Les salines de la basse Dives au Moyen Âge

Les salines de la Dives furent toujours strictement limitées à l’espace estuarien stricto sensu et les sources écrites disponibles à compter du Fig. 2 ­– Localisation des salines médiévales de la basse Dives.
XIe siècle confirment cette pérennité topographique (fig. 2). Les quelques mentions extérieures à cette zone visitée par la marée renvoient au simple fait qu’aux domaines situés en amont du marais salé, étaient fréquemment attachées des parts de salines ainsi que divers droits sur le sel ou encore sur son transport. Figurent ainsi en 1063, dans la donation faite par Guillaume le Bâtard à Saint-Julien de Tours d’un domaine situé à Roncheville, près de Bavent, soit à 2 km environ en amont de la zone estuarienne, deux salines et demie avec un denier de tonlieu à percevoir sur les acheteurs du sel qui était transporté par des ânes. Au XIIe siècle, d’autres salines et parts de salines étaient affectées au domaine de Robehomme, situé dans les mêmes parages. Il n’a jamais existé aucune installation salicole en amont de Bavent même si, au prix d’une argumentation scabreuse, certains érudits ont tiré argument d’une mention de saline censée avoir été située au Xe siècle dans les marais de Corbon, soit à une vingtaine de kilomètres à l’intérieur de la vallée. En effet, si l’événement relaté par Dudon eut peut-être effectivement lieu, la localisation farfelue de cette saline ne soutient pas l’analyse et ce d’autant moins qu’elle se fonde sur une lecture inexacte des chroniques qui précisent bel et bien en effet que la « saline de Corbon » se trouvait dans l’estuaire de la Dives, précisément à l’endroit où le fleuve se jetait dans la mer : « ad littora salinae Corbonis qua Diva rapido meatu procelloso mari se infundit ». Les sources ultérieures sont tout aussi claires. Au XIIe siècle, Robert Wace situe également cet épisode sur la rive gauche de l’estuaire, près de Varaville, tandis que Guillaume de Jumièges précise encore que les Vikings étaient venus par voie de mer près de l’embouchure de la Dives, et non par la route. Ces preuves étaient d’ailleurs parfaitement connues de l’abbé Cochet et furent de nouveau invoquées en 1911 par René-Norbert Sauvage. En dernière analyse, la critique récente de Pierre Bauduin, bâtie sur la confrontation de toutes les sources narratives (Flodoard, Dudon, Guillaume de Jumièges) avec un texte antérieur tiré de la Brevis relatio, rédigé entre 1114 et 1120 par un moine de l’abbaye anglaise de Battle, aboutit à une localisation similaire, dans l’estuaire de la Dives.

Au cours des XIe-XIIe siècles, les centres salicoles les plus importants de la basse Dives étaient ainsi localisés entre Varaville, Cabourg, Périers-en-Auge et Dives-sur-Mer, sur les sites mêmes où se concentrent les attestations de briquetages protohistoriques de même que les petites buttes, localement connues sous le nom de « hogues », au sommet desquelles étaient implantés les fourneaux à sel. Les établissements religieux s’y taillaient la part du lion, à commencer par les abbayes caennaises, possessionnées dans l’estuaire, au voisinage immédiat du fisc ducal, et Saint-Martin de Troarn, maîtresse d’une grande partie des marais situés en amont de Varaville. Un semis de petits ensembles beaucoup plus restreints appartenaient à d’autres maisons religieuses disséminées à travers toute la Normandie, à l’instar de Saint-Pierre de Préaux, dans le département de l’Eure, Saint-Évroult dans celui de l’Orne, l’abbaye de Savigny et le prieuré de Cerisy à Saint-Fromond, dans la Manche, tandis que l’abbaye de Saint-André-en-Gouffern tenait également quelque chose à Varaville en 1234.

Le sel des abbayes caennaises 

À partir des années 1066-1077, Saint-Étienne de Caen possédait le port de Dives et les terres situées de part et d’autre de l’embouchure de la Dives. L’abbé y levait 88 quartiers de sel par an, mesure dont la valeur exacte nous est malheureusement inconnue à l’instar de la plupart des unités employées pour le sel en Normandie. La donation ducale fut confirmée par Henri Plantagenêt en 1156-1161, qui précise à cette occasion que le monastère pouvait en outre prendre dans la forêt voisine tout le bois nécessaire : « et ligna tantum que sufficere possint ad salinas, unde abbas habet quatuor XXti et VIIIto quarteria salis per annum » - précision intéressante au sujet du combustible des salines. Saint-Étienne fut maintenue dans ses prérogatives après 1204 et reçut en fiefferme l’ancienne seigneurie qu’elle tenait auparavant du duc, avec les mêmes composantes au regard du sel. L’espace couvert par les salines peut ainsi être cartographié grâce à la distribution spatiale des rentes dues par les preneurs des fermes royales.

