Après le XIVe siècle : le déclin et la fin des salines de la basse Dives

Les salines de la basse Dives entament au cours de la guerre de Cent Ans un déclin prononcé dont elles ne se relèveront pas. Les salines des établissements monastiques ont vraisemblablement disparu les premières, celles du domaine royal étant encore en activité dans la première moitié du XVe siècle, y compris pendant l’occupation anglaise. On ne trouve plus guère de trace éloquente de production salicole dans ce secteur jadis florissant à partir du XVIe siècle. Le faux-saunage sévissait alors à Dives-sur-Mer, tout comme dans nombre d’autres ports de la province, sans que l’on sache au juste si cette contrebande portait ou non sur du sel produit localement. La dernière trace de rente en sel à Varaville – qui n’implique pas obligatoirement l’existence d’une production proprement dite – date de 1773. Les raisons de cet effacement ne sont guère limpides. Les facteurs contextuels, évolution climatique du Petit âge glaciaire ou désordres de la guerre de Cent Ans, ont certainement joué un rôle dans l’abandon des salines. Il est indéniable que les hivers froids et pluvieux du XIVe et surtout XVe siècle furent un temps de crise pour cette activité. On sait d’autre part que les installations salicoles furent durement touchées par les pillages des compagnies anglaises, qui ravageaient les grèves et installations, volaient le sel, incendiaient aussi le bois, privant les sauniers de combustible. L’impact de la Grande Peste de 1348 a pu également entrer en ligne de compte, en suscitant une carence de main-d’œuvre. Cet argument mérite toutefois d’être nuancé car les sources normandes de la fin du XIVe siècle attestent, après un épisode de déclin, la reprise quasi complète de l’activité dès les années 1370. Dans le secteur de Bouteilles notamment, ce mouvement fut piloté par des marchands armateurs, par ailleurs très entreprenants, du port de Dieppe. Du reste, les effroyables pics de mortalité attestés en certaines régions et villes dévastées par la peste pulmonaire au milieu du XIVe siècle – cet « Hiroshima en Normandie » (G. Bois) – ne peuvent être envisagés de façon uniforme pour l’ensemble du pays. On notera par exemple que les sources relatives à la basse vallée de la Dives, pour la plupart inédites, ne font aucunement référence à une telle dévastation humaine. Elles signalent en revanche de réelles difficultés économiques, face auxquelles certains groupes d’individus constituèrent fréquemment, comme ailleurs dans la région, des associations contractuelles qui leur permettaient de prendre à ferme les tenures disponibles.

