La mendicité, activité marginale de la rue médiévale.

Les mendiants, Bruegel La mendicité est inséparable de la rue. Le mot recouvre cependant des réalités fort complexes car les « personnes quérans leur pain » aux portes des maisons ou sous les porches des édifices publics sont loin de constituer un monde homogène.

On se doit de distinguer dans un premier temps le mendiant d’occasion qu’une infortune temporaire condamne à cette humiliation du quêteur professionnel. Les malheurs de la guerre ont conduit une fraction de la population, quelquefois supérieure à 20 %, à ce seuil fatidique mais difficile à cerner qu’est le début de la pauvreté. « Est pauvre, dit l’historien belge L. Genico, qui se sent tel… qui n’a pas les moyens de répondre à des besoins que beaucoup d’autres peuvent satisfaire » (Revue Historique, 1977, tome 52, page 273). Disons aussi, en reprenant certains thèmes de recherches de M. Mollat, qu’est pauvre celui qui consacre la quasi-totalité de ses ressources à (mal) se nourrir, celui qui se trouve dans l’incapacité de remplir ses obligations fiscales, de s’acquitter d’un cens ou d’une rente annuelle, de satisfaire son créancier, celui qui ne peut plus, à cause de son âge, d’une infirmité, de la maladie ou de la « foiblesse » accomplir une activité régulière, celui qui a connu l’échec dans sa vie professionnelle, la perte de ses moyens de travail et d’existence… Des calculs ont montré que dans le Paris de la première moitié du XVème siècle, 50 à 60 % de la main-d’œuvre salariée vivaient dans l’incertitude d’une embauche journalière. Une enquête menée en 1475 dans le faubourg Saint-Michel de L'aumône à l'enfant pauvre, vers 1330-1340, BnF
Guingamp après un incendie, une peste et plusieurs années de pression fiscale exagérée signale, en même temps que plusieurs habitations « frostes et vacantes », 74 familles sur 291 totalement démunies dont les chefs « par povreté et vieillesse ne povent bonnement gaigner leur vie ne contribuer aux charges futures ». Reims, célèbre pour sa toilerie et ses filés, pour ses activités financières et commerciales, se remet difficilement du pillage de son arrière-pays par les soldats, de la peste qui se manifeste à plusieurs reprises, du déclin de ses marchés traditionnels dans les années 1338-1360 et un document fiscal de 1364 donne les noms de 170 personnes qualifiées de « très povres » parmi lesquelles figurent des bouchers, des boulangers, des charretiers, jadis de bons métiers ! Dans certaines villes du Nord et de Flandre des années 1469-1470, on compte jusqu’à 26 % de malheureux dont plusieurs ne survivent que grâce à la charité publique.

Parmi les mendiants permanents, il faut encore séparer les vrais des faux, tâche infiniment délicate à laquelle se livrent quelquefois les autorités. Plusieurs ordonnances royales ou municipales dénoncent les parasites qui préfèrent tendre la main plutôt que de chercher du travail, une masse inquiétante « d’oyseuls », de « caymans », se livrant à l’occasion au brigandage comme la bande « des bons enfants » de La Rochelle, une demi-douzaine de jeunes vauriens qui se manifeste vers 1484 dans le Poitou. Les Témoignages montrent que ces vagabonds ont plus d’un tour dans leur sac pour
Le mendiant père de famille nombreuse, vers 1336-1340, BnF apitoyer les jobards. Voici, par exemple, quelques passages d’un Liber vagatorum, édité en 1510, énumérant de beaux spécimens de filous. On y découvre des « piètres », cul-de-jatte et autres contrefaits, « l’un n’a pas de pieds, l’autre pas de mains ou de bras… les hommes sont ainsi trompés car à celui-ci sa jambe a été coupée en prison pour un méfait qu’il a commis ; celui-là a perdu la main dans une querelle à propos de jeu ou de fille ». « Item plus d’un se met un bandage à la cuisse ou au bras et marche avec des béquilles qui n’a aucun membre cassé ». Les « sabouleux » se prétendent affligés de la danse de Saint-Guy, de Saint-Valentin, de Saint-Quirin et de Saint-Antoine et « certains se mettent à tomber devant une église et mettent du savon dans la bouche, ce qui les fait écumer gros comme un poing. Ils se piquent le nez avec un brin de paille pour saigner… ». « Les malingreux se frottent d’un onguent de haut en bas, puis se couchent devant les églises et font accroire qu’ils esté longtemps malades et que l’ulcération de leur visage s’en est suivie et quand trois jours après ils vont au bain, tout s’en va de nouveau ». L’auteur dénonce aussi les faux aveugles, les polissons qui se mettent nus devant les églises et tremblent pour faire croire qu’ils ont le frisson, les « faux insensés » qui se font conduire à la chaîne, les prostituées qui se disent pénitentes, les « porteuses de billes » qui simulent une grossesse en se nouant sur le ventre des coussins ou un coin de fer, les « faux ictériques » qui mêlent du fumier de cheval à l’eau et s’en frottent les bras et les jambes.

