Commerce et échanges culturels avec l'islam (Textes).

Charte accordée à Tudela

"Le roi d’Aragon a autorisé les musulmans de rester dans les maisons qu’ils ont à l’intérieur de la ville du Tudela pendant un an ; l’année écoulée, ils devront s’en aller dans les faubourgs avec leurs meubles, leurs femmes et leurs enfants. La mosquée principale restera en leurs mains jusqu’à leur départ. Celui qui voudra quitter Tudela pour aller soit en terre musulmane, soit ailleurs, qu’il soit libre d’aller en sécurité. Les musulmans conserveront leurs lois. On ne convoquera pas de force un musulman à la guerre, ni contre les musulmans, ni contre les chrétiens. Aucun chrétien n’entrera de force dans la maison ni le jardin d’un musulman."


Les échanges et la guerre

« Nous assistâmes, (...) à cette époque, [septembre 1184] à la sortie de Saladin, avec toute l’armée des musulmans, pour aller attaquer la forteresse d’al-Karak. (...) Barrant la route du Hijaz [et donc du pèlerinage] et interdisant aux musulmans le passage en terre ferme, elle est située à une journée ou à peu près de Jérusalem. C’est le point crucial de la Palestine, un lieu d’importance. Vaste, elle est entourée d’une région habitée, dont on dit qu’elle comprenait jusqu’à quatre cents villages. Le sultan vint l’assiéger et la serra de près, au cours d’un siège qui fut fort long. Cependant, les allées et venues des caravanes de l’Egypte, à Damas, en territoire chrétien, n’étaient pas plus interrompues que celles des musulmans allant de Damas à Saint-Jean-d’Acre. Aucun des marchands chrétiens n’était arrêté ou vexé.

Les chrétiens font payer, sur leur territoire, aux musulmans, une taxe qui est appliquée en toute bonne foi. Les marchands chrétiens, à leur tour, paient en territoire musulman sur leurs marchandises ; l’entente est entre eux parfaite et l’équité est observée en toute circonstance. Les gens de guerre sont occupés à la guerre ; le peuple demeure en paix ; et les biens de ce monde vont à celui qui est vainqueur. Telle est la conduite des gens de ce pays, dans leur guerre. »

Ibn Jobayr, Voyages (1145-1217) in M. Bergé, Les Arabes, Ed. Lidis, 1983


 

Lettre d’al-Abbas, vizir du calife fatimide al-Zâfir aux Pisans (1154)

"Et maintenant nous vous concédons privilège pour l’or et l’argent et toutes vos affaires à Alexandrie, et vous autorisons à habiter dans votre fundûq d’Alexandrie. Tout ce que vous aurez à vendre, une fois payés les droits à la douane, vous pourrez les porter où vous voudrez dans notre royaume, et aussi bien les remporter chez vous si vous le voulez, à l’exception du bois, du fer et de la poix puisque ces trois denrées sont achetées par notre douane au prix de l’heure. (...)

Nous vous concédons aussi un fundûq à Babylone [Le Caire], et l’exemption des droits sur l’argent. Et votre ambassadeur a demandé que si un Pisan se rendait au Saint-Sépulcre sur un navire qui ne soit pas de bandits, et soit pris par notre flotte, au reçu de votre lettre nous vous le libérions avec ses biens. Nous autorisons vos marchands à venir au Caire quand ils voudront, et vos marchands doivent être bien traités dans tout notre royaume (...)."

Claude Cahen, Orient et Occident au temps des croisades, Paris, Aubier-Montaigne, 1983



 Interdiction pontificale du commerce avec les Infidèles

"Certains hommes sont pris d’une cupidité meurtrière : se glorifiant d’être des chrétiens, ils n’en livrent pas moins aux Sarrasins des armes, du fer, du bois de construction pour leurs galères, au point de les égaler, voire de les dépasser en malignité, puisqu’ils leur fournissent armes et matériaux indispensables pour combattre les chrétiens. Il en est de même que la cupidité a poussé à assumer la charge de commandant ou de pilote sur les galères et sur les navires pirates des Sarrasins. De tels hommes méritent d’être retranchés de la communion de l’Église et frappés d’excommunication pour leur iniquité ; d’être privés de leurs biens par les princes catholiques et les magistrats des cités ; de devenir les esclaves de ceux qui les auront capturés, s’il leur arrive de l’être. Nous enjoignons qu’en toutes églises des villes maritimes on fulmine et renouvelle souvent contre eux l’excommunication solennelle."

