La prostitution, élément d’une infra-société médiévale.

Avec les prostituées, on atteint les limites de la tolérance. Leur activité réprouvée par beaucoup, dénoncée par les prédicateurs, parfois prohibée sous certains règnes (sous saint Louis en 1254) est considérée, la plupart du temps, comme un mal nécessaire, a fortiori dans les villes à forte immigration masculine (Avignon) ou parce que « les fillettes amoureuses », « joyeuses et lubriques », les « folles de leurs corps » contribuent, à leur manière, au maintien de l’ordre, à la protection des honnêtes femmes, en « canalisant » les instincts trop souvent débridés des jeunes gens, prêts à commettre le délit sexuel après une fête ou « sous la chaleur du vin ».

On préfère cependant, au nom des bonnes mœurs, du mauvais exemple donné aux épouses et aux adolescentes les voir ramassées dans des bordels privés ou municipaux, appelés « bordelages », « bordeaux », « clapiers » ou « la maio de las filhetas » (Albi), dans des chambres particulières ou dans des étuves d’un genre spécial plutôt que déambulant sur la chaussée. A Arles, à Beaucaire, à Dijon, à Lyon, ou à Nantes, « aller s’estuver » a une signification connue de chacun ; on sait que le visiteur est accueilli par d’aguichantes hôtesses, « vivans en vilité et désordonnées en amour », souvent de « pouvres filles » venues de la campagne et « abandonnez de leurs corps », Mais il arrive aussi que ces dames soient obligées, pour des raisons professionnelles évidentes, de racoler, à défaut de trottoirs inexistants, directement sur le pavé. Les autorités l’admettent à condition que la retape ne se fasse pas dans certains quartiers bien fréquentés, près des églises et des couvents, aux abords des écoles (Chambéry), sur les quais (Marseille) … ou de nuit ce qui peut sembler paradoxal ! On a dit que le Paris de Villon comptait 3000 « belles filles », plus celles des faubourgs ; quelques-unes doivent d’ailleurs leur notoriété au poète : La grosse Margot, Marion l’Idole, la Touchaille au dur téton, la Chancelière aux Talons courts, la Grande Gilette, la Grande Hallebardière, la Grande Jeanne de Bretagne, la Lingère du Palais, la Vieille aux Cheveux Blonds.

La prostitution engendre aussi la violence. La rue de la Grande-Fosse de Lille, réputée pour ses belles filles l’est aussi pour ses batailles. On voit, à la fin du XVème siècle, un teinturier de garance et le vicaire de Seclin en venir aux mains pour les beaux yeux d’une prostituée et un des compagnons du second trouve la mort dans l’échauffourée. Les prêtres lillois semblent d’ailleurs particulièrement virulents puisque plusieurs d’entre eux tuent une fille publique à coups de maillets de plomb.

Rues et quartiers marginalisés.

Chaque ville, un tant soit peu étendue et fréquentée a des « rues chaudes », dites encore « foraines » ou « deshonestes », des passages réservés où des « femmes folieuses » pratiquent leurs « paillardies » et « putaceries », « se habandonnent à fere péché de leur corps » et se livrent même à de l’exhibitionnisme :

« Tetins aiguz, membres blancs et charnuz.

Puis très gros culz pour l’amoureux affaire,

Si bien troussez qu’il n’y a que refaire »

Ecrit Jean Marot dans l’Epître des dames de Paris. 

A Bourg-en-Bresse, les filles publiques se donnent en spectacle en 1439 sur la place des halles au grand scandale des uns, et pour le plaisir des autres.

Le curé de Saint-James de Rennes dénonce à plusieurs reprises les mauvaises fréquentations de son église et des alentours où se retrouvent « des chambrières et femmes de meschant gouvernement ayant parolles et faisant marchez impudiques pour plus et facilement accomplir leurs impudicitez et villaynies et se retirent en ladite chapelle, ce qui est faire grant opprobe et scandal à l’église et terrain sainte et immunitez ». 

[Archives municipales de Rennes, liasse 1084].

Une tendance se dessine pourtant, au moins depuis saint Louis, à consigner, au nom de la morale et de l’hygiène sociale, les prostituées dans quelques endroits précis, faciles à surveiller, loin du regard des écoliers, des ecclésiastiques et des familles de notables. Les rues « chaudes » que fréquentent des « gens honteux » se trouvent de préférence consignées dans les bas quartiers généralement sles, remplis d’immondices, dans un faubourg populeux, près d’un pont (le pont Morens de Chambéry), à proximité d’un carrefour, dans une ruelle sombre, rue Saint-Cyrice à Rodez où se trouvent le bordel municipal et « las filhas ». Les grands ports attirent les bouges et les maisons de passe où les équipages peuvent « boire ypocras, à jour et à nuytée » et rencontrer des filles faciles, la Maison de la Grande Ysabe à Dieppe, pour ne citer qu’un exemple. Mais le principe du zonage est souvent transgressé car les intéressées et leurs protecteurs, « houliers », « ribauds » ou « fiancés » ont, de leur côté, le souci de la rentabilité.