Une ordonnance de Charles VII signale également.

« les belistres et belistresses qui feignent estre débiles de leurs membres, portans bastons sans nécessité et contrefont maladies caducques, playes sanglantes, rongnes, galles, enfleures d’enfans par application de drapeaux, emplastres, peinctures de safran, de farines, de sang et aultres couleurs faulses, portans aussi fer en leurs mains, drappeaulx en leurs testes et aultres habillemens boueux, ords, sales et puans et abominables jusques dedans les églises et se laissent tomber en la plus grant rue passant ou en la plus grant compaignie et assemblée qu’ilz pourront adviser, comme une procession generale, gettans par la bouche et narines sang fait de meures, de vermillon ou aultres couleurs, le tout pour extorquer injustement les aumosnes qui sont deues aux vrays pauvres de Dieu et en ce faisant commettent larcin ».

[Texte mentionné dans le livre de L. Sainéan, page 368].

La vision d’une telle humanité finit à la longue par lasser le public qui découvre, en son sein, des individus jeunes et valides, et par inquiéter les Le mendiant et son enfant (détail), Yves, moine de Saint-Denis, 1317, BnF
autorités.

Des « clochards » existent dans les villes, couchant sous l’auvent des maisons, sous les tables servant à étaler les marchandises. Villon en a rencontré dans la capitale.

« Et aux gisans soubz les estaux, chascuns sous l’œil une grongiée trembler a chière renfrongniée, megres, velus et morfondus, chauses courtes, robes rongniée, gelez, murdris et enfondus ».

Lyon en héberge quelques-uns, désignés dans les textes par des surnoms, « Gros Moulu », « Petit Fol », la «Pansue », « Bouche-saine »… La ville les utilise quelquefois dans les représentations scéniques organisées sur les places ou dans la rue et les déguise en « hommes sauvages », revêtus de robes et de chaussures enduites de mousse et de peaux.

Des moines mendiants au Moyen âge Enfin, même parmi les vrais mendiants, tolérés par la population, reconnus incapables de travailler, une distinction est encore à aire entre le « vulgus » de la sébile, première victime des famines et des épidémies, tout heureux de profiter des distributions de vivres et de pièces de monnaie à l’occasion d’une fête ou d’une donation par testament, et une « aristocratie de la rue », les biens placés, ceux qui, par ancienneté ou par la force du poing, disposent d’une excellente place coutumière à la porte d’une église de quartier aisé ou à un carrefour fréquenté. Les aveugles de l’hôpital des Quinze-Vingts à Paris, les huit pauvres de la « Loge Saint-Julien » de Nantes, les « douze pauvres de Saint-Rémi de Reims » ou « pauvres de l’Archevêque », successeurs lointains des hôtes inscrits sur le matricule de Notre-Dame, sont des privilégiés. Ceux de Nantes, recrutés par cooptation et après le versement d’un droit d’entrée de 5 sous, disposent d’une chambre individuelle et se partagent, en fin de journée, le produit de leurs quêtes. Certains mendiants lillois sont de véritables prébendiers des hôpitaux de l’agglomération et se reconnaissent à la croix blanche qu’ils arborent sur la poitrine.

Sources et bibliographie.

  • Jean-Pierre Leguay, La rue au Moyen âge, Ouest-France, 1984.
  • E. Cohen, Le vagabondage à Paris au XIV° siècle, analyse conceptuelle, Le Moyen âge, tome 88 n° 2, 1982, pages 293-313.
  • R. Favreau, Pauvres en Poitou et en Anjou à la fin du Moyen âge, Cahiers de la pauvreté, Paris 1968-1969, pages 55-62.
  • N. Gonthier, Lyon et ses pauvres au Moyen âge, 1350-1500, Lyon 1978.
Commentaires (1)

1. Ritoun 22/10/2011

Je doit faire un exposer au college sur les mendiants au moyen age donc j'aimerais avoir des infos

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