La basse Dives et l’histoire salicole de la Normandie

La frange littorale comprise entre la rive droite de l’Orne et l’estuaire de la Seine, fut de longue date une contrée du sel (fig. 1). La côte y adopte un profil favorable à cette industrie, avec de vastes plages de sable surplombées par les falaises de marne qui sous-tendent le plateau argileux du Pays d’Auge. Cet espace est traversé par trois fleuves à peu près parallèles, d’ouest en est : la Dives, la Touques et la Risle dont les embouchures ont jadis formé de larges estuaires abrités, propices au développement de sites portuaires fréquentés au moins dès l’Antiquité romaine.

Fig. 1 ­– Carte des secteurs salicoles et des principales salines médiévales connues à ce jour en Normandie. Deux établissements de sauniers protohistoriques sont aujourd’hui connus grâce à l’archéologie dans cette partie du littoral normand, sur le site de « la Vignerie », à Dives-sur-Mer, et au cœur même de l’agglomération actuelle de Villers-sur-Mer. D’autres découvertes de briquetages ont été signalées depuis les années soixante du vingtième siècle sur les deux rives de la basse vallée de la Dives, à Périers-en-Auge et Varaville (fig. 2). L’histoire de ces installations salicoles débute au premier Âge du Fer et se poursuit en continu jusqu’à La Tène finale, voire au tout début de l’époque gallo-romaine si l’on en croit les éléments dernièrement mis au jour à Dives-sur-Mer. En revanche, les vestiges archéologiques font presque totalement défaut au-delà du commencement de notre ère pour caractériser l’évolution de cette activité dont on sait pourtant, à la lumière notamment des recherches minutieuses que lui a dédiées Lucien Musset, qu’elle constituait au Moyen Âge central un secteur fort dynamique de l’économie régionale.

À partir du XIe siècle, les sources écrites médiévales et modernes attestent en effet très clairement la présence de salines sur l’ensemble du trait de côte bas-normand, avec des pôles salicoles notables situés dans la région du Mont Saint-Michel et de l’Avranchin, la côte ouest du Cotentin, la baie des Veys autour d’Isigny-sur-Mer, les estuaires de la Dives, de la Touques et de la Seine près de Honfleur. Concernant la basse Dives, un dossier de pièces inédites relatives aux salines médiévales de Saint-Martin de Troarn et des comtes d’Évreux, dont la teneur avait en partie échappé à la sagacité proverbiale de Lucien Musset, nous apporte quelques nouveaux éclaircissements au sujet de cette activité particulière entre le XIIe et le XIVe siècle.

Il convient au préalable de rappeler brièvement les grandes étapes de l’évolution sédimentaire, hydrologique et humaine de l’estuaire de la Dives, en rapport avec l’histoire du sel et des salines. Tout au long du Moyen Âge et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la basse vallée de la Dives comportait trois unités paysagères : un estuaire lagunaire, un marais à tangue et un marais à tourbes (fig. 2). Leurs limites apparaissent en partie contrôlées par les oscillations de paramètres physiques (niveau relatif de la mer, recrudescence des crues, abondance et nature des apports sédimentaires...). Cette diversité des milieux a longtemps favorisé la multiplicité des usages du sol (prés, jardins, roselières, chasse, exploitation de la tourbe…) et de l’eau (salines, pêcheries, pêche, batellerie, moulins…). Elle fut à l’origine d’un ethno-système original qui se trouva profondément bouleversé par les grands travaux de drainage des XVIIIe et surtout XIXe siècles. Appuyées sur des transformations foncières importantes et commandées par des processus socio-économiques trouvant en grande partie leur origine hors de la région, ces grandes entreprises de dessèchement engendrèrent une véritable révolution paysagère. Aujourd’hui, malgré la résistance de l’élevage bovin, la persistance d’un élevage spécialisé et le développement des activités cynégétiques et piscicoles, la multiplication des peupleraies et des friches souligne encore la fragilité de cet espace et la mobilité de ses paysages, directement reliés aux mutations des usages.