Présenté et traduit par R. Foreville, dans Histoire des conciles œcuméniques, t. IV, Paris, L’Orante, 1965



Le roi de Castille octroie une charte aux chrétiens mozarabes

« Au nom de Dieu et par sa grâce. Moi, Alphonse, par la grâce de Dieu empereur, je fais cette charte de donation et liberté pour vous tous, les chrétiens mozarabes, que j’ai arrachés avec l’aide de Dieu à la domination des Sarrasins et fait venir dans les terres des chrétiens. J’ai décidé, volontiers et spontanément, pour l’amour de Dieu et de la sainte chrétienté, et parce que vous avez abandonné, au nom du Christ et pour l’amour de moi, vos maisons, et vos propriétés, pour venir peupler mes terres, de vous donner de bonnes coutumes dans toute ma terre ; vous y résiderez en toute liberté et franchise, vous, vos fils (...), avec tous les autres hommes qui feront ces peuplements avec vous, avec tout ce qui vous aurez pu peupler et travailler et défricher dans les localités et finages que je vous aurai donnés et confiés ; et vous, Mozarabes, vous ne paierez pas de redevance dans toutes mes terres pour aucune des marchandises dont vous y ferez commerce ; vous ne me devrez pas de service d’ost et chevauchée contre des chrétiens, ni vous ni votre descendance… »

O. Guiyotjeannin, Archives de l’Occident, I, Le Moyen Âge, Fayard, 1992



Chrétiens et musulmans en Palestine

Damas

"Les chrétiens font payer, sur leur territoire, aux musulmans une taxe, qui est appliquée en toute bonne foi. Les marchands chrétiens, à leur tour, paient en territoire musulman sur leurs marchandises ; l’entente est entre eux parfaite et l’équité est observée en toute circonstance. Les gens de guerre sont occupés à leur guerre, le peuple demeure en paix, et les biens de ce monde vont à celui qui est vainqueur. Telle est la conduite des gens de ce pays dans leur guerre. Il en va de même dans la lutte intestine survenue entre les émirs des musulmans et leurs rois ; elle n’atteint ni les peuples, ni les marchands ; la sécurité ne leur fait défaut dans aucune circonstance, paix ou guerre. La situation de ce pays, sous ce rapport, est si extraordinaire que le discours n’en saurait épuiser la matière. Que Dieu exalte la parole de l’islam par sa faveur."

Baniyâs

"Que Dieu la protège ! Cette cité, poste frontière du pays des musulmans, est petite, avec une citadelle dont un cours d’eau fait le tour, au pied de sa muraille, et qui, pénétrant par l’une des portes de la ville, poursuit son cours sous des moulins. Elle était aux mains des Francs quand feu Nûr al-Dîn la fit revenir à l’Islam. Elle a un vaste territoire de labour dans une plaine qui l’avoisine et qui est dominée par une forteresse des Francs appelée Hûnin, à trois parasanges de Baniyâs. L’exploitation de cette plaine est partagée entre les musulmans et les Francs, suivant un règlement qu’ils appellent « règlement de partage ». Ils partagent la récolte en portions égales ; leurs bêtes y sont mêlées, sans qu’il en résulte entre eux aucun acte d’injustice."