L’abbaye jumelle de La Trinité de Caen avait reçu quant à elle dès sa fondation par le couple ducal, le 18 juin 1066, la dîme sur les revenus de Saint-Étienne à savoir ceux du tonlieu, des baleines et du sel de Dives, Bavent et Divette, toponyme aujourd’hui disparu situé sur la commune actuelle de Varaville. Son plus important domaine salicole était celui de Descanneville et environs, aujourd’hui situé à Merville-Franceville-Plage, sur la rive gauche de l’estuaire de la Dives. Celui-ci avait été constitué à partir d’un ancien domaine acheté par la reine Mathilde au prix de 32 livres et 2 muids de froment, à Robert et Guillaume, fils de Wimundus Cufel, ce dernier cédant en outre à la « comtesse », pour le prix de 100 sous, sa terre d’Hérouville toute proche. La présence de grèves de salines est attestée sur ce site par une série d’enquêtes par jurée ordonnées aux XIIe-XIIIe siècles. Ces documents d’un intérêt exceptionnel et dont on ne connaît que peu d’équivalents, Royaume-Uni compris, énumèrent les tenanciers de l’abbaye, les surfaces et le statut de leur terre, et les rentes et services qui leur incombaient. En ce qui concerne la production du sel, les informations qu’ils recèlent ont été étudiées par Lucien Musset. On y apprend notamment que les salines de Descanneville, au pied des marais, côtoyaient une mosaïque de petits champs cultivés et quelques prés de fauche dont la superficie était nettement plus réduite que celle des tenures localisées plus haut sur la terre ferme. Cet aspect est caractéristique des secteurs littoraux dont les ressources étaient complémentaires des productions « terriennes ». La principale richesse de ce domaine était bien le sel dont l’importance pour le monastère se reflète à travers la liste des rentes dues par une quarantaine de tenanciers. Leur total se porte à 202 boisseaux soit 24 sommes de sel, plus 19 autres provenant de la dîme que levait le monastère sur les salines voisines de Varaville, dans l’honneur du comte d’Évreux. Une somme ou charretée de sel, comprenait donc 6 boisseaux, volume qui apparaît souvent ici (mais pas toujours) comme l’obligation type, 16 rentes sur 41 valant 6 boisseaux. En 1257, le domaine de Descanneville rendait ainsi à la Trinité de Caen 186 asquets de sel soit 37 à 46 sommes selon que la somme vaut 4 ou 5 asquets. Ce total s’avère relativement cohérent au regard des 43 sommes déjà attestées par les jurées précédentes vers 1175-1180. Toutes ces rentes étaient dues à la Saint-Michel in Monte Gargano, le 29 septembre, c’est-à-dire au sortir de la saison estivale de production du sel.

Le sel des comtes d’Évreux et de Saint-Martin de Troarn 

Au XIIe siècle, la majeure partie des salines de Varaville relevait du comte d’Évreux et de l’abbaye bénédictine de Saint-Martin de Troarn, fondée vers 1050 en amont de l’estuaire. Très tôt, le comte et son épouse ainsi que leurs fidèles concédèrent à ce monastère de vastes surfaces que l’on nommait alors des « discs », correspondant à des étendues de grèves nouvellement conquises sur la mer (« qui a mari sunt subtrahendi »), probablement au moyen de digues et de canaux, sur lesquelles étaient exploitées des salines. Il s’agissait d’une augmentation notable du domaine salicole de ce même monastère qui possédait déjà des droits sur cinq salines à Dives, au voisinage de Saint-Étienne de Caen, et deux autres à Touques. Au XIIe siècle, la plupart des salines de Saint-Martin se situaient désormais à Varaville et sur la rive gauche de l’estuaire, jusqu’aux confins de la baie de l’Orne, vers Sallenelles. Les possessions du comte d’Évreux à Varaville furent réunies après 1204 au domaine des rois de France, de telle sorte que les salines royales jouxtaient celles de l’abbaye de Troarn. Ce vaste ensemble alors très productif est documenté au début du XIVe siècle par les registres comptables du douaire de la reine Jeanne, étudiés par Lucien Musset, mais qui demeurent très laconiques. On retiendra surtout deux folios demeurés inédits que nous avons extraits d’un registre censier de l’abbaye de Troarn connu sous le nom de « Livre rouge ».

Source : Vincent CARPENTIER, Inrap-Craham, Umr 6273 Ucbn/Cnrs vincent.carpentier@inrap.fr

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

banniere-1.png

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site