La cité des Papes referme dans son enceinte une placette plantée d’arbres, environnée d’immeubles, où les chambres sont dit-on fort accueillantes ! Les étuves du quartier de la Servillière, les lupanars du Bourg-Neuf jouissent aussi d’une célébrité bien méritée. Un dicton court d’ailleurs sur les bords du Rhône selon lequel « on ne peut traverser le pont d’Avignon sans rencontrer deux moines, deux ânes et deux putains » ! La rue Süssel-Winkel à Mulhouse, le quartier Saint-Léonard en plein cœur de Nantes et aux abords du couvent des Carmes, la rue aux Filles à Amiens ont connu également la notoriété. Une tradition attribue enfin à saint Louis la consignation des dames de petite vertu dans huit secteurs particuliers de la capitale où elles étaient autorisées à exercer leurs talents. Il s’agit sur la rive gauche de la « Bouclerie » près de l’Abreuvoir de « Mascon » (de Mâcon), dans l’Ile-de-la-Cité de la rue de Glatigny, le principal « val d’amour » du Paris nocturne médiéval, connu pour ses accortes et « mignottes fillettes », et, rive droite, de la rue Champ-Flory dans la paroisse de Saint-Germain-L’auxerrois aux abords du vieux Louvre, de la rue Chapon dans la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs, juste à la porte du cimetière, des rues Baille-hoe et Court-Robert-de-Paris près de l’église Saint-Merri, de la rue Tiron dans la paroisse Saint-Paul dont un « bordau » passait pour très accueillant.


N’imaginons pas cependant qu’il existe à Paris un ghetto de la prostitution. Les péripatéticiennes de l’époque sortent volontiers de leurs bastions traditionnels et s’aventurent à la recherche du client non seulement dans les rues voisines, aux noms très significatifs de rue Pute et Muce ou rue aux Commanderesses, mais aussi plus loin, aux abords des couvents, des collèges, rue des écoles, rue des Cordeliers, rue Saint-Denis-de-la-Chartre… Certaines ont fait l’acquisition de tavernes ou de boutiques de frivolités pour donner le change et avoir une couverture honorable. D’autres se targuent de protecteurs haut placés pour braver les interdits. Le prévôt de Paris, Ambroise de Loré, entretenait, dit-on, vers 1446, trois ou quatre concubines et supportait « partout les femmes folieuse dont trop avoit à Paris par sa lascheté » et qui se signalaient par des tenues tapageuses, de riches vêtements tout fourrés de « gris », des robes traînantes, des chapeaux rouge-vif, des ceintures ornées de clous d’argent. Le chanoine Nicolas d’Orgemont fréquentait de son côté assidûment la « belle Heaulmière » à l’aube du XVème siècle.

Dire que la présence de ces dames « monstrans testins » et mal « nottées » (Verdun) soulevait l’enthousiasme général serait exagéré. Nous voyons à plusieurs reprises, des notables des beaux quartiers, des chanoines, des prêtres dénoncer ce scandaleux voisinage et supplier les autorités de « nettoyer » au plus vite les chaussées de pareilles indésirables qui compromettaient à la longue l’honorabilité d’un quartier et provoquaient une baisse des prix des maisons et de la valeur locative. La rue Sablon, une des « belles et grandes rues notables » de la capitale a perdu sa respectabilité d’antan avec la venue de bouchers et de dames de petite vertu et offre aux pensionnaires de l’Hôtel-Dieu voisin et aux sœurs garde-malades un bien triste spectacle. Toute ville connaît, à son échelle, de semblables problèmes.

Les prostituées de Troyes s’aventurent, malgré les interdits, « hors des lieux ordonnés d’ancienneté et où, pendant la nuit, elles sont tenues d’avoir chandelles allumées ou autre clarté ». Celles de Chambéry se livrent à leur commerce en plein centre, bien au-delà des « lieux lupanars ou bordeaux députés pour l’exercice de leurs activités scélérates et libidineuses » et racolent même auprès des écoles « causant un préjudice moral aux adolescents et portant tort aux femmes vertueuses ». Le duc Amédée VIII, connu pour sa pudibonderie, s’en offusque et oblige les « meretrices » à regagner le faubourg de Montmélian et à porter un ruban de couleur sur la manche droite de leur costume. Ce signe d’infamie, cette marque d’indignité n’a pas la même couleur ou le même aspect ailleurs ; le ruban est blanc à Avignon, se double d’un bonnet à Toulouse ; « l’enseigne » consiste à Saint-Omer en un « chapelet de verdure » et un morceau de drap jaune sur la manche. A Marseille, les prostituées ne peuvent se rendre aux étuves ou aux bains publics que le lundi et le port de certaines fourrures de luxe comme l’hermine leur est interdit. A Amiens, enfin, une ordonnance de 1484 oblige les filles de joie « à porter ung aiguillette rouge de quartier et demy de long sur le brach dextre au-dessus de queute, et hors brach, ainsy qu’elles font en plusieurs villes de cest royaulme ».

Sources et bibliographie :

Jean-Pierre Leguay, « La rue au Moyen âge », Ouest France Université, 1984.

J. Rossiaud, « Prostitution, jeunesse et société au XVe siècle », Annales E.S.C., Paris 1976, pages 289-325.

Articles traitant de la prostitution sur ce site :

La prostitution au Moyen âge. 

Commentaires (1)

1. Kiwi 25/10/2010

Très bon article, comme tjs évidemment ! Dommage toutefois que rien ne soit dit à propos des paradoxes religieux envers la prostitution : par exemple la présence des prostituées (payées par l'Etat qui plus est) lors des pélerinages, ou bien la prostitution des bonnes soeurs, encouragée par les mères supérieures...

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