Acre

"Nous nous arrêtons le lundi dans l’une des fermes de Saint-Jean-d’Acre, à une parasange de la ville. Le chef, le directeur, est un musulman, chargé de commander pour le compte des Francs aux travailleurs musulmans qui s’y trouvent. Il réserve à tous les gens de notre caravane une hospitalité magnifique et les accueille tous, grands et petits, dans une vaste chambre haute de son habitation ; il leur offre diverses espèces de mets qu’il leur fait servir et il étend à tous son généreux accueil. Nous sommes de ceux qui profitent de cette invitation. Cette nuit ainsi passée, nous sommes au matin du mardi 10 de ce mois [18 septembre] à Saint-Jean-d’Acre – que Dieu la ruine ! – et on nous emmène à la douane qui est un khan destiné à la station de la caravane. Devant la porte, sur des bancs couverts de tapis, sont assis les secrétaires chrétiens de la douane avec des écritoires d’ébène à ornements d’or. Ils savent écrire et parler l’arabe, ainsi que leur chef, fermier de la douane, qu’on appelle le çahib, titre qui lui est donné à cause de l’importance de sa fonction ; ils le confèrent à toute personne considérable et préposée à une charge autre que celles de l’armée. Tout impôt chez eux est converti en une ferme, et la ferme de cette douane vaut une somme considérable. Les marchands y descendirent leurs charges et s’installèrent à l’étage supérieur. On examina la charge de ceux qui déclarèrent n’avoir point de marchandises, pour constater s’il n’y en avait point de cachées, puis on les laissa aller leur chemin et prendre logis où ils voudraient. Tout cela se fit avec politesse et courtoisie, sans brutalité ni bousculade. Nous allons loger dans une chambre que nous louons à une chrétienne, face à la mer. Et nous demandons à Dieu de combler notre paix et de faciliter notre sécurité.

« Que Dieu l’anéantisse et la rende à l’Islam ! » Acre est la capitale des cités des Francs en Syrie, « l’escale des voiles se dressant comme des étendards sur la mer immense », le port de tout navire, l’égale par sa grandeur et son animation de Constantinople, centre de réunion des bateaux et des caravanes, rendez-vous des marchands musulmans et chrétiens de tous pays. Ses rues et ses voies publiques regorgent de la foule, et la place est étroite où poser son pas ; elle brûle dans l’incroyance et l’iniquité ; elle regorge de cochons et de croix ; sale, dégoûtante, toute emplie d’immondices et d’ordures. Les Francs l’ont enlevée aux musulmans dès la première décennie du VIe siècle; l’Islam l’a pleurée à pleines paupières, ce fut l’une de ses lourdes peines. Les mosquées y sont devenues des églises, et les minarets des sonnoirs à cloches. Dieu a conservé pure, dans sa mosquée principale, une place qui est réservée aux musulmans, comme un petit oratoire où les étrangers d’entre eux se réunissent pour célébrer la prière rituelle. À son mihrab est le tombeau du prophète Calih – que Dieu lui accorde prière et salut, ainsi qu’à tous les prophètes ! – Dieu a garanti cette place de la souillure de l’incroyance pour la baraka de ce saint tombeau.

À l’est de la ville est une source (...). Elle est proche d’une mosquée dont le mihrab est resté intact ; les Francs se sont donnés un autre mihrab dans la partie est ; ainsi musulmans et chrétiens s’y assemblent et prennent les uns une direction de prière, les autres une autre. Entre les mains des chrétiens cette mosquée est vénérée, respectée. Dieu veuille y conserver pour les musulmans une place où prier !"

Ibn Djubayr, Voyages. Cité et annoté par M. Balard, A. Demurger, P. Guichard dans Pays d’Islam et monde latin Xe-XIIIe siècles. Hachette, Paris, 2000



La doctrine des Hindous pour un musulman

« J’ai écrit ce livre sur la doctrine des Hindous, sans jamais employer contre eux des arguments dénués de fondement, et en même temps sans perdre de vue qu’il allait de mon devoir, en tant que musulman, de citer fidèlement leurs propos, sans les amputer, quand je pensais que leurs idées pouvaient servir à élucider un sujet.

S’il arrive que le contenu de ces citations paraisse tout à fait païen et que les adeptes de la vérité – ainsi les musulmans – trouvent à y objecter, nous ne pouvons que dire que telle est bien là la conviction des Hindous et qu’ils sont eux-mêmes les plus qualifiés pour la défendre. »

Al-Biruni (973-1050), Description du monde



Les Francs dépeints par un musulman

« Chez les Francs – Dieu les condamne à l’enfer ! – il n’est pas de vertu humaine qui soit appréciée en dehors de la valeur guerrière ; nul chez eux n’a de rang ou de prérogative en dehors des chevaliers, seules personnes qui soient appréciées. Ce sont eux qui donnent des conseils, qui jugent et qui condamnent. (...)

