LES CADEAUX MAGIQUES

Il était une fois, dans un pays fort lointain et oublié de nos mémoires, un sage souverain. Il avait trois fils qu'il chérissait énormément. Quand il eut vieilli et qu'il sentit sa mort prochaine, il légua. à son fils aîné tout l'héritage que son propre père lui avait laissé autrefois. A son fils cadet, il abandonna tout ce qu'il avait lui-même accumulé au cours de sa vie. Au troisième de ses fils, il donna trois cadeaux : une bague, une broche et un tapis précieux. La bague avait un pouvoir : celui qui la passait à son doigt jouissait de la bonne grâce de tous les gens et, par cette faveur, obtenait tout ce qu'il désirait. Le pouvoir de la broche était tel que celui qui la portait à sa poitrine pouvait voir se réaliser le moindre souhait de son cœur. Quant au tapis, il avait cette particularité : quiconque s'asseyait dessus pouvait se faire transporter instantanément où bon lui semblait, fût-ce au bout du monde.

Lorsque le roi remit à son plus jeune fils ces trois cadeaux, que lui avait préparés avec toute sa science un magicien renommé, il dit : «Jonata, mon préféré, tu es mon benjamin et je te donne ces trois présents afin que tu te consacres à la recherche de la connaissance. Il ne me reste aucun autre héritage à t'offrir. Ta mère gardera pour toi ces cadeaux et te les remettra au fur et à mesure que tu en auras besoin.» Après avoir dit cela, il se tourna contre le mur et rendit le dernier soupir.

Les trois fils traitèrent le défunt avec tous les honneurs. Puis les deux aînés prirent possession de ce qui leur avait été légué. Quant au plus jeune, il pria sa mère de lui remettre la bague. Il voulait, grâce à elle, se lancer dans de hautes études. Sa mère lui dit : «Je te donne cette bague afin que tu t'efforces d'acquérir du savoir. Mais méfie-toi des femmes rusées contre lesquelles tu n'as pas été prévenu! » Jonata prit la bague et s'en fut à l'école. Là, il fréquenta assidûment les cours et assimila les sciences. Un jour cependant, il rencontra dans la rue une jeune fille. Elle était d’une beauté indescriptible, son charme laissait pantois quiconque la regardait. Dès qu'il la vit, il fut captivé par son regard. II la garda près de lui et l'aima par-dessus tout, si bien que tout le monde pensa qu'il allait l'épouser. La bague qu'il avait héritée et qu'il portait à son doigt lui attirait la faveur et 1e respect de tous. Grâce à elle, il obtenait absolument tout ce qu'il désirait.

Aussi choyait-il ses hôtes et distribuait-il des cadeaux, tout cela en vertu du pouvoir de son anneau. Sa bien-aimée, qui ne voyait jamais sur lui ni or ni argent, s'étonna. D'où tirait-il de quoi régler ses prodigalités? Aussi, lui dit-elle un jour qu'il était partie- librement de bonne humeur : «Mon bien-aimé, les gens racontent sur toi toutes sortes de choses. Tu n'as ni or ni argent. Comment se fait-il donc que tu puisses ainsi ne rien posséder et te montrer si prodigue? »
 Jonata lui répondit : «Dieu a plus de pouvoir que l'or et l'argent. Dieu peut me donner ce que je lui demande.» Mais la jeune fille ne fut pas satisfaite de cette réponse évasive. Elle le pressa davantage: Il n'existe personne que j'aime autant que toi. Ouvre-moi donc ton coeur et dis-moi l'entière vérité.» Elle réitéra sa question bien souvent. Finalement, comme il n'aimait pas le mensonge, il dit: «Ma chérie, je vais te raconter ce qu'il en est. Mon père m'a légué cette précieuse bague qui possède le pouvoir suivant : celui qui la porte acquiert la faveur et l'amour de chacun. Grâce à cela, je reçois des gens ce que bon me semble et je peux mener grande vie.» Aussitôt, elle répliqua : «Ecoute-moi, et fais ce que je vais te conseiller. Tu n'auras pas à le regretter. Chaque jour, tu vis parmi des gens au milieu des festivités. Là, tu peux te trahir au sujet de ton anneau. Mieux vaut me le confier. Je le garderai fidèlement jusqu'à ce que tu en aies besoin. » Jonata se rendit finalement à ses raisons et lui confia la bague. Aussitôt, la faveur des gens commença à se faire moins sentir puis même à disparaître. Quand il s'en aperçut, il lui demanda de lui rendre la bague afin de retrouver l'amour et la faveur des gens, car sa richesse s'épuisait. La jeune femme dit :«Tout de suite !» Elle s'en fut à sa chambre et ouvrit son coffret. Mais elle s'écria : «Misère de misère! Des voleurs sont venus. Ils ont pillé le coffret et emporté l'anneau !» Quand Jonata entendit cela, ses entrailles se nouèrent, il pleura amèrement.

