Les crieurs et marchands ambulants de la rue médiévale.

Les cris des marchands ambulants ont du mal à se faire entendre au milieu de la cacophonie d’une rue médiévale. En effet, il est de coutume de beaucoup « crier » dans villes et villages durant tout le Moyen Âge. Le crieur est un personnage qui exerce sa profession, soit de façon permanente, soit de façon intermittente. Cette profession est également strictement réglementée. Il peut être concurrencé par les boutiquiers qui « crient » leurs marchandises pour attirer le client. Les marchands ont interdiction d’appeler un client avant qu’il n’ait quitté la boutique voisine ; ils n’ont, en outre, pas le droit de « dépriser » la marchandise d’un confrère. Ces boutiquiers permanents estiment être en concurrence déloyale avec les marchands ambulants qui promènent leurs cris dans toute la ville pour écouler des marchandises moins contrôlées que les leurs. Les boutiquiers réussissent parfois à limiter ce commerce ambulant dans le temps ou sur le volume de marchandises. À Paris, les marchands de tapis obtiennent que le colportage soit limité au vendredi, au samedi et aux jours de marché. Les « crépiniers » défendent de colporter à la fois plus d’une coiffe et plus d’une taie d’oreiller.

Mais d’autres cris font également concurrence aux « cris publicitaires » : le « sonneur de mort » ou « le crieur de Marchande d'épinards, Cris de Paris

corps », accompagné de cloches « crie les morts », pour annoncer un décès ou les funérailles d’un personnage important ; les sonneurs de tournois, les crieurs de vin, les montreurs d’ours ou de marionnettes, les hérauts proclamant les édits des diverses autorités constituées et les ordonnances royales. En cas de rixe, il est d’usage de « crier la paix » pour annoncer officiellement la réconciliation des partis opposés. La ville de Paris ne compte pas moins de vingt-quatre crieurs titulaires en 1416, appartenant à la corporation des crieurs dirigée par deux maîtres, un pour chaque rive de la Seine. Il faut y ajouter les crieurs publics, dépendant de l’administration royale et rémunérés par elle, et les crieurs privés, gagés par des particuliers. Ces derniers doivent payer une redevance à l’État, pour qui le « criage de Paris » est une source de revenus non négligeable. Un cri commercial est adressé spécifiquement aux marchands pour annoncer le début des ventes (Vendez ! vendez !) après contrôle de la qualité des produits attesté par l’imposition d’un poinçon de la ville sur les cuirs par exemple. Ce cri marque l’ouverture des foires et des marchés.

Marchand de verres, Cris de Paris, vers 1500, BnF Les archives municipales de la ville de Saint Quentin attestent l’usage de crier pour annoncer la vente aux enchères des maisons abandonnées menaçant ruine. Si les héritiers ne se manifestent pas, la maison est dévolue au roi et vendue au profit des créanciers. Quatre criées sont ainsi organisées pour obtenir « le plus grand profit ». Parmi tous ces cris, tâchons de distinguer les cris liés à la vente de produits ou de services grâce au poème de Guillaume de Villeneuve, Les crieries de Paris composé au XIIIe siècle :

« Je vous dirai comment font ceux qui ont des marchandises à vendre et qui courent Paris, en les criant, jusqu’à la nuit. Ils commencent dès le point du jour : « Seigneurs, dit le premier, allez aux bains, vite, vite : ils sont chauds ! » Et puis viennent ceux qui crient les poissons : harengs Marchand d'allumettes, Cris de Paris, vers 1500, BnF
saurs et harengs blancs, harengs frais salés, vives de mer et aloses (poisson proche de la sardine). Et d’autres qui crient les oisons (petits de l’oie) et les pigeons, et la viande fraîche. Et la sauce à l’ail, et le miel. Et les pois en purée chaude, et les fèves chaudes. Et les oignons et le cresson de fontaine, et le pourpier (plante utilisée comme légume), et les poireaux, et la laitue fraîche. Celui-ci s’écrie : « J’ai du bon merlan frais, du merlan salé !… »Un autre : « Je change des aiguilles contre du vieux fer ! »Ou bien : « Qui veut de l’eau contre du pain ?… »Et celui-là : « J’ai du bon fromage de Champagne, du fromage de Brie ! N’oubliez pas mon beurre frais !… »« Voilà du bon gruau ! Farine fine ! Farine… »« Au lait, la commère, ma voisine !…»« Pêches mûres ! Poires de Caillaux (Bourgogne) ! Noix fraîches ! Calville rouge ! Calville blanc d’Auvergne (sortes de pommes) !…»« Balais ! Balais !… »« Bûches ! Bûches à deux oboles la pièce ! »« Et puis l’huile de noix, les cerneaux, le vinaigre… »« Cerises au verjus (suc acide extrait du raisin vert) ! Légumes ! Œufs ! Poireaux ! … »« Pâtés chauds ! Gâteaux chauds !… »« Lardons grillés ! »« Marchands de vestes et de manteaux !… »« Rapiéceurs de vêtements !… »« Raccommodeurs de haches, de bancs et de baquets !… »« Herbes à joncher le sol !… »« Marchand de vieilles chaussettes ! »« Étains à récurer ! Hanaps à réparer !… »« Qui veut des Noëls (livres de cantiques) ? »« Vieux fers, vieux pots, vieilles poêles à vendre… »« Chandelles ! »Et voici qu’on publie un édit du roi Louis. (…) «Vin à 32 deniers ! À 16 ! À 12 ! À 8 ! »« Flans tout chauds !… »« Châtaignes de Lombardie ! Figues de Malte ! Figues ! Raisins de Damas ! Raisin ! »« Savon d’outre-mer ! »Et voici le sonneur qui court les rues en criant : « Priez pour l’âme du trépassé ! »« Champignons ! Champignons ! »« Cornouilles mûres ! Cornouilles »« Prunes de haies à vendre !…»« Qui veut des petits oiseaux contre du pain ? »« Chapeaux ! Chapeaux !… »« Charbon en sac pour un denier ! »Et sur le soir commence à crier le marchand d’oublies « Voilà l’oublieur ! »L’effet est radical sur le chaland : Guillaume de Villeneuve avoue : "Il y a tant à vendre que je ne puis m’empêcher d’acheter. À acheter seulement un échantillon de chaque chose une fortune y passerait".

