Archéologie - France : à la recherche d'un passé musulman.

” En 719 de notre ère, dans la foulée de la conquête de l’Espagne, les armées arabes franchissent les Pyrénées…

On l’ignore très souvent: ils conquièrent alors la région de Narbonne (Arbûnah en arabe) qui va devenir pendant 40 ans une des cinq provinces d’al-Andalus, l’Espagne musulmane, avant d’être prise par Pépin le Bref en 759, vingt-sept ans après la bataille de Poitiers.

Par ailleurs, à la fin du IXe, des pirates, plus ou moins chargés d’une mission officielle par les autorités d’al-Andalus, se sont établis pendant près d’un siècle près de Saint-Tropez.

 Pour autant, les traces archéologiques de cette présence sont curieusement plus que modestes. Jusqu’ici aucune trace de construction n’a été découverte. On a notamment trouvé des monnaies, des sceaux de plomb et des épaves.

Si elles sont modestes, ces découvertes n’en témoignent pas moins de l’existence d’une présence musulmane en terre franque sur une assez longue période. Une histoire méconnue qui vaut d’être contée…

Une histoire que nous racontent Philippe Sénac, professeur d’histoire médiévale à l’université Toulouse II, l’un des rares spécialistes en France de l’Occident musulman, et Marc Parvérie, professeur d’histoire-géographie et numismate, spécialiste des monnaies islamiques. ”

Les musulmans en France avant l’an mille

Y a-t-il eu effectivement une présence arabe dans l’Hexagone au Moyen Age, à l’époque d’al-Andalus, l’Espagne musulmane ?

 Oui, il y a effectivement eu une présence musulmane dans l’ancien territoire de la Gaule méridionale. Chronologiquement, elle a commencé à la fin de l’année 718 quand des contingents arabo-berbères, dépendant des émirs nommés par le califat de Damas, franchissent les Pyrénées.

 Ils partent en fait à la conquête de territoires, situés en Gaule, de l’empire wisigoth auquel ils ont mis fin dans la péninsule ibérique. Territoires correspondant approximativement à l’actuelle région Languedoc-Roussillon.

En 719, ils s’emparent de Narbonne, Arbûnah en arabe, qui résiste. Pendant 40 ans, la ville va alors devenir le chef-lieu d’une petite province, comme l’ont été en Espagne musulmane, des cités comme Séville ou Tolède. A partir de 721, Narbonne sert de base opérationnelle pour d’autres opérations militaires. Suivant les voies romaines, les troupes musulmanes se dirigent vers Toulouse, siège de l’exécutif franc. Le raid s’achève mal : l’émir al-Samh est tué devant la ville. A cette époque, nombre d’émirs meurent au combat. La guerre sainte, le Djihad, est une réalité !

En 725-726, un second grand raid est lancé en direction de l’ouest et du nord. Carcassonne est prise, toute la région jusqu’à Nîmes, Maguelonne, Lodève, est soumise. Un important butin tombe dans les mains des conquérants, une partie de la population locale est capturée et emmenée en Espagne. Les combattants se dirigent ensuite vers la vallée du Rhône. Avignon est prise en 734 et Lyon menacé. Selon quelques sources écrites, la ville d’Autun aurait même été touchée par ces raids. En 732 est organisée une autre grande opération du côté de l’Aquitaine. Elle se dirige vers Bordeaux : Eudes, le duc d’Aquitaine, est battu. La progression des troupes vers le nord est bloquée vers Poitiers par Charles Martel, le grand-père de Charlemagne.

La bataille de Poitiers, chère à nos livres d’histoire, a donc bien existé…

Oui. Charles Martel a effectivement arrêté en 732 les troupes musulmanes dans la région de Poitiers. Mais cet affrontement n’a pas eu l’importance historique qu’on lui a accordée par la suite. Ce n’est pas lui qui a mis fin à la présence musulmane dans l’Hexagone. Une autre bataille, celle de Sigean (Aude), cinq ans plus tard, en 737, quand Charles Martel écrase des renforts venus d’Espagne secourir Narbonne assiégée, a eu des conséquences politiques beaucoup plus significatives.

En effet, à l’issue de la bataille de Sigean, le pape se détourne d’Eudes, duc d’Aquitaine, battu à Bordeaux, et décide de conclure une alliance avec Charles Martel et les Carolingiens. Ce qui va permettre à Pépin le Bref, le fils de Charles, de se faire sacrer roi en 751. Les Carolingiens vont ainsi pouvoir se lancer dans la conquête du sud de la France, donnant naissance à des légendes épiques comme la fameuse Chanson de Roland. On peut donc dire que l’islam leur a rendu un fier service !

