L'ETRANGE CHEMISE

Il était une fois un roi riche et puissant qui décida un jour de rénover somptueusement la salle principale de son palais. A cette époque, dans son royaume, vivait un charpentier qui n'avait pas son pareil. Son nom était sur toutes les langues, et la renommée de ses mains habiles parvint jusqu'au souverain. Celui-ci le fit appeler. Il le questionna sur la façon dont il s'y prenait, puis, lui faisant confiance, il lui donna à faire ce travail. C'était un événement dont parla beaucoup la noblesse des campagnes.

Un chevalier l'apprit. Il possédait une propriété et, lorsqu'il fut au courant de l'inégalable habileté du charpentier, il le fit appeler pour lui proposer de lui donner sa fille en mariage. Vous pouvez imaginer combien notre artisan se réjouit d'une union si flatteuse. Quant à la fiancée, elle ne se résolut qu'à regret à ce mariage avec un homme de si basse naissance. Néanmoins, rien ne s'opposa à la célébration de cette noce.

Après la fête, la femme du chevalier fit appeler son gendre et lui dit : « Puisque tu es à présent le mari de ma fille, je tiens à t'offrir quelque chose. Prends cette chemise. A première vue, elle est comme les autres, mais ce n'est qu'une illusion. En fait, elle possède un pouvoir particulier. Revêts-la et garde-la jusqu'à ta mort. Tu n'auras pas besoin de la laver. Elle ne se salira ni ne se déchirera tant que toi et ta femme serez unis par le mariage. Mais que Dieu vous garde d'être infidèles, sinon la chemise se salirait et devrait être lavée comme n'importe quel autre linge ».

Le charpentier écouta bien ce que disait sa belle-mère. Il prit la chemise et déclara: Je te remercie du fond du cœur de ton cadeau. Il nous rappellera, à moi et à mon épouse, que nous nous devons fidélité jusqu'à la mort. Le pouvoir de cette chemise nous y aidera puisqu'il mettrait en évidence le moindre manquement à notre parole.

Peu de temps après, le Roi fit savoir au charpentier qu'il était temps de se mettre à la tâche. Le maître se rendit donc à la ville principale, sans oublier de prendre sa fameuse chemise. Et il laissa sa femme à la maison. Il portait sa chemise tout en travaillant au palais, et jamais elle ne se salit, bien qu'il suât abondamment. Les gens remarquèrent le phénomène et s'en étonnèrent vivement. Tant et si bien qu'un jour, un courtisan de l'entourage du roi s'arrêta près de lui pour l'observer et lui dit : « Raconte-moi, maître, je t'en prie, comment il se fait que, bien que travaillant toujours avec la même chemise, tu ne la salisses jamais et n'aies jamais besoin de la laver ? ». Le charpentier répondit : Elle est de celles qui ne peuvent être salies! Mais le gentilhomme ne fut pas satisfait par cette réponse, et il insista : « Tu ne me dis pas tout. Si ce que tu prétends est vrai, c'est tout à fait inhabituel ».

Le charpentier répliqua : « En effet. Cette chemise est un présent de ma belle-mère. Elle possède un pouvoir. Elle ne reste propre que si ma femme et moi demeurons fidèles l'un à l'autre. Ces paroles touchèrent la vanité du courtisan qui se dit : « On va voir si tu ne seras pas obligé de laver au moins une fois ta chemise! » Et, comme il était de surcroît très volage, il se rendit chez le charpentier en cachette.

Quand il arriva, la femme du charpentier l'accueillit aimablement et lui offrit une collation digne de son rang. Oubliant toute politesse, le gentilhomme commença à la courtiser et à lui parler d'amour. Elle l'écouta et demanda : « N'es-tu venu, seigneur, que pour me faire la cour? »

Et lui répondit : « Bien sûr, je n'ai fait ce chemin que pour conquérir tes faveurs». Et il se remit aussitôt à lui promettre la lune si elle l'agréait. Comme si elle croyait à ses promesses, elle répliqua : « Viens avec moi, et tu auras ce que tu désires ». Tout impatient, le chevalier la suivit dans une pièce déserte. Dès qu'ils y furent entrés, elle recula soudain et referma la porte à clé sur son soupirant en disant : « Attends donc ici aussi longtemps que je le voudrai! » Elle le garda ainsi enfermé, ne lui donnant pour toute pitance que du pain et de l'eau par une sorte de guichet. Bien entendu, il la supplia de le laisser partir, mais elle répondit avec entêtement qu'elle ne le libérerait que lorsque son époux serait revenu de chez le roi.

Plusieurs jours s'écoulèrent. Un second courtisan questionna le charpentier sur les vertus de cette chemise. Dès qu'il fut au courant, il n'eut de cesse, lui aussi, de faire en sorte que la chemise se salît. II se rendit à son tour chez le charpentier. Une fois de plus, l'épouse accueillit aimablement le courtisan. Elle écouta patiemment ses galanteries et le conduisit comme le premier dans la chambre où elle l'enferma.

Comme par jeu, un troisième courtisan s'arrêta près du charpentier et lui posa les mêmes questions que les deux premiers. II reçut les mêmes réponses et eut la même attitude : il se rendit chez la femme du charpentier, et elle, après l'avoir entendu, l'enferma à son tour dans la chambre avec du pain et de l'eau. On ne tarda pas à s'inquiéter à la cour du sort de ces trois gentilshommes, car ils ne s'étaient pas présentés depuis quelque temps devant le roi. Juste à ce moment, la tâche du charpentier fut achevée. Il put enfin retourner chez lui, où sa femme l'accueillit avec joie.

Tandis qu'ils s'embrassaient, elle regarda sa chemise, et quand elle eut constaté qu'elle était intacte, elle soupira d'aise : « Il existe entre nous un véritable amour, cette chemise le prouve ». Le charpentier répondit : « Cela me rappelle, ma bien-aimée, que je dois te conter quelque chose pendant que ma mémoire est encore fraîche. Tandis que je travaillais à la cour du roi, trois chevaliers sont venus me trouver l'un après l'autre pour me demander comment il se faisait que ma chemise ne soit jamais sale. Quand ils en connurent la cause, ils partirent et personne ne les a plus jamais revus. N'est-ce pas étonnant? »

Mais l'épouse n'en conçut aucune surprise. Elle se contenta de sourire en disant : « Je sais où ils sont et je vais te l'apprendre. Pendant que tu étais absent, ils sont venus ici l'un après l'autre tenter de me convaincre d'être infidèle avec force mots doux, promesses et cadeaux. Moi, j'ai fait ce qui m'a semblé le mieux. Je les ai enfermés dans une chambre vide où je les ai tenus prisonniers jusqu'à ce jour. Ils auront eu le temps de s'assagir. A l'avenir, ils ne tenteront plus rien contre les femmes vertueuses et feront mieux de se préoccuper de leur honneur, comme il se doit pour tout bon chevalier. J'ai pris soin pendant ce temps de leurs chevaux. Ils n'ont manqué de rien ».

En entendant cela, le charpentier se réjouit de la fidélité de sa femme. Il délivra les chevaliers après leur avoir fait promettre de ne plus rien tenter contre l'honneur des dames honnêtes. Ainsi s'achève l'histoire de cette chemise étrange car, à partir de ce jour, le charpentier et son épouse vécurent dans l'amour et la fidélité partagée jusqu'à la fin de leur existence.

 

Commentaires (1)

1. benoit choquart 04/06/2010

Bonjour
Merci pour cette histoire! Je vais la raconter samedi prochain dans un cadre médiéval...je pense que les enfants auront plaisir à l'entendre...la possibilité de s'aimer toujours est une idée qu'il faut défendre encore aujourd'hui tant l'amour est mis à l'épreuve de nos jours...bien à vous, Benoit.C

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