. Favreau, « Epidémies à Poitiers et dans le Centre Ouest à la fin du Moyen âge », Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, tome CXXV, 1967, p. 352 (archives municipales BB 6 f° 49)].

La même explication revient dans les propos des habitants de Troyes qui dénoncent les « fiens qui engendrent pestilences » et les membres du Conseil de la ville champenoise arrivent à la conclusion que la maladie peut provenir ou être favorisée par l’accumulation d’ordures sur les chaussées contribuant à infecter l’air. Dans une ordonnance du Duc de Bourbon sur l’état sanitaire de Moulins en 1422, il est demandé aux officiers de prendre des mesures pour que « les pourceaux et autres bestes que l’on norrissoit en ladicte ville fussent mis hors d’icelle pour cause de l’infection épydémie laquelle y eust peu advenir ». La fin de phrase montre qu’on est déjà au stade de la prévention. Quand les notions d’hygiène commencent à préoccuper les consuls lyonnais, on trouve, sous leur plume, de singuliers rapprochements comme ce règlement intitulé Etablissement pour l’honnesteté des rues de 1474 – 1482 :

« Item fut ordonné en l’an mil quatre cens septante quatre que les ladres (lépreux) n’iroyt par la ville sur peine d’estre privez de leurs maladreries et furent lors faictes défenses à ceux qui font de la garde aux portes de ne les laisser entrer. Et en l’an mil quatre cens octante deux, fut fait défense de ne tenir porceaux en la ville excepté deux ou trois de ceux qu’on nomme porceaux de Sainct-Antoine. Davantage fut ordonné aux putains et femmes publicques qu’elles eussent à vuyder des bones et honnorables rues et se retirer au bourdeau ». Bref, les lépreux, les porcs et les prostituées sont mises sur le même plan !

[Extrait du Dr. Ch. Petouraud, « Les léproseries lyonnaises au Moyen âge et à la Renaissance », Cahiers d’histoire, tome VIII, 1963, pages 51-52].

A Toulouse, Philippe VI interdit en 1341 de vendre du cuir dans plusieurs rues ; certains produits amenés par des étrangers ne sont pas sûrs et risquent de polluer l’atmosphère.

Les «infections et immondicités » sont également tenues pour responsables des difficultés de circulation, des encombrements, des accidents. La rue des Grands-Champs à Dijon est, aux dires de témoins, « toute plainne de fumier, de terre et autres bétumes que, à grant peine, y pouvaient passer les arnois ». De là à conclure que la saleté nuit à la réputation de la cité, à la venue des étrangers, à son commerce, il n’y a qu’un pas à franchir. Suger narre, dans la vie de Lépreux assis sur le pavé de la rue, Ludolphe le Chartreux, vita christi,XV° siècle, BNF, Paris.
Louis VI le Gros, un curieux accident survenu au fils du roi :

« Un fils du roi, enfant d’une santé florissante et de façons agréables, Philippe, l’espoir des gens de bien et la terreur des méchants, chevauchait un jour à travers un faubourg de la cité de Paris quand le cheval, s’étant heurté à un diable de porc qui se trouvait sur le chemin, tomba lourdement, jetant contre une grosse pierre son cavalier, le très noble enfant, et le foulant aux pieds, l’écrasa sous le poids de son corps. Consternés de douleur, les bourgeois poussaient des cris, pleuraient et se lamentaient. Ils ramassèrent le tendre enfant qui était presque mort et le portèrent à la maison la plus proche. Mais, Ô douleur, à la tombée de la nuit, il rendit l’âme ».

 Une situation préoccupante existe donc partout ; les immondices, les eaux usées engorgent la voierie et condamnent les populations à vivre au milieu de « l’excrémentiel ». Depuis le XIIIème siècle, des rois, des princes, des personnalités avisées comme Raoul de Presles, des municipalités s’en inquiètent, commencent à se soucier de l’hygiène publique. La peste noire et ses fréquents retours ont probablement précipité cette prise de conscience collective d’une pénible réalité. Les recherches actuelles ont montré que les quartiers populeux où se pratiquaient des activités artisanales sales, dans une promiscuité redoutable, avaient été plus durement frappés que d’autres par les épidémies (Albi).

Voir aussi l'article, la peste : http://lartdesmets.e-monsite.com/rubrique,la-peste,304155.html

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