Que se passe-t-il après Poitiers ?

Les musulmans vont concentrer leurs efforts sur leur nouvelle province avec Narbonne comme chef-lieu. Leur présence, souvent minimisée, n’en a pas moins duré une génération et demi. Arbûnah est bien alors une ville musulmane à laquelle les auteurs arabes font très souvent allusion. Ils décrivent l’Espagne comme un triangle, Narbonne étant considérée comme l’une des extrémités de ce triangle. Les textes arabes mentionnent que les gouverneurs de la cité auront souvent par la suite des fonctions à la tête d’al-Andalus, ce qui dénote l’importance de Narbonne.

Des contingents arabes et des familles berbères viennent s’installer dans la capitale de la province musulmane. Il y a peut-être alors une certaine entente entre les nouveaux occupants et la population locale. Elle a pu être facilitée par la dhimma, la loi musulmane suivant laquelle des droits importants sont accordés aux croyants d’autres religions disposant d’un livre révélé. Cette entente, tout comme le respect des traditions locales, peut expliquer l’échec de Charles Martel qui tente de reprendre Narbonne en 737. C’est son fils, Pépin le Bref, qui y parviendra en 759.

Par la suite, les musulmans n’ont-ils pas tenté de revenir en Narbonnaise ?

Si. Jusqu’en 842, on signale des raids destinés à amasser du butin, mais ils échoueront en raison de la résistance franque. 759 marque donc bien la fin d’une période d’expansion commencée en Arabie plus d’un siècle ans plus tôt. Un peu plus tard, avec la prise de Barcelone par les Carolingiens en 801, la frontière va se déplacer vers le sud.

Quelles sont les preuves archéologiques de la présence musulmane autour de Narbonne ?

 D’une manière générale, il y a très peu de vestiges. Même si l’on a retrouvé de nombreuses monnaies de cuivre, les fulus, dans une zone de 15 à 20 km autour de Narbonne, éparpillées le long des anciennes voies romaines empruntées par les troupes musulmanes. On a aussi découvert de manière fortuite deux céramiques islamiques: l’une à Narbonne, l’autre à Alzonne, entreposées au musée de Narbonne. Mais il y a surtout la découverte à Ruscino, près de Perpignan, sur un ancien oppidum romain réutilisé par les musulmans, de 43 sceaux en plomb, couverts de légendes arabes. Ces sceaux devaient servir à riveter des lanières de cuir fermant des sacs de butin.

 Etonnante découverte…

 Elle est surtout très importante ! Car c’est la première fois qu’apparaît, sur des objets découverts en France même, le nom arabe de Narbonne. On peut en effet lire sur ces sceaux la mention en arabe “butin licite partagé à Arbûnah”. Il s’agit donc du butin (sans doute important vu le nombre de sceaux) provenant du raid de 719. Conformément au droit musulman, un cinquième des prises de guerre devait revenir à l’Etat, le reste aux combattants. La mention de Narbonne semble donc indiquer qu’il s’agissait d’un lieu de pouvoir et d’administration.

N’a-t-on pas retrouvé des traces de bâtiments arabes dans la ville ?

Non, même s’il y avait forcément un centre administratif et une mosquée citée dans un texte arabe. Celui-ci évoque la construction d’un pont. Ces bâtiments n’ont peut-être pas laissé de traces car ils ont pu être réutilisés par la suite. De plus, il faut insister sur le fait que dans tout le monde musulman, on connaît peu de restes archéologiques remontant au VIIIe siècle de notre ère. Il y en a donc d’autant moins en Gaule où la présence musulmane a été brève.

Il y a eu également une présence arabo-berbère en Provence…

 Une présence plus longue et plus tardive. Elle commence à la fin du IXe siècle pour s’achever en 972. Des marins, venus d’Almeria (Andalousie), mènent alors des raids à un moment où la Méditerranée commence à revivre après la longue période qui a suivi l’effondrement de l’empire romain. Cette piraterie, qui se met en place de manière plus ou moins officielle, est notamment à la recherche de bois pour la construction de bateaux. Les musulmans s’installent au Fraxinet, le “pays des frênes”, que l’on situe aujourd’hui près de Saint-Tropez. Longtemps, on a cru qu’ils s’étaient implantés à la Garde-Freinet. Mais l’habitat fortifié qu’on y trouve et dont les ruines existent encore, date en fait du XIIIe siècle. Il est donc bien postérieur.

Trouve-t-on des traces de l’établissement arabe que vous mentionnez ?

Là encore, non ! La seule certitude qu’on ait, c’est que cet établissement disposait d’un port et qu’il était commandé par un caïd, un personnage de haut rang.