Peu de temps après, i1 rendit visite à la reine, sa mère, et lui conta l'incident. La reine dit : «Ah! Mon bon fils! Ne t'avais-je pas prévenu contre les femmes? Et voilà que justement l'une d'entre elles t'a trompé! Mais ce qui est fait est fait. A présent, je vais te donner cette broche. Garde-la soigneusement car, si tu la perdais aussi, tu devrais renoncer aux honneurs et au succès.» Jonata prit la broche et s'en retourna à l'école. Mais voilà qu'aux portes de la ville il vit arriver vers lui sa bien-aimée. Elle l'accueillit comme si de rien n'était. Dès qu'il la vit, Jonata oublia la recommandation de sa mère. Il la garda de nouveau près de lui et, comme auparavant, organisa des banquets et distribua des cadeaux, tant et si bien qu'on parla encore de lui par toute la ville. La jeune fille s'étonna encore. Où prenait-il tout cela? Il n'avait pas un sou vaillant. Alors, un jour qu'il était un peu gai, elle lui dit : «Mon seigneur, que j'aime de toute mon âme, j'ai à te poser une petite question. Ne refuse pas de répondre à ta bien-aimée. Ecoute : tu organises banquet sur banquet et pourtant, tu n'as, que je sache, le moindre sou en poche. Explique donc à ta servante comment cela est possible.»Il répondit : «Je ne te dirai rien. Une fois déjà, je t'ai livré mon secret, et tu m'as fait perdre ma bague. C'est pourquoi il ne me dit rien de te révéler encore ce qu'il est préférable de garder caché.»

La jeune fille répliqua : «Ecoute-moi, seigneur. Ce qui m'est arrivé avec l'anneau, tu ne dois pas me le reprocher. Cela aurait pu advenir à plus malin que moi, car on ne peut rien contre la ruse des voleurs. Maintenant, si je savais ce que tu gardes dans ton coeur, j'agirais tout autrement.» Tout d'abord, Jonata résista à son discours, puis il se laissa fléchir et dit : «Puisque c'est ainsi, je vais te révéler la vérité. Regarde cette broche. Je la tiens de mon père. Celui qui la porte sur sa poitrine voit combler par elle tous les désirs de son coeur. C'est pourquoi je la porte et reçois tout ce à quoi j'aspire. La jeune fille recueillit cette révélation et poursuivit son discours : «Est-ce bien raisonnable, mon aimé, de la porter chaque jour du matin au soir? Tu pourrais songer en une heure seulement à tout ce dont tu as besoin pour une année. Confie-moi donc cette broche! Dès que tu le voudras, je te la rendrai afin que tu fasses le souhait qu'il te plaît.»

Jonata répondit : «J'ai peur que tu ne la perdes, tout comme la bague. Dans ce cas, je serais réduit à la mendicité.» Mais elle ne cessa de le harceler : «Cette bague m'a servi de leçon. