Les salines de Troarn d’après le Livre rouge au début du XIVe siècle

Le fonds de Saint-Martin de Troarn, conservé aux Archives départementales du Calvados sous les cotes H 7744 à 900, est l’un des plus imposants ensembles de la série H pour la Basse-Normandie. Il offre un volume documentaire remarquable pour les XIe-XIIe siècles, tandis que la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle sont relativement mal renseignés. Une série d’actes délivrés après 1230 permet à nouveau d’observer le développement économique du monastère jusqu’à la date de 1320. Au-delà, les sources sont presque muettes jusqu’aux alentours de 1430, à cause des pertes dues à l’incendie et au pillage du chartrier en 1450. La fin du XVe et le XVIe siècle ont laissé une série d’aveux qui ont survécu à de nouvelles destructions causées par les huguenots de Coligny en 1562. Le fonds est riche de nombreux documents des XVIIe-XVIIIe siècles, dont la valeur informative n’atteint pas cependant celle des époques antérieures. Seules les pièces les plus importantes pour l’histoire du temporel de Saint-Martin de Troarn ont été analysées et éditées par René-Norbert Sauvage en 1911. L’année suivante, celui-ci a également édité un petit fascicule, bien moins connu quoique très instructif, qui présente les comptes détaillés de l’abbaye pour les années 1596-1597. Exception faite de ces quelques pièces, le fonds de Troarn est globalement assez méconnu à ce jour. Plusieurs éléments plus ou moins fiables peuvent être glanés dans le recueil jadis publié par Léchaudé d’Anisy au sujet des abbayes normandes. Des mêmes, les « Rôles de Bréquigny » nous livrent seulement quelques références à caractère relativement anecdotique pour la fin du Moyen Âge. Dernièrement, une charte ducale extraite de ce fonds et concernant les donations des comtes d’Évreux en faveur de Saint-Martin a été publiée par Pierre Bauduin. Dominique Rouet, quant à lui, s’est penché sur la composition du cartulaire nommé « Chartrier rouge », composé en 1338, à la suite du Liber rubeus, et conservé à la Bibliothèque nationale de France.

Le Liber rubeus Troarni de censibus et redditibus est conservé sous la cote H 7747 des Archives du Calvados. René-Norbert Sauvage en a laissé une analyse minutieuse, reprise dans la notice des Trésors des Abbayes normandes. Il s’agit d’un registre parchemin de 161 feuillets, mesurant 265 x 195 mm, réglé au crayon avec initiales peintes. Au folio 1 figure un titre alternatif, ajouté au XVIIIe siècle : « Parvus liber rubeus in quo agitur de censibus et redditibus abbatiae Troarni ». Au folio 159 se trouve une table sommaire, ajoutée au XVIIe siècle. Ce document est un registre censier, énumérant les redevances ou cens qui pesaient sur les terres dépendant de l’abbaye et détenues par des particuliers. On y trouve mention du nom du détenteur, la localisation et la surface des parcelles, les redevances qui les frappent. S’y trouve également la transcription de documents de portée plus générale relatifs à l’histoire du temporel, comme la bulle d’Innocent III ou la charte de Henri II d’Angleterre confirmant les possessions de l’abbaye, la charte de Guillaume, doyen du chapitre de Bayeux, relative à l’exemption de l’abbaye en 1169, ou encore divers documents à caractère économique comme la coutume du bac du Ham, à Hotot-en-Auge, en 1234. La rédaction du registre a dû commencer vers 1300 (date mentionnée au folio 87) et s’achever un peu avant 1312 (il est fait mention, au folio 148, de biens appartenant aux Templiers). Plusieurs moines y ont travaillé. Quelques lignes en tête de volume sont un faux grossier, daté par René-Norbert Sauvage de 1324, qui fut sans doute commis par un moine désireux de renforcer l’authenticité du manuscrit en l’attribuant à l’abbé Saffroi et qui, pour ce faire, s’est maladroitement inspiré du premier folio.

Les extraits que nous présentons ici (pièce n° 1) concernent les rentes en sel dues à l’abbaye de Saint-Martin de Troarn sur ses tenures situées à Divette, Varaville et Sallenelles, sur la rive gauche de l’estuaire de la Dives, au voisinage immédiat de l’honneur des comtes d’Évreux et du domaine royal. Leur intérêt premier réside dans les renseignements à peu près uniques qu’ils nous livrent sur la structure de la production, relayant en cela les trop rares données dont nous disposons par l’intermédiaire des jurées de La Trinité de Caen, évoquées plus haut, pour les XIIe-XIIIe siècles.

On observe tout d’abord que les salines énumérées ici correspondent à de modestes tenures : les superficies exprimées pour les dix tenures de Divette sont généralement comprises entre 2 et 3 acres, une seule valant une demi-acre, et deux dépassant 3 acres (3,5 et 5 acres). La moyenne est donc de 2,8 acres pour cet ensemble qui totalisait 28 acres. Les surfaces des tenures de Varaville et Sallenelles ne sont pas exprimées, à l’exception d’une seule, celle de Richard Venquel à Varaville, qui atteignait 60 vergées, soit 15 acres, et sur laquelle pesait une rente considérable de 70 asquets de sel. À Divette, où nous disposons d’une série de chiffres complète, on constate que les rentes les plus fréquentes se montaient à 14 asquets. Une seule n’atteignait que 4 asquets pour la tenure d’une demi-acre. Le volume total du sel dû à Divette se montait ainsi à 130 asquets tandis que les chiffres exprimés pour Varaville et Sallenelles nous livrent des sommes de 118 et 70 asquets, ce qui porte le revenu total des salines de Troarn à 318 asquets. Or, les équivalences observées dans notre censier nous révèlent que certaines rentes étaient versées en sommes de 4 ou 5 asquets, ce qui nous permettrait de convertir globalement cette recette en un total compris entre 63 et 79 sommes de sel. Si l’on rapporte cette estimation aux recettes en sel de ce domaine vers 1175-1180 et 1257, qui tournaient autour d’une quarantaine de sommes, il semble que ce volume ait pu dépasser celui que prélevaient les nonnes de La Trinité à Descanneville.

La répartition des rentes souligne l’existence d’une assiette homogène entre leur montant et la superficie des tenures concernées. De plus, aucune hiérarchie n’est clairement établie entre les tenanciers, bien que certains d’entre eux appartiennent clairement à la petite aristocratie locale : les de La Hougue, de Cabourg, Semion. Le nom de Robert de la Hougue est récurrent dans les titres relatifs à Varaville. On le retrouve notamment au début du XVe siècle dans une information délivrée par Gilles Alespée, vicomte de Caen, le 22 décembre 1412, précisant la valeur de la ferme de Varaville, dont Martin de La Hogue et Jean Hamffrey étaient naguère fermiers. La famille de Cabourg est citée quant à elle dans plusieurs actes des XIIe et XIIIe siècles, et l’on connaît notamment un homonyme impliqué dans une enquête datée de 1156-1159 portant sur les droits de Saint-Étienne de Caen à Dives-sur-Mer et Cabourg. En 1218, un certain Assellus de Caborc revendiqua le fief « as Geusdons », assis à Bavent et relevant de l’honneur du même nom, alors aux mains des comtes de Chester. Cet homme est à nouveau mentionné comme témoin par un arrêt de l’Échiquier de 1239. Il possédait en outre des terres en Angleterre : vers 1223, il avait dû faire face à une rumeur répandant qu’il avait trouvé la mort en Normandie, et ne rentra en possession de ses états insulaires qu’en 1226. Un autre Anselin de Cabort, mentionné au tout début du XIVe siècle dans le Liber rubeus, descendait vraisemblablement du précédent. Il est cité comme écuyer et tenait un hébergement situé au terroir de Sallenelles, qui relevait pour moitié de Saint-Martin de Troarn. La rente en sel qu’il devait au monastère valait plus du double de celle de son voisin Semion, probablement du fait qu’une bonne part des revenus de ce manoir provenait des salines environnantes. Tout comme Semion, le sire de Cabourg fit d’ailleurs montre à diverses reprises d’une assez mauvaise volonté au regard de cette rente, peut-être en raison de difficultés économiques croissantes au début du XIVe siècle. En 1317, les moines de Troarn déposèrent une plainte auprès du bailli de Caen au sujet de 24 asquets de sel, 2 chapons et 20 oies de rente, qu’Henri de Cabourg, écuyer, avait refusé de leur verser pour son héritage assis en la paroisse de Notre-Dame-du-Buisson à savoir son manoir avec grange, four et colombier et diverses pièces de terre dont l’une jouxtait Guillaume de Cabourg. Les arrérages en furent rendus après jugement aux assises de Caen, le mercredi précédant la Saint-Martin d’hiver 1317. Aux mêmes assises, un dénommé Robert Semion reconnut devoir 11 asquets de sel et un chapon au titre d’arrérage pour sa ferme, à l’abbaye de Troarn.

Seule une tenure de Varaville, celle du « fieu as Venqueneaus », alors aux mains de Richard Venquel, dont l’ancêtre fut un bienfaiteur du monastère, se détache très nettement de l’ensemble avec une rente de 70 asquets, soit cinq fois plus que la rente-type de Divette. Les autres tenanciers de Varaville devaient entre 11 et 20 asquets. Pour une raison qui nous échappe (peut-être tout simplement d’ordre pratique ?), la rente de ce gros fermier était comptabilisée en sommes de 5 asquets, contre 4 seulement pour tous les autres cas mentionnés.

Sans doute ces rentes en sel étaient-elles prélevées sur le site même de la production par les gens de Saint-Martin. C’était du moins le cas à Descanneville, sous la responsabilité du prévôt de l’abbesse de Caen qui visitait et mesurait le sel sur les grèves et se chargeait de faire porter le sel de rente au grenier de La Trinité, y compris celui décimé sur les salines de Varaville qui était mesuré en présence des vavasseurs. Quoiqu’ils aient sans doute participé à cette activité, les tenanciers de moindre condition, comme les bordiers, ne devaient aucune rente en sel. La situation semble à peu de chose près équivalente dans le domaine de Saint-Martin de Troarn. On note ainsi que deux tenures parmi celles de Divette étaient redevables d’une coutume spécifique liée à la vente du sel « à résidence ». Une autre, à Varaville, servait à la tenue du « plaid » de l’abbaye (« ubi tenentur placita nostra »). C’était peut-être sur celle-ci que les sauniers regroupaient leur production afin que les gens de l’abbaye prélevassent la rente abbatiale, selon le dispositif attesté au milieu du XIIIe siècle sur les grèves de Descanneville.

Le total des tenures de Saint-Martin de Troarn sur lesquelles pesaient des rentes en sel se porte à 22, mais rappelons que toutes n’étaient peut-être pas des salines. Aucune source comptable ne permet à ce jour d’en connaître le nombre exact. Celles qui figurent dans le Libre rubeus paraissent avoir été constituées d’un seul tenant, et affectées à l’office du salinier (salinarius) : « Nota quod salinarii nostri uniti sunt salinarie a tempore salnandi ab ». Cette dernière référence au « temps du saunage » sous-entend vraisemblablement que l’on procédait chaque année, au commencement de la belle saison, au partage des grèves entre les sauniers de l’abbaye. Comme l’avait remarqué Lucien Musset au sujet du domaine de Descanneville, les grèves sableuses dont on faisait les salines étaient au moins périodiquement cultivées, peut-être en fonction d’un cycle d’alternance entre la production de sel et les cultures. Le sel était produit au printemps, avant début mai, et il était donc possible de cultiver les grèves ensuite, au sortir de la « saison du sel ». Celle-ci est évoquée à de rares occasions, notamment dans un accord conclu le 25 mars 1159 en présence d’Henri II, entre l’abbé de Fécamp et Mathieu de Graville, au sujet des salines situées entre Graville et Harfleur : « Quando vero salinarii ponentur ad salinas ». La saison du sel était manifestement l’époque à laquelle on relevait les salines abandonnées depuis le printemps précédent, travaux auxquels l’accord passé devant Henri II fait allusion par une clause relative à leur construction ou réfection. On sait que les salines étaient des installations fragiles dont le nombre était fort susceptible de varier d’une année sur l’autre, au gré des aléas climatiques. En témoignent clairement les sources relatives à l’Avranchin pour le XVIIIe siècle. Celles-ci nous rappellent qu’en moyenne, à cette époque, seule la moitié des grèves était effectivement rentabilisée chaque année, en raison des pluies surtout, qui détruisaient les tas de sable à partir desquels on faisait le sel, du rythme des marées, du mouvement des chenaux et des bancs, des destructions de tempête, etc. Ces éléments trouvent quelques échos pour le Moyen Âge, par exemple au sujet des salines de Harfleur au XIe siècle, de la Touques au milieu du XIIIe puis dans la première moitié du XVe siècle, ou de Bouteilles, aux XVe et XVIe siècles. La vie, sur le littoral de la Manche, n’a probablement jamais été oisive, pas plus pour nos sauniers que pour les autres. Il fallait entretenir chaque année les fossés et autres infrastructures établies dans le sable. Le cartulaire de Saint-Pierre de Préaux fait ainsi état d’une saline localisée à Harfleur, donnée au monastère en 1078 par Guillaume Malet, dont l’aumône fut commuée avant 1087 par son fils Robert en une rente de 7 « ambras » de sel après qu’elle eut été dévastée par une tempête. Tous ces travaux étaient sans doute inclus dans le « service du sel » dû par certains tenanciers, à l’instar des vavasseurs de Descanneville qui, toujours selon la jurée de 1257, étaient redevables de ce service spécifique. Bien que sa nature exacte n’y soit pas davantage précisée que dans le Livre rouge, on suppose que ce service comprenait également le « havelage », consistant en la formation des tas de sablon dont on extrayait la saumure. Cette opération impliquait le recours à un animal de trait voire un attelage : « Johanna filia Roberti Thome V acras pro semel / ad feriam Prati et servicia salis sicut predictos / et I summagium ».

Eu égard à ces rapprochements, la mention par le Livre rouge d’un « temps du saunage » (« a tempore sa[lna]ndi ») est particulièrement éloquente. Nous y voyons en effet une référence à ce partage du sable qui devait être fait annuellement entre les tenanciers de l’abbaye chargés de faire le sel, selon un procédé mieux connu à une époque plus récente pour les salines de l’Avranchin : « La délimitation des salines, propriétés intermittentes qui se défaisaient et se reconstruisaient au gré des divagations périodiques des rivières (...), était basée sur de grosses pierres de teinte claire enchâssées dans les digues protégeant les mondrins, et situées à la carre de celles-ci (...). Tous les ans, peu de temps avant la récolte du sablon, un jour où la visibilité était bonne, les sauniers se réunissaient sur le rivage pour retracer sur les grèves blanches les limites des salines. (...) Le repérage des limites se faisait en effectuant une visée sur un amer lointain. Le maître-saunier, debout sur le rebord du mondrin, juste à l’aplomb de la borne, guidait ses ouvriers pour planter des pieux en bois (...) servant de jalons suivant l’alignement de la visée. Ensuite la ligne de partage entre deux salines se traçait sur le sablon avec la pointe d’un palet en reliant entre eux les implantations des jalons. » Notons que des pratiques à peu près similaires sont également attestées pour la récolte des algues sur le rivage, autre activité saisonnière des gens de la côte. À chaque environnement ses points de repère : sur les vastes grèves de l’estuaire de la Dives, le regard se pose sur les pieux plantés dans les cours d’eau, les fossés, le relief environnant, les arbres les plus hauts, les buttes de sable ou « hogues » elles-mêmes qu’on avait abandonnées l’hiver à l’inondation cyclique du marais. Chaque année, sans doute vers la Marchesque (21 mars), fête fondamentale dans le sanctoral comme dans toute l’activité économique de Saint-Martin de Troarn, ces marqueurs du paysage permettaient de procéder à la réfection des salines.

Les vingt salines énumérées par le Liber rubeus étaient chacune redevables au monastère du « salnerium », droit sur le sel apparemment distinct des rentes. Nous le trouvons déjà évoqué au tout début du XIIe siècle dans une charte de Robert de Beaufou dit « le jeune », vassal du comte d’Évreux, dont suit la transcription (pièce n° 2). Par cette charte, ce dernier concède à Saint-Martin de Troarn l’église Saint-Germain de Varaville, à l’exception de deux gerbes de dîme, le monastère étant affranchi de tout service séculier. Le comte d’Évreux Guillaume confirme cette donation et ajoute pour sa part tous ses hommes demeurant en son bourg de Varaville ou tous les paroissiens de la dite église. Hugues fils Louvet donne quant à lui le salnerium. Ces donations privées sont probablement intervenues à la suite de la remise en ordre qui suivit les troubles de la succession de Guillaume le Conquérant, troubles auxquels le comte d’Évreux ne fut pas étranger puisqu’on sait qu’il usurpa un temps les salines de La Trinité à Descanneville (Escrenevilla). La nature du salnerium n’est pas indiquée mais il est précisé que ce droit provenait de Hugues fils Louvet dont le frère Guillaume atteste pour le comte au bas de la copie. Or, on sait qu’entre 1101 et 1125, ce même homme confirma et augmenta les libéralités qu’avait consenties avant lui son père, Guillaume Rabuet, en faveur de Saint-Pierre de Préaux, portant sur l’église et les salines de Cabourg, contiguës à celles de Varaville. Au début du XIIe siècle, et avant 1115, il abandonna également à Saint-Martin de Troarn un homme libre de toute coutume à Varaville. Ces indices confirment le lien étroit entre le salnerium et la mise en valeur salicole de cet espace, sur la rive gauche du marais estuarien de la Dives.

Fig. 3 ­– Planche de l’Encyclopédie décrivant les salines de l’Avranchin au XVIIIe siècle. Très peu de détails nous sont parvenus sur l’organisation pratique de la récolte du sel ou sur les installations nécessaires aux sauniers. Cette lacune est parfaitement banale en ce qui concerne les sources écrites médiévales. Faute de fouilles archéologiques en nombre suffisant, ce que l’on connaît des modalités concrètes de l’aménagement et du mode de fonctionnement des salines aux époques historiques demeure très largement tributaire des sources écrites et, plus rarement, figurées des XVIIe-XIXe siècles (fig. 3). Pour le XVIIe siècle, certaines d’entre elles concernent des secteurs tout proches de l’estuaire de la Dives. Quel que soit le secteur précis qu’ils décrivent, tous ces documents convergent dans la description qu’ils donnent des salines littorales. Le portrait le plus achevé en a été brossé pour l’Avranchin par Alain L’Homer et Charles Piquois, qui ont ainsi réalisé la synthèse des sources modernes disponibles, depuis le chapitre de l’Encyclopédie dédié aux salines de la baie du Mont Saint-Michel, jusqu’aux rapports édités au milieu du XIXe siècle sur cette industrie alors encore dynamique. L’un des principaux acquis de ce travail réside dans la mise en valeur d’un important patrimoine bâti et paysager lié à cette activité. Au premier chef de ce patrimoine, les grèves proprement dites étaient découpées en longues et étroites parcelles laniérées, perpendiculaires au rivage. En haut de la pente, une digue de pierre bordée d’un fossé côté mer les séparait des masures de sauniers, disposées en une ligne continue parallèle à la plage. Ces huttes étaient implantées sur un « mondrin », tertre artificiel préalablement formé de sablons lessivés afin d’en extraire le sel. À proximité de la construction se dressait une « moie », ou tas de sablon récolté sur les grèves. Les divers équipements nécessaires à la chaîne opératoire de la fabrication du sel se trouvaient réunis sur le site même. Il s’agissait tout d’abord du « haveau », sorte de grand râteau tiré par un cheval servant au ramassage du sablon et à la formation de la « moie », que l’on voit représenté dans la partie inférieure de la planche de l’Encyclopédie (fig. 3). Un jeu de cuves et de fosses servait ensuite au lessivage du sable et à la concentration de la saumure. Celle-ci était alors portée à ébullition et l’eau évaporée dans des chaudières métalliques posées sur des fourneaux, afin d’obtenir la cristallisation du sel. Des vanneries servaient enfin à l’égouttage du produit fini. La plupart de ces ustensiles étaient confectionnés en matières périssables, et de ce fait ont presque tous complètement disparu.

Force est de constater combien l’archéologie des salines médiévales reste dans l’ensemble bien mal lotie, en regard des périodes antérieures qui sont, et de très loin, mieux documentées. Dans la sphère anglo-normande, la plupart des données disponibles concernent les salines de Nantwich (Cheshire), datées du XIIe siècle, où des ateliers ont pu être reconstitués avec une rare précision grâce à l’état de conservation exceptionnel de leurs fondations et des matériaux organiques. Il s’agit toutefois de salines intérieures, dont l’activité était organisée autour des puits salés de cette région. D’autres sources archéologiques, certes plus ténues, méritent d’être également signalées pour l’Angleterre, sur les sites de Droitwich (Worcestershire), pour les VIIe-IXe siècles, ainsi qu’à Bicker Haven (Lincolnshire), au XIVe siècle – ce dernier s’insérant dans un environnement très proche de celui des marais de la Dives. Ce dossier archéologique se monte à bien peu de chose, si l’on considère notamment la forte densité de salines recensées par le Domesday Book dans certaines régions d’Angleterre, comme l’Essex. Sans doute au cours du haut Moyen Âge, l’abandon de l’ancienne technique des briquetages au profit de chaudières métalliques grâce auxquelles l’ébullition de la saumure pouvait désormais être obtenue sur de simples foyers temporaires, a-t-il contribué à l’effacement de cette activité dans les couches archéologiques.

Les quelques renseignements inédits que distillent nos documents jettent quelque lueur sur la configuration des salines de la Dives au XIVe siècle. Ainsi, une tenure de Sallenelles nous apporte un élément atypique, par la mention d’une grève et d’un « houguechon ». Ces éléments peu détaillés semblent correspondre aux composantes principales de toutes ces salines, telles qu’a pu les identifier Lucien Musset à partir d’autres documents comptables de cette époque, et telles de surcroit qu’on les retrouve également dans le Lincolnshire , au début du XIVe siècle : une grève sableuse dont la surface était « havelée » ou ratissée vers une petite butte cernée par un fossé, nommée « hogue », comme à Périers-en-Auge en 1267 (pièce n° 3) ou d’une forme dérivée de ce terme, comme ici « houguechon », butte sur laquelle on procédait aux opérations de lessivage et de filtration du sablon pour obtenir la saumure. Celle-ci était ensuite chauffée sur de simples foyers, probablement comme à l’époque moderne dans des cuvettes en plomb, afin d’opérer la cristallisation du sel ignifère. L’enquête de 1257 sur le domaine de Descanneville fait état quant à elle d’un « hogaston » de 4 acres associé à un vilainage. À Varaville et alentours, ces termes désignaient probablement l’une ou l’autre de la centaine de « hogues » recensée par Lucien Musset dans le Domaine à Varaville. Le même terme est attesté au début du XIVe siècle en Angleterre pour désigner des tertres ceinturés d’un fossé circulaire, formés par l’accumulation du sablon, à l’image des « mondrins » de l’Avranchin et, surtout, de ce que l’on connaît de la saline beaucoup plus ancienne d’Hirel, en Baie du Mont Saint-Michel.

Bien que ce mode opératoire ne transparaisse nulle part dans notre document, on sait, grâce à l’archéologie, que de telles installations ont bel et bien existé au Moyen Âge, à la lumière notamment de découvertes qui sont à mettre au compte des grands programmes de prospection conduits dans les Fens du Lincolnshire. À Beacker Haven (Lincolnshire) ont ainsi été mis au jour deux fourneaux d’argile longs d’environ 2 m, établis à l’intérieur des fondations d’une hutte perchée au sommet d’un petit tertre constitué d’alluvions en provenance du marécage. D’autres foyers oblongs, observés à proximité, signalent l’existence de plusieurs installations similaires dans les environs. Le mobilier associé à ces vestiges (pièces de vêtement et outillage agricole métallique, céramique, monnaie, restes de faune terrestre et de poissons, fragments de récipients en plomb…) atteste la vocation à la fois domestique et artisanale du site, et permet de le dater avec précision du premier quart du XIVe siècle. Des dispositifs similaires, qu’il reste à ce jour à exhumer, ont très certainement été implantés dans l’estuaire de la Dives où la trace de nombreuses petites buttes tapissées d’herbe est encore nettement visible sous forme d’un semis de micro-reliefs dans les marais de Varaville, Merville et Cabourg, toujours connus sous l’appellation locale de « hogues ». Ces reliefs font de longue date partie du paysage local. Des tertres similaires, inscrits dans de petits méandres formés par des affluents plus ou moins divagants de la Divette, apparaissent encore clairement sur un plan de Cabourg levé au XVIIe siècle. Il est peu douteux pour nombre d’entre elles, que ces petites buttes ont dû être liées au moins dans un premier temps à l’exploitation de salines, puis converties en prairies au fil de l’atterrissement et de l’assèchement final du marais, délaissé par la mer. À ce jour, une série de sondages réalisés à la tarière nous a permis de recueillir, après tamisage des échantillons de tangue prélevés à la surface de ces hogues, de minuscules nodules d’argile cuite et paillettes de charbon. Une observation à la loupe binoculaire a permis en outre d’observer la présence dans un échantillon recueilli en contexte humide d’une forte densité de micro-charbons invisibles à l’œil nu, qui pourraient correspondre à des lits de cendres laissés par les foyers de salines.

Source : Vincent CARPENTIER, Inrap-Craham, Umr 6273 Ucbn/Cnrs vincent.carpentier@inrap.fr

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