On me présenta un chevalier qui avait une tumeur à la jambe (...). Je mis un emplâtre au chevalier, la tumeur s’ouvrit et s’améliora ; je prescrivis une diète à la femme pour lui rafraîchir le tempérament. Mais voici qu’arriva un médecin franc, lequel déclara : « Cet homme ne sait pas les soigner ! » et s’adressant au chevalier, il lui demanda : « Que préfères-tu ? Vivre avec une seule jambe ou mourir avec les deux ? » Le patient ayant répondu qu’il aimait mieux vivre avec une seule jambe, le médecin ordonna : « Amenez-moi un chevalier solide et une hache bien aiguisée ». Arrivèrent le chevalier et la hache tandis que j’étais toujours présent. Le médecin plaça la jambe sur un billot de bois et dit au chevalier : « Donne-lui un bon coup de hache pour la couper net ! » Sous mes yeux, l’homme la frappa d’un premier coup, puis ne l’ayant pas bien coupée, d’un second ; la moelle de la jambe gicla et le blessé mourut à l’instant même. (...)

Examinant alors la femme, le médecin dit : « Elle a dans la tête un démon qui est amoureux d’elle. Coupez-lui les cheveux ! » On les lui coupa et elle recommença à manger de leur nourriture, avec de l’ail et de la moutarde, ce qui augmenta la consomption. « C’est donc que le diable lui est entré dans la tête », trancha le médecin, et saisissant un rasoir, il lui fit une incision en forme de croix, écarta la peau pour faire apparaître l’os de la tête et le frotta avec du sel… et la femme mourut sur-le-champ. Je demandai alors : « Vous n’avez plus besoin de moi ? » Ils me dirent que non et je m’en revins après avoir appris de leur médecine bien des choses que précédemment j’ignorais.

Les Francs n’ont pas l’ombre du sentiment de l’honneur et de la jalousie. Si l’un d’entre eux sort dans la rue avec son épouse et rencontre un autre homme, celui-ci prend la main de la femme, la tire à part pour lui parler tandis que le mari s’écarte et attend qu’elle ait fini de faire la conversation ; si cela dure trop longtemps, il la laisse avec son interlocuteur et s’en va. (...) »

Usâma ibn Munqidh (1095-1188), Des enseignements de la vie. Traduits et commentés par André Miquel, Imprimerie nationale, Paris, 1983



L’héritage de la civilisation arabe

"Pour l’envahisseur apprendre la langue du peuple conquis est une habileté ; pour ce dernier apprendre la langue du conquérant est une compromission, voire une trahison. De fait, les Franj ont été nombreux à apprendre l’arabe alors que les habitants du pays, à l’exception de quelques chrétiens, sont demeurés imperméables aux langues des Occidentaux. On pourrait multiplier les exemples, car, dans tous les domaines, les Franj se sont mis à l’école arabe, aussi bien en Syrie qu’en Espagne ou en Sicile. Et ce qu’ils y ont appris était indispensable à leur expansion ultérieure. L’héritage de la civilisation grecque n’aura été transmis à l’Europe occidentale que par l’intermédiaire des Arabes, traducteurs et continuateurs. En médecine, en astronomie, en chimie, en géographie, en mathématiques, en architecture, les Franj ont tiré leurs connaissances des livres arabes qu’ils ont assimilés, imités, puis dépassés. Que de mots en portent encore le témoignage : zénith, nadir, azimut, algèbre, algorithme, ou plus simplement « chiffre ». S’agissant de l’industrie, les Européens ont repris, avant de les améliorer, les procédés utilisés par les Arabes pour la fabrication du papier, le travail du cuir le textile, la distillation de l’alcool et du sucre – encore deux mots empruntés à l’arabe. On ne peut non plus oublier à quel point l’agriculture européenne s’est elle aussi enrichie au contact de l’Orient : abricots, aubergines, échalotes, oranges, pastèques... La liste des mots « arabes » est interminable."

Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, Paris, Jean-Claude Lattès, 1983



Les « Poulains » vus par Foucher de Chartres

"Nous qui étions occidentaux, nous sommes devenus orientaux (...). Nous avons oublié les lieux de notre origine ; plusieurs d’entre nous les ignorent ou même n’en ont jamais entendu parler.

Untel possède ici des maisons en propre comme par droit d’héritage, tel autre a épousé une femme, non parmi ses compatriotes, mais syrienne, arménienne, parfois même une Sarrasine baptisée. (...) On se sert des diverses langues du pays ; et les langues jadis parlées à l’exclusion les unes des autres sont devenues communes à tous, la confiance rapproche les races les plus éloignées. La parole de l’Écriture se vérifie : « Le lion et le bœuf mangeront au même râtelier. » Le colon est maintenant devenu presque un indigène ; qui était étranger s’assimile à l’habitant.

Ceux qui étaient là-bas pauvres, Dieu ici les a rendus riches. (...) Pourquoi retourneraient-ils en Occident ?"

Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, dans Recueil des historiens des croisades, historiens occidentaux. XIIe siècle



L’opinion de la fille de l’empereur byzantin sur les croisés

Anne Comnène (1083-1148) est la fille de l’empereur Alexis Comnène. Elle compose l’histoire du règne de son père, l’Alexiade avec un grand sens de l’analyse et de la composition, mais aussi avec un esprit partial. Bohémond de Tarente est un des seigneurs normands héros de la première croisade. En 1098, il s’empare d’Antioche mais ne parvient pas à conserver sa principauté. Il doit alors se résoudre à accepter l’aide de l’empereur Alexis 1er, dont il devient le vassal comme prince d’Antioche.

"Après avoir prêté serment à l’empereur byzantin, Bohémond de Tarente refuse les cadeaux qu’il avait d’abord acceptés. Le basileus, qui connaissait le caractère inconstant des Latins, répliqua par ce dicton populaire : « Qu’une mauvaise chose retourne à son auteur. » Quand Bohémond entend cette réponse et voit revenir en toute diligence les porteurs chargés de leur fardeau, il change à nouveau d’avis et lui qui, un moment plus tôt, avait renvoyé ces présents en manifestant de l’indignation, montre à ceux qui reviennent un visage souriant, telle une pieuvre qui se transforme en un instant. Car par sa nature cet homme était un coquin, plein de souplesse devant les événements, supérieur en fait de friponnerie et d’audace à tous les Latins qui traversaient alors l’empire, autant qu’il leur était inférieur en troupes et en argent ; mais s’il surpassait tout le monde par le degré de sa perversité, l’inconstance, caractéristique naturelle des Latins, était aussi bien son propre.

Voilà pourquoi lui, qui avait refusé les présents, les acceptait maintenant avec le plus grand plaisir. Il était en effet mal intentionné : parce qu’il ne possédait pas le moindre apanage, il quittait son pays ; en apparence pour vénérer le Saint-Sépulcre, en réalité dans l’intention de se tailler une principauté, et mieux, si cela lui était possible, de s’emparer de l’empire des Romains lui-même suivant les conseils de son père ; mais à qui veut faire jouer tous les ressorts, comme dit le proverbe, il faut beaucoup d’argent."

Anne Comnène, Alexiade, Livre X. Paris, 1943



Prière musulmane dans une église chrétienne

"Voici un trait de la grossièreté des Francs – Dieu les confonde ! Alors que je visitais Jérusalem, j’avais l’habitude d’entrer dans la mosquée al-Aqsâ. Sur un des côtés, il y a un petit oratoire où les Francs avaient installé une église. Quand donc j’entrai dans la mosquée al-Aqsâ, lieu de séjour de mes amis templiers, ils mettaient à ma disposition ce petit oratoire pour que j’y fasse mes prières. Un jour j’entrai, je dis la formule Allah akbar [Allah est grand] et j’allais commencer la prière lorsqu’un Franc se précipita sur moi, m’empoigna et me tourna le visage vers l’Orient en disant : « C’est ainsi qu’on prie ! » Tout de suite, des templiers intervinrent et l’éloignèrent de moi tandis que je retournai à ma prière. Mais l’homme, profitant d’un moment d’inattention, se jeta à nouveau sur moi, me tourna le visage vers l’Orient en répétant : « C’est ainsi qu’on prie ! » De nouveau, les templiers intervinrent, l’éloignèrent et s’excusèrent envers moi en disant : « C’est un étranger ! Il vient d’arriver du pays des Francs et il n’a jamais vu quelqu’un prier sans se tourner vers l’Orient. » « J’ai assez prié », répondis-je, et je sortis stupéfié par ce démon qui s’était tellement irrité et agité en me voyant prier en direction de la qibla [La Mecque]."

Usâma, Des enseignements de la vie. Extrait de F. Gabrieli dans Chroniques arabes des croisades, Sindbad, 1977



La cuisine

"Il y a des Francs qui se sont établis dans le pays et se sont mis à vivre dans la familiarité des musulmans ; ils sont bien meilleurs que ceux qui viennent d’arriver fraîchement de leurs pays d’origine mais ils ne sont qu’une exception qui ne constitue pas la règle. À ce propos, j’envoyai un jour un ami régler une affaire à Antioche, dont le chef était Tudrus ibn as-Sâfi. Ce dépositaire de l’autorité, qui était mon ami, dit à celui que j’envoyais : « J’ai été invité par un Franc, viens avec moi pour voir comment ils vivent. » Je l’accompagnai, raconte mon ami, et nous arrivâmes à la maison d’un chevalier, un de ceux, installés depuis longtemps, qui étaient venus avec la première expédition des Francs. Retiré du service, il vivait du revenu d’une propriété qu’il possédait à Antioche. Il fit installer une belle table avec des mets fort propres et très appétissants. En voyant que je m’abstenais de manger, il me dit : « Tu peux manger de bon appétit, car je ne mange pas la nourriture des Francs ; j’ai des cuisinières égyptiennes et je mange seulement ce qu’elles préparent ; du porc, il n’en entre pas chez moi. »"

Usâma, Des enseignements de la vie, extrait de F. Gabrieli, dans Chroniques arabes des croisades, Sindbad, 1977



Les Bédouins

"Les Bédouins ne demeurent ni dans des villages ni dans des cités, ni dans des châteaux, mais ils couchent toujours dans les champs. Et ils installent leurs serviteurs, leurs femmes, leurs enfants, le soir pour la nuit, ou de jour quand il fait mauvais temps, dans des sortes de tentes qu’ils font avec des cercles de tonneaux attachés à des perches, comme sont les chars des dames ; et sur ces cercles ils jettent des peaux de mouton que l’on appelle peaux de Damas, préparées dans l’alun. Les Bédouins eux-mêmes ont de grandes pelisses de ces peaux qui leur couvrent tout le corps, les jambes et les pieds.

Quand il pleut le soir et qu’il fait mauvais temps la nuit, ils s’enveloppent dans leurs pelisses, et ôtent les brides de leurs chevaux, et les laissent paître à côté d’eux. Et quand arrive le lendemain, ils étendent leurs pelisses au soleil et les frottent et les apprêtent ; et il ne paraîtra en rien qu’elles aient été mouillées le soir. Leur croyance est telle que nul ne peut mourir qu’à son jour, et pour cela ils ne veulent pas d’armes défensives. Et quand ils maudissent leurs enfants, ils leur disent : « Ainsi sois-tu maudit comme le Franc qui s’arme par peur de la mort. » Au combat, ils ne portent rien que l’épée et la lance.

Presque tous sont vêtus d’un surplis, comme les prêtres. Leurs têtes sont entortillées de linges qui leur passent par-dessous le menton, ce qui les rend gens très laids et hideux à regarder, car les cheveux de leur tête et les poils de leur barbe sont tout noirs. Ils vivent du lait de leurs bêtes, et achètent dans les plaines appartenant à des hommes de haut rang les pâturages dont vivent leurs bêtes. Leur nombre, personne ne saurait le dire, car il y en a dans le royaume d’Égypte, dans le royaume de Jérusalem et dans toutes les autres terres des Sarrasins et des païens, à qui ils rendent chaque année de grands tributs."