En l’état des connaissances réunies depuis quelques années à l’issue d’une campagne de carottages systématiques sur des transects ciblés, les Fig. 2 ­– Localisation des salines médiévales de la basse Dives.
analyses palynologiques permettent de proposer une reconstitution de l’évolution du couvert végétal au cours des six derniers millénaires pour la partie amont de la basse vallée de la Dives. C’est au cours de La Tène et au début de l’époque gallo-romaine (de 400 av. J.-C. à 50 ap. J.-C.) que la transgression marine atteint son plus haut niveau. L’ensemble de la basse vallée est alors soumis à des conditions estuariennes, avec une forte extension du marais maritime jusqu’aux abords de Troarn. Ce contexte spécifique, qui caractérise la seconde phase de l’Âge du Fer jusqu’au début de notre ère, fut sans doute très favorable à l’exploitation du sel. En témoignent concrètement les vestiges archéologiques de salines protohistoriques observés à Dives-sur-Mer, dont la chronologie épouse précisément cet épisode hydro-sédimentaire. Puis, au cours de l’époque gallo-romaine et du haut Moyen Âge (de 50 av. J.-C. à 900 ap. J.-C.), un marais d’eau douce incluant des espaces d’eau libre remplace progressivement les schorres, au rythme d’une tendance régressive du niveau marin. Parallèlement, les apports sédimentaires contribuent au colmatage de certains chenaux fluvio-estuariens suivi de l’atterrissement progressif de la basse vallée, sensible de l’amont vers l’aval depuis Troarn jusqu’à Robehomme. Ce nouveau contexte morpho-sédimentaire fut sans doute favorable à une première véritable période de mise en valeur du marais comme l’atteste le développement des prairies et des plantes rudérales et cultivées, indiquant une pression agricole accrue sur les marges et même au cœur du marais au cours de cette phase médiévale. À compter du Xe siècle, l’atterrissement d’une grande partie du fond de vallée est effectif et se poursuit jusqu’à nos jours.

L’activité salicole s’est donc développée dans la basse Dives à la faveur de l’épisode transgressif qui intervient à partir de la fin de l’Âge du Bronze jusqu’au début de notre ère. Plus généralement, cette même période a vu l’apparition de tous les sites de briquetages connus sur la côte bas-normande et en particulier au nord de la plaine de Caen et dans le Pays d’Auge, dans les secteurs de Dives-sur-Mer, Villers-sur-Mer et Blonville. À l’instar de ce que l’on observe dans la basse Dives, tous ces gisements salicoles sont datés au plus tôt du premier Âge du Fer et perdurent, moyennant certaines évolutions technologiques affectant la forme des récipients, l’architecture des fourneaux à sel et le procédé de production, jusqu’à La Tène finale. À ce jour, aucune donnée archéologique ne permet en revanche d’en vérifier la pérennité entre le début de notre ère et le XIe siècle, alors même que la présence de nombreuses salines est désormais bien attestée par les sources écrites.

Quelques épaves diplomatiques carolingiennes paraissent toutefois confirmer l’existence de salines dans la basse Dives au cours du haut Moyen Âge. Il en va ainsi d’une donation consentie par Charles le Chauve en faveur de Saint-Pierre de Jumièges, à la suite de la confirmation générale des possessions de Saint-Ouen de Rouen en date du 26 mai 876, dans laquelle on peut lire : « et illi curtiles et grava quae sunt in Diva ad ipsum monasterium pertinentes ». Ce geste venait à la suite d’un précédent diplôme, délivré en 849, par lequel une longue liste de domaines avaient été restitués et confirmés à Jumièges après son saccage par les Vikings, le 24 mai 841. Or, dans le diplôme de 876, les termes « curtiles » et « grava » nous paraissent désigner respectivement des terres cultivées et vraisemblablement des grèves sableuses propices au fonctionnement de salines, deux formes complémentaires de la mise en valeur du terroir de la basse Dives où se situaient les villae de Dives, Cabourg et Varaville.

Aussi ténus soient-ils, la postérité de ces quelques éléments se retrouve dans les actes ultérieurs. Bien que le site de Dives-sur-Mer ne figure pas au nombre des villae d’entre Orne et Dives ultérieurement reconnues au monastère de Jumièges par Richard II en 1025, chacun de ces domaines apparaît bien nommément au nombre des donations consenties par Guillaume le Conquérant aux abbayes caennaises autour de 1066. Les actes ducaux du XIe siècle confirment ainsi que sur les rives de l’estuaire de la Dives, Saint-Pierre de Jumièges avait administré un ensemble homogène dont l’origine est manifestement antérieure à son saccage par les Normands. Ces domaines ont en grande partie rejoint le domaine ducal avant 1066, mais les salines que possédait Jumièges sur la rive gauche du marais, à Varaville et Merville, ont joui d’une remarquable longévité jusqu’à la fin de l’Ancien Régime.

Source : Vincent CARPENTIER Inrap-Craham, Umr 6273 Ucbn/Cnrs  vincent.carpentier@inrap.fr

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

banniere-1.png

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×