1942 : Les visiteurs du Soir de Marcel Carné

Les Visiteurs du soir est un film fantastique français réalisé par Marcel Carné, sorti en 1942.

Genèse

Dans Jacques Prévert, portrait d'une vie, Carole Aurouet raconte : " Marcel Carné est motivé par l’envie de réaliser un cinquième film à partir d’un scénario de Jacques Prévert. Il souhaite également diriger l’acteur Alain Cuny qu’il a remarqué au Théâtre de l’Atelier alors qu’il jouait Orphée dans Eurydice de Jean Anouilh : « Il avait une très belle voix, grave, prenante. Son seul défaut était un débit assez lent, comme s’il s’écoutait parler, joint à un accent chantant sur certaines fins de phrases » . Carné lui fait passer des essais pour le rôle du musicien de Juliette et la clé des songesLe Chat botté de Perrault, dans lequel le chat devait être interprété par Maurice Baquet. Trauner avait même commencé à réaliser des maquettes, reprises pour Les Visiteurs du soir. C’est finalement l’évasion dans le Moyen Âge qui sera la solution de rechange adoptée pour se donner la liberté d’aller à contre-courant." (abandonné à cette époque). Enfin, le réalisateur est excédé par les interdits de Vichy et par la censure qui sévit en France. Repliée sous le couvercle de l’Occupation, la production cinématographique se doit en effet d’être intemporelle si bien que les auteurs ne peuvent être des témoins de leur époque, à moins qu’ils ne le fassent en teintant le tout de propagande. D’un commun accord, il est donc décidé de s’évader dans un autre siècle et/ou un autre genre pour conserver une entière indépendance. Carné et Prévert songent d’abord à reprendre un projet qui est en gestation depuis 1940 mais dont l’entrée en guerre du pays avait sonné le glas :

Synopsis

Un couple de suppôts ( Alain Cuny et Arletty) - sous forme de deux ménestrels - est envoyé par Satan (Jules Berry) sur Terre en l'an de grâce 1485Marie Déa), fille du baron Hughes, à qui il n'aurait dû apporter que tourments. pour semer le malheur et la destruction. Gilles (l'un des deux esprits malins) tombe amoureux d'Anne (

Analyse 

Dans le contexte de l'Occupation, les spectateurs avertis ont saisi la parabole de la guerre, le baron Hugues représentant Pétain, son château le régime de Vichy et le diable, les Allemands ; les deux amants, statufiés à la fin (mais dont les cœurs battent toujours) renverraient à la Résistance.

Fiche Technique 

  • Titre : Les Visiteurs du soir
  • Réalisation : Marcel Carné (assisté par Michelangelo Antonioni)
  • Scénario et dialogues : Jacques Prévert et Pierre Laroche
  • Décors et costumes : Georges Wakhevitch et Alexandre Trauner
  • Musique : Maurice Thiriet et Joseph Kosma
  • Son : Jacques Lebreton
  • Montage : Henri Rust
  • Tournage : d'avril à septembre 1942
  • Production : Scalera/Discina
  • Format : Noir et blanc
  • Durée : 120 minutes (2h00)
  • Date de sortie : 5 décembre 1942

Distribution

  • Arletty : Dominique
  • Alain Cuny : Gilles
  • Marie Déa : Anne
  • Jules Berry : Le diable
  • Marcel Herrand : Renaud
  • Fernand Ledoux : Baron Hugues
  • Pierre Labry : un gros seigneur
  • Gabriel Gabrio : Le bourreau
  • Roger Blin : Le montreur de nains
  • Jean d'Yd : le montreur d'ours.
  • Pierre Piéral : un nain
  • Madeleine Rousset : ? Louison
  • Simone Signoret : une demoiselle du château
  • François Chaumette : un page
  • Jean Carmet : un page
  • Alain Resnais : un page
  • Jean-Pierre Mocky  : un petit page
  • Janine Berry
  • Claudie Carter
  • Arsenio Freygnac
  • Robert Hébert
  • Guy Henry
  • Robert Le Béal
  • Marie-Thérèse Moissel
  • Marcel Mouloudji
  • Jacques Prévert
  • Georges Sellier

Récompense 

  • Grand prix du cinéma français 1942.