Jean de Joinville, Vie de Saint Louis



Les enfants esclaves

"Un jour, alors que je chevauchais aux côtés du sultan face aux Francs, un éclaireur de l’armée vint à nous avec une femme qui sanglotait en se frappant la poitrine. « Elle est sortie de chez les Francs, nous expliqua l’éclaireur, pour rencontrer le maître, et nous l’avons amené » Saladin demanda à son interprète de l’interroger. Elle dit : « Des voleurs musulmans sont entrés dans ma tente et ont volé ma petite fille. J’ai passé toute la nuit à pleurer, alors nos chefs m’ont dit : « Le roi des musulmans est miséricordieux, nous te laisserons aller vers lui et tu pourras demander ta fille. » Alors je suis venue et j’ai mis tous mes espoirs en toi. » Saladin fut ému et des larmes lui vinrent aux yeux. Il envoya quelqu’un au marché des esclaves pour chercher la fille et moins d’une heure après un cavalier arriva portant l’enfant sur ses épaules. Dès qu’elle les vit, la mère se jeta à terre, se barbouilla le visage de sable et tous les présents pleuraient d’émotion. Elle regarda vers le ciel et se mit à dire des choses incompréhensibles. On lui rendit donc sa fille et on la raccompagna au camp des Francs.

Chronique de Bahâ ad-Dîn. Extrait de F. Gabrieli, Chroniques arabes des croisades, Sindbad, 1977



Les Latins d’Orient

« Il y a des Francs qui se sont établis dans le pays et se sont mis à vivre dans la familiarité des musulmans ; ils sont bien meilleurs que ceux qui viennent d’arriver fraîchement de leur pays d’origine, mais ils ne sont qu’une exception qui ne constitue pas la règle. A ce propos, j’envoyai un jour un ami régler une affaire à Antioche, dont le chef était Tudrus ibn as-Sâfi. Ce dépositaire de l’autorité, qui était mon ami, dit à celui que j’envoyais : « J’ai été invité par un Franc, viens avec moi pour voir comment ils vivent. »

Je l’accompagnai, raconte mon ami, et nous arrivâmes à la maison d’un chevalier, un de ceux, installés depuis longtemps (...). Il vivait du revenu d’une propriété qu’il possédait à Antioche. Il fit installer une belle table avec des mets forts propres et très appétissants. En voyant que je m’abstenais de manger, il me dit : « Tu peux manger de bon appétit, car je ne mange pas la nourriture des Francs ; j’ai des cuisinière égyptiennes et je mange seulement ce qu’elles préparent ; du porc, il n’en entre pas chez moi. » (...)

Je me suis demandé, dans les débuts, s’ils allaient vraiment ressembler à nous, avec le temps. J’ai pu croire, à travers certains d’entre eux, au miracle : sinon qu’ils embrassent notre foi, du moins que, restés chrétiens, ils apprennent, en masse, notre langue et partagent, comme les chrétiens de chez nous, une même vie avec leurs frères musulmans. Mais les Francs, dans leur ensemble, n’ont voulu ni l’un ni l’autre. »

Usama, (1095-1188), Le Livre de l’enseignement par l’exemple, éd. A. Miquel, 1986



Le roi de Sicile Guillaume II le Bon

« Le roi de Sicile est admirable en ceci qu’il a une conduite parfaite ; il emploie des musulmans comme fonctionnaires et utilise des officiers castrats et tous, ou presque, gardent leur foi secrète et restent attachés à la loi musulmane. Le roi a pleine confiance dans les musulmans et se repose sur eux pour ses affaires et ses travaux les plus importants. (...) Ce roi possède de grands palais et des jardins merveilleux surtout dans la capitale de son royaume, al-Madina. C’est le souverain de la Chrétienté qui mène le train le plus somptueux et qui est le plus opulent. Il ressemble aux souverains musulmans : comme eux, il plonge dans les délices du pouvoir, établit ses lois, règle ses modalités, répartit les dignités parmi ses hommes, exagère la pompe royale et l’étalage de son apparat. Son autorité est très grande. Il a des médecins et des astrologues, car il s’en préoccupe grandement et y tient tant que, lorsqu’il apprend qu’un médecin ou un astrologue est de passage dans son royaume, il ordonne qu’on le retienne et le comble de tant de moyens d’existence qu’il en oublie sa patrie. (...)