Rutebeuf (vers 1260) a également recueilli et conservé ces cris de Paris, mis en image de façon éparse dans divers manuscrits (Vie de Monseigneur saint Denis – XIVe siècle ; marges des Grandes Heures du duc de Berry – 1407), puis en une série de dix-huit gravures sur bois rehaussées de couleur, datées de 1500 environ. Chaque crieur est reconnaissable aux attributs de son métier, son cri est parfois retranscrit devant sa bouche ouverte comme dans une bande dessinée :

« Le marchand de verreries : « Voirre jolis » (Verres jolis).

Le rémouleur : « argent mi doict gaigne petit » (argent me donne, gagne petit).

La laitière : « qui veul de bon lait ? » (qui veut du bon lait ?)

Le ramoneur : « Ramone la cheminée otabas » (Je ramone la cheminée de haut en bas).

Le marchand de bois sec : « gros quotres ses » (gros cottrets secs : fagots de bois court) ».

Au XVIe siècle, Clément Janequin (1485-1558) a mis en musique ces cris dans un quatuor ; et le poète François Villon rappelle ces cris de Paris dans sa Ballade des femmes de Paris et Guiot de Paris dans son Dit des rues de Paris, qui restitue pas moins de trois cents noms de rues de la capitale.

Marchand de gâteaux ambulant, Cris de Paris, vers 1500, BnF Le commerce du vin repose sur une organisation particulière, en tant que denrée de première nécessité, soumise de plus au droit seigneurial du banvin. Le crieur de vin est chargé de signaler l’arrivage du vin, les mesures utilisées, l’ouverture officielle de la vente et le prix officiel du vin. Comme les marchands de vin au détail paient un impôt spécifique à la ville de Paris sur chaque tonneau mis en perce, ils sont étroitement surveillés par des crieurs patentés. Le matin, le crieur se présente dans la première taverne venue. Le tenancier doit l’accueillir, préparer devant lui le vin et lui en offrir à déguster. Ensuite, le crieur se fait remettre un broc et un verre, puis s’en va dans les rues où il crie ce vin, vantant ses qualités et son prix, le donnant à goûter aux bourgeois. Le marchand ne peut pas avoir de crieur attitré : il est tenu de s’en remettre à ces crieurs « jurés » c’est-à-dire assermentés. Tous les marchands doivent s’aligner sur le prix du vin du roi. Le crieur peut vérifier auprès des clients le prix à acquitter. Ce type de crieur spécialisé est nommé et révoqué par la commune. Il prête serment et paie une redevance d’un denier en échange de l’obligation de crier au moins deux fois par jour. Après 1415, ces crieurs ne sont plus spécialisés dans le cri du vin, ils crient également les décès.

Des sources littéraires évoquent des cris semblables dans d’autres villes du royaume. Le Dit des trois aveugles évoque la publicité faite par un crieur de Compiègne qui vante les mérites d’une auberge : « Ici il y a du bon vin frais et nouveau ! Du vin d’Auxerre ! Et de Soissons ! Pain et viande, et volailles et poissons ! Ici, il fait bon gîte pour tout le monde. On peut à l’aise se loger ! ». Le Charroi de Nîmes (chanson de geste datée du milieu du XIIe siècle) évoque aussi les cris qui accompagnent les caravanes de charrettes en ville. Le Dit des merciers anonyme énumère tous les colifichets, les petits outils et les produits de cosmétique que le mercier tire de sa hotte en plaisantant. Le fabliau de La bourse pleine de sens met en scène le monde de la foire et du marché, tandis que Rutebeuf, dans le Dit de l’herberie rapporte les propos d’un mire (un médecin) qui se vante d’avoir voyagé partout, d’avoir rapporté pierres précieuses et herbes médicinales inconnues, tout en donnant des recettes facétieuses et sérieuses.

Sources et bibliographie :

 Marie-Anne Polo de Beaulieu (Directrice de recherche à l’EHESS), Enseignes, cris, textes. Les pratiques publicitaires au Moyen Âge.

 E. Faral, Textes relatifs à la civilisation des temps modernes, Paris, Hachette, 1838, p. 84-85 ; texte commenté dans Massin, Les cris de la ville. Commerces ambulants et petits métiers de la rue, Paris, Gallimard, 1978.

 G. Duby, La société aux XIe et XIIe siècles dans la région mâconnaise, Paris, 1953, rééd.

 Dictionnaire historique des Institutions, mœurs et coutumes de France….Pierre Adolphe Chéruel – 1865

 

Commentaires (1)

1. indoorlighting (site web) 14/09/2012

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