Les recherches effectuées par Laurence Keen en Angleterre jusqu’à l’époque moderne ne révèlent pas dans l’histoire de la production de sel britannique de coupure équivalente à celle que l’on observe en Normandie au XVe siècle. Ceci achève de mettre en avant une conjoncture propre au Continent, qui prend place au cours du deuxième acte de la guerre de Cent Ans, épisode particulièrement destructeur sur le littoral, tandis que s’intensifie la concurrence économique avec l’Angleterre et les pays du nord bourguignon, dont les effets sont encore aggravés en France par la mise en place de la gabelle. Dès le XIVe siècle, les navires anglais acheminaient déjà beaucoup de sel « de terre », d’origine insulaire, vers le Continent. Ce sel était réputé d’une part pour sa finesse, par comparaison avec le « gros sel » des marais salants atlantiques, et d’autre part pour son prix de revient très compétitif (environ la moitié du prix du sel atlantique). Or, une forte augmentation de ce trafic anglais est enregistrée, en dépit de la guerre, vers le milieu du siècle, qui sera encore accrue ultérieurement par la perte du monopole de facto dont avaient bénéficié les marais de la baie de Bourgneuf jusqu’à la fin du conflit franco-anglais, au milieu du XVe siècle. On sait par ailleurs que le sel ignifère produit en Normandie était à l’écart de ce circuit commercial, puisqu’il était déjà supplanté, sur le plan du trafic roulier, par les gros sels atlantiques. En effet, ces derniers convenaient bien davantage au salage des poissons et la France les redistribuait par les grands ports de Rouen ou de Dieppe vers les Pays-Bas et la Baltique, parallèlement au circuit du vin. Ainsi qu’en témoignent de nombreux congés de déchargement enregistrés au port de Dieppe dans les années 1470-1480, les gros sels prirent ainsi la première place sur le marché du sel dans le nord-ouest de l’Europe dans le dernier quart du XVe siècle. Cette concurrence accrue intervenait à une époque cruciale pour l’avenir économique de l’activité salicole normande, car l’augmentation du volume des exportations de sel de terre anglais, au milieu du XIVe siècle, a coïncidé en France avec la mise en place de la gabelle par Philippe VI. Cette mesure fiscale a mécaniquement fait pencher la balance des importations vers le royaume de France en faveur des marchands anglais qui, de surcroît, étaient favorisés par leurs relations de faveur avec les Pays-Bas bourguignons. Les Anglais maîtrisaient alors parfaitement les routes maritimes, a fortiori au lendemain de la défaite de L’Écluse, tandis qu’au début du XVe siècle, l’insécurité chronique engendrée par les nombreuses descentes opérées par les équipages anglais sur les côtes normandes, entraînaient le gel de l’activité salicole. Cette situation amena les négociants dieppois à se tourner vers du sel d’importation atlantique, plus coûteux que celui produit outre-Manche. Parallèlement, le marché anglais tirait parti de l’essor sans précédent de l’industrie des salaisons, en rapport avec la grande pêche harenguière qui animait alors tous les grands ports des deux rives de la Manche et de la mer du Nord. En Normandie, il s’agissait surtout des sites de Honfleur, Le Havre, Saint-Valéry-en-Caux, Fécamp et tout particulièrement Dieppe où le lien entre pêche et salines est déjà flagrant dans une charte de 1030 mentionnant ensemble cinq salines et cinq « masures » (tenures comportant une habitation), redevables de cinq milliers de harengs par an.

Il semble bien en somme que le déclin des salines normandes à la fin du Moyen Âge puisse être mis au compte de la rivalité économique sous-jacente à l’interminable guerre de Cent Ans, opposant la France et l’Angleterre. Cette rivalité fut alimentée à l’avantage des insulaires, par la vitalité des exportations britanniques d’une part et par la concurrence croissante des importations continentales de gros sel atlantique d’autre part, deux paramètres étroitement liés au grand essor de l’industrie du hareng et de la morue, dont la demande émanant des marchés urbains connut alors un véritable « take-off ». Pour autant, le caractère florissant et dynamique de la production salicole anglaise n’a pas empêché au cours du second Moyen Âge l’émergence de fortes disparités internes, clairement lisibles au niveau régional. C’est ainsi que les salines du Devon tendirent dès le XIIe siècle à se raréfier voire à disparaître dans certains manoirs où elles étaient pourtant attestées en nombre par le Domesday Book. Ce déclin intervient alors même que les salines du Lincolnshire ou celles, intérieures, du Cheshire, se développaient au contraire, pour se maintenir en activité à un niveau égal jusqu’au cours de l’époque moderne. Or, ceci n’est vrai, en Normandie, que pour l’Avranchin, même s’il a subsisté jusqu’au XVIIIe siècle un semis de salines dispersées au sein des autres secteurs côtiers, notamment dans la basse Touques. Il faut sans doute voir dans ce processus les conséquences d’une réorganisation progressive des zones de production salicole en fonction d’un marché national et international en mutation. Les quelques éclairages que nous avons présentés ici au sujet des salines de la Dives constituent donc, au début du XIVe siècle, l’un des derniers témoignages à propos d’une industrie fort ancienne dont l’histoire s’est brusquement interrompue, dans la plupart des estuaires de Normandie, avec la fin du Moyen Âge.

Source : Vincent CARPENTIER, Inrap-Craham, Umr 6273 Ucbn/Cnrs vincent.carpentier@inrap.fr

 

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