Un autre fait admirable qu’on rapporte à propos de sa personne, c’est qu’il lit et écrit l’arabe ; d’ailleurs son paraphe, d’après ce que nous en dit un de ses serviteurs particuliers, est ainsi formulé en arabe : « Louange à Dieu, autant qu’Il le mérite » (...). Il y avait eu dans cette île un séisme qui a avait fait trembler la terre et effrayé ce roi polythéiste. Il parcourait son palais et entendait ses femmes et ses eunuques invoquer le nom de Dieu et celui de son Prophète (...). [Le roi dit] « Que chacun évoque son Dieu et Celui à qui il croit. »

Ibn Jubayr, Relation de voyage (1184-1185) in Voyageurs arabes, Gallimard, 1995



Des musulmans témoignent du pèlerinage de St-Jacques-de-Compostelle

« Les ambassadeurs musulmans ne manquèrent pas de s’étonner lorsque sur le chemin d’Occident, ils virent tant de pèlerins chrétiens qui allaient à Compostelle et en revenaient, après avoir fait oraison ; alors, émerveillés, ils demandèrent au centurion Pierre, qui leur servait de guide et de compagnon parmi les chrétiens et qui connaissait assez bien leur langue : Qui est-il donc pour qu’une si grande multitude de chrétiens lui rende si dévotement visite ? Qui est ce personnage si grand, si illustre, pour que les chrétiens aillent vers lui, afin de le prier depuis les Pyrénées et de plus loin encore ? La multitude de ceux qui vont et viennent est si grande que c’est à peine si elle laisse un passage libre sur la chaussée en direction de l’Occident.

On leur répondit (...) qu’il s’agissait de St-Jacques, apôtre de notre Seigneur et Sauveur, frère de Jean, apôtre et évangéliste, tous deux fis le Zébédée, dont le corps est enterré aux confins de la Galice et que vénèrent la Gaule, l’Angleterre, le Latium, l’Allemagne et toutes les provinces de chrétienté, surtout l’Espagne, car elles le tiennent pour leur patron et protecteur.

Et lorsque les ambassadeurs marocains demandent à Pierre, leur guide, quelle sorte de patronage St-Jacques offre à ceux qui lui demandent secours et lui rendent un culte, le centurion leur répond que, par son intercession et ses mérites, on obtient de la miséricorde de Dieu que les aveugles recouvrent la vue, que les boiteux marchent, que les lépreux et ceux qui souffrent de maladies de toutes sortes retrouvent la santé. »

« Histoire compostellane », in A. Dupront, St-Jacques-de-Compostelle, Brépols, 1985



La bibliothèque du Caire

« Le samedi du mois de jumada II de l’année 395, on ouvrit au Caire la « maison de la Science » ; on y installa des jurisconsultes et l’on y transporta des livres tirés des bibliothèques du palais. Chacun avait la liberté d’entrer et de lire, ou de copier tout ce qu’il voulait. Cette Maison fut ornée avec soin, décorée de tapis et de rideaux, et l’on y attacha des intendants et des valets pour en faire le service. On y établit des lecteurs, des astronomes, des grammairiens et des médecins. La bibliothèque que Hakim avait fait porter renfermait des ouvrages sur toutes sortes de matières, des livres copiés de la main des plus célèbres calligraphes. (...) On y trouvait l’encre, le papier et les plumes dont on pouvait avoir besoin. »

Al-Maqrisi (1364-1442), historien arabe



Anne Comnène, les chrétiens d’Occident et les musulmans

« Alexis n’avait pas encore eu le temps de se reposer un peu, qu’il entendit la rumeur touchant l’approche d’innombrables armées franques. Il en redoutait l’arrivée, car il connaissait leur élan irrésistible, leur caractère instable et versatile, ainsi que tout ce qui est propre au tempérament celte avec ses conséquences nécessaires ; il savait qu’ils ont toujours la bouche ouverte devant les richesses et qu’à la première occasion on les voit enfreindre leurs traités sans scrupules. (...)

La réalité était beaucoup plus grave et terrible que les bruits qui couraient. Car c’était l’Occident entier, tout ce qu’il y a de nations barbares habitant le pays situé entre l’autre rive de l’Adriatique et les Colonnes d’Hercule, c’était tout cela qui émigrait en masse, cheminait familles entières et marchait sur l’Asie en traversant l’Europe d’un bout à l’autre. (...)

Cette formidable armée celte, quand elle arriverait, n’interviendrait pas dans les affaires des chrétiens mais accablerait de façon terrible les barbares Ismaélites qui sont les esclaves de l’ivresse, du vin et de Dionysos. »

Anne Comnène, Alexiade, XIe-XIIe

 

 

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