Bibliographie

  • Danièle Gasiglia-Laster "Trois éditions des Visiteurs du soir, étude comparative", Les Cahiers du CRELIQ, Nuit Blanche éditeur, Québec, 1992.
  • Danièle Gasiglia-Laster "Les Visiteurs du soir : Une date peut en cacher une autre", Cahiers de l'association internationale des Études françaises, n°47, mai 1995.
  • Danièle Gasiglia-Laster"Double jeu et je double. La question de l'identité dans les scénarios de Jacques Prévert pour Marcel Carné", CinémAction, n°98, éditions Corlet, 1er trimestre 2001.
  • Carole Aurouet “Du visuel au verbal : la méthode d’écriture scénaristique de Jacques Prévert. L’exemple des Visiteurs du soir”, Genesis, n°28, pp. 127-146.
  • Carole Aurouet “Les Visiteurs du soir de Marcel Carné”, fiche film, Cinquante couples hors normes à l’écran, dir. Gérard Langlois, CinémAction, n°114, éditions Corlet, janvier 2005, 261 p., pp. 71-73.
  • Carole Aurouet, Jacques Prévert, portrait d'une vie, Ramsay, 2007.

Les premières minutes

« Or donc, en ce joli mois de mai 1485 Messire le Diable dépêcha sur terre deux de ses créatures afin de désespérer les hommes... » pouvons-nous lire dans le grimoire-générique du film.

Les deux créatures en question, Dominique et Gilles, ont pris l'apparence de deux ménestrels et chevauchent jusqu'au château du baron Hugues. Ils apprennent de la bouche du bourreau, qui n'ayant pas de "client" est en train de pêcher la grenouille dans les douves, que le baron va bientôt marier sa fille Anne au chevalier Renaud et qu'il a organisé un grand banquet. Anne et Renaud : deux victimes de choix en perspective...

Puis Gilles ressuscite l'ours d'un saltimbanque qu'un des gardes du château vient de tuer : 

- A quoi bon Gilles ?, lui demande Dominique.

- Ca m'amuse quand-même de faire le bien de temps en temps.

- A quoi bon Gilles ?

Les deux ménestrels pénètrent dans le château.

Le film en quelques mots

Les visiteurs du soir est un des fleurons du cinéma français. Il est sorti le 5 décembre 1942, sous l'occupation, à une époque où il suffisait d'un rien pour qu'un film soit censuré. C'est pourquoi les cinéastes cherchaient une échappatoire dans le passé ou dans des pays merveilleux. Ce film offre un compromis des deux : l'action est censée se dérouler au quinzième siècle, sans que le spectateur sache où, mais il s'agit d'un pays étrange dans lequel magie et diableries sont monnaie courante.

Lorsqu'on regarde ce film aujourd'hui, et c'est pour moi son charme principal, on est étonné par la sobriété des effets spéciaux. Dans cette histoire, Marcel Carné et les acteurs suggèrent le fantastique au lieu de le montrer explicitement. Comment Dominique s'y prend-elle pour arrêter le temps ? Pas d'images de synthèse ni de brèche dans l'espace-temps : elle prend simplement son luth, gratte un accord et le monde s'arrête autour d'elle. Comment reprend-elle son apparence féminine ? La caméra fait un gros plan sur ses jambes croisées, et on voit une longue robe qui tombe doucement jusqu'à les recouvrir. Comment Gilles ressuscite-t-il l'ours du saltimbanque ? Il tient la chaîne de l'animal mort dans ses mains, et soudain la chaîne se tend. On comprend alors que l'ours vient de réintégrer son collier. Système "D" (l'arme suprême des Français en ces temps difficiles) et talent des acteurs palliaient la faiblesse de la technique de l'époque, sans que le film en pâtisse. Comme quoi les millions de dollars alloués aux budgets "effets spéciaux" ne font pas toujours tout...

Un autre des points forts des visiteurs du soir est sa distribution. Les acteurs de l'époque connaissaient leur métier et pouvaient quasiment tout jouer. Arletty joue à la perfection son rôle de femme fatale dont le seul but est de perdre les hommes qu'elle arrive à séduire. Marie Déa est la pureté et la gentillesse personnifiées, une sorte de dame à la licorne. Quant à Jules Berry, monstre sacré s'il en fut, il incarne un Diable plus effrayant et plus méchant que nature.

Le troisième atout du film est son esthétique : la beauté des décors et des costumes, ainsi que la douceur et la poésie qui émane de chaque scène. Tout semble avoir été joué au ralenti, comme dans un rêve. Même la scène de tournoi dans laquelle Hugues tue Renaud est exempte de toute violence. Pour suggérer la mort de Renaud, point de flots d'hémoglobine mais une simple goutte de sang qui vient troubler l'eau de la fontaine dans laquelle Anne et le Diable observent la joute. On peut se demander si ce décalage par rapport à la réalité n'était pas un moyen de dépayser encore un peu plus un public qui avait tant besoin d'évasion. Imaginez : un pays dans lequel on peut manger et s'habiller à sa guise sans tickets de rationnement, un pays dans lequel on ne croise pas des soldats à chaque coin de rue, un pays dans lequel on ne fusille personne. Pour les spectateurs de 1942, il s'agissait vraiment d'un film fantastique dont l'action se déroulait dans un autre univers.

Les meilleurs moments

  • S'il est satisfait du travail de Dominique qui a réussi, en seulement quelques jours, à monter Hugues contre Renaud et à faire douter Renaud de ses sentiments pour Anne, Messire le Diable est fort mécontent de Gilles. Il décide donc de mettre un peu d'ordre sur la terre et se matérialise à la porte du château par une nuit d'orage.

Hugues lui offre l'hospitalité, et on assiste alors à la scène d'anthologie dans laquelle le Diable joue avec les flammes dans la cheminée. Puis il se met à table et, sachant que Gilles est allé retrouver Anne dans sa chambre, insiste avec la complicité de Dominique pour rencontrer la fille du baron. Hugues et Renaud vont la chercher pendant que le Diable, qui sait ce qui va arriver, se frotte les mains de contentement et est pris d'une crise de fou-rire. On assiste alors à une seconde scène d'anthologie dans laquelle le fou-rire se communique à tous les convives. Mais le Diable se lève soudain de table et les apostrophe :

Mais pourquoi riez-vous ?

Personne ne sait pourquoi, et tous se taisent un peu gênés. Le Diable leur explique alors qu'ils rient parce qu'ils savent qu'un malheur va arriver. Et il leur décrit les événements qui viennent de se produire dans la chambre d'Anne, puis pointe le doigt vers l'escalier à l'instant précis ou Gilles, encadré par deux gardes et le visage en sang, s'écroule au bas des marches.

  • Le Diable propose un marché à Anne. Il est amoureux d'elle ; aussi, si elle accepte de le suivre et de renoncer à Gilles, alors Gilles sera libre. Elle finit par accepter, et les chaînes de Gilles tombent comme par enchantement. Mais il a oublié Anne.

Le Diable demande alors à Anne de remplir ses obligations et de partir avec lui, mais elle refuse. Lorsqu'elle a accepté son marché, elle lui a menti. Le Diable est furieux : Anne semblait si pure qu'il ne s'est pas méfié, et il vient d'être trompé par la seule personne à qui il a fait confiance. Cette scène très technique repose uniquement sur le jeu de Marie Déa et de Jules Berry filmés en gros plan par les caméras. Les yeux du Diable lancent des éclairs, ceux d'Anne sont transparents comme le cristal. La bouche du Diable est déformée par un rictus de colère, celle d'Anne sourit avec béatitude. C'est encore une illustration de l'éternel combat de l'ombre contre la lumière, du mal contre le bien. Beau travail de comédie !

  • Anne est résignée. Elle se fiche de ce que le Diable pourra bien lui faire pour se venger d'elle. Mais elle lui demande une dernière faveur : la permission de se rendre une dernière fois près de la fontaine où elle a été si heureuse avec Gilles. Il accepte. Elle est assise au pied de la fontaine lorsque survient Gilles, qui se promène au hasard des chemins. Elle lui donne à boire dans ses mains, puis l'embrasse, et le miracle se produit : il retrouve la mémoire. Le Diable réalise alors qu'il vient de se faire avoir pour la seconde fois. Il entre dans une rage folle et change les deux amoureux en statue de pierre.

Il descend de cheval et s'approche d'eux pour mieux contempler son travail. Mais un bruit incongru vient troubler le silence de mort qu'il affectionne tant. Il comprend qu'il s'agit de leurs cœurs qui battent. Il les cravache pour faire cesser le vacarme, mais quel mal peut-on faire à des statues de pierre ? Cette fois il a bel et bien perdu la partie, et il ne lui reste plus qu'à retourner d'où il vient.

La nana

La lumière ou l'ombre, le bien ou le mal, Marie Déa ou Arletty ? Accordons notre préférence à Anne, ne serait-ce que pour ses yeux magnifiques et son sourire désarmant. Hélas, si les personnages qu'ils incarnent sont éternels, les acteurs ne le sont pas. La belle Marie Déa nous a quittés le 1er mars 1992.

Une anecdote

Durant le tournage des scènes de banquet dans Les visiteurs du soir, les accessoiristes ont eu bien du mal à maintenir les décors en état. En effet, il était si difficile de se procurer de la nourriture à l'époque que les figurants se jetaient littéralement sur les coupes pleines de fruits lors de chaque pause.

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