Quelles sont alors les preuves archéologiques de la présence musulmane en Provence ?

  Il s’agit en l’occurrence de quatre épaves retrouvées entre Marseille et Cannes. Il faut savoir qu’il s’agit des seules épaves musulmanes retrouvées jusque là dans l’Occident musulman. Pourtant, elles n’ont jamais été fouillées complètement. C’est d’autant plus regrettable qu’elles contiennent, notamment celle du Bataiguier (découverte en 1973 près de Cannes), des centaines d’objets (surtout des céramiques) venus d’al-Andalus. Par ailleurs, l’étude de ces restes de navires permettrait d’en savoir plus long sur les techniques de construction navales du temps.

 Quel statut possédait l’établissement du Fraxinet ?

Un statut un peu ambigu. Car le pouvoir de Cordoue acceptait ces pirates quand ils réussissaient leurs coups. Mais s’ils échouaient, il ne les connaissait plus… En fait, les musulmans installés au Fraxinet n’étaient pas seulement des brigands en quête de butins et de captifs. Ils jouaient aussi un rôle géostratégique : celui de couper la Méditerranée en deux pour entraver l’essor maritime de l’Occident chrétien.

Pourquoi les musulmans ont-ils quitté la Provence ?

Probablement parce que cet établissement entravait les bonnes relations qu’al-Andalus tentait d’établir avec certains ports chrétiens. De manière plus circonstancielle, parce que les occupants du Fraxinet ont commis une grosse erreur. En 972, lors d’un raid dans les Alpes, ils ont capturé Saint Maïeul, l’abbé de Cluny, alors l’un des plus importants personnages de la chrétienté. Une importante rançon est payée pour obtenir sa libération. Mais l’aristocratie provençale décide de mettre fin à leur présence. L’année suivante, le vicomte de Marseille s’empare de la région.

Pourquoi y a-t-il aussi peu de recherches archéologiques sur la présence musulmane dans l’Hexagone ?

En France, les archéologues sont évidemment amené à s’intéresser davantage à d’autres périodes, notamment à la période gallo-romaine. Il faut aussi dire qu’on manque de données écrites et matérielles sur l’époque musulmane. De plus, pour les chercheurs, le dossier n’est pas facile à aborder car il se trouve aux confins de deux problématiques, de deux espaces culturels : l’espace musulman et l’espace chrétien.

Vous écrivez que le dossier de la présence musulmane en France est “à reprendre en la débarrassant de ses préjugés idéologiques” (1). Pourquoi ?

Lorsqu’il y a des tensions dans la société, l’inconscient collectif a besoin de trouver des jalons dans le passé pour construire son discours. Parmi ces jalons d’ordre psycho-historique, il y a Poitiers, les croisades, la guerre d’Algérie etc…

Alors c’est vrai, dans la réalité, la bataille de Poitiers se situe dans le cadre d’une conquête militaire. Pour le dire autrement : oui, en 732, ça a castagné du côté de Poitiers ! Mais à l’époque moderne, l’interprétation de cet affrontement donne lieu à une récupération idéologique. Au XIXe siècle, le souvenir de la bataille est devenu un mythe et l’un des évènements marquants de l’histoire de France. Ce combat a notamment été célébré en 1830 par un célèbre tableau de Delacroix, “Le roi Jean à la bataille de Poitiers”, exposé au Louvre, et en 1837 par une sculpture de Charles Steuben, commandé par le gouvernement. Ce n’est pas un hasard si le tableau de Delacroix a été peint au moment où la France s’emparait du Maghreb… Par la suite, après 1870, le thème de Poitiers a été récupéré pour montrer la capacité de la France à repousser un envahisseur, en l’occurrence les Prussiens.

On a donc affaire à un évènement exploité pour des raisons politiques. Il faut dépasser cet aspect des choses. D’une manière générale, avec la présence musulmane dans le sud de la France au Moyen Age, il s’agit de redécouvrir une histoire, d’étudier des périodes très mal connues et souvent dépréciées, même si cette présence fut d’une durée assez courte.

(1) « Histoire de l’islam et des musulmans en France du Moyen Age à nos jours », sous la direction de Mohammed Arkoun, Albin Michel (2006)

Laurent Ribadeau Dumas.

(L’interview a été relue par Philippe Sénac)

 

Commentaires (1)

1. lemaure 17/06/2011

voila un site qui merite le respect pour son honneteté et son amour pour la recherche de la verité qui est plus fort que la haine, il est sur que cest tres derangeant de cassé le mythe du charles martel ayant definitivement "chassé" les maures de la gaule, alors qu on sait bien qu ils y sont demeuré jusqu au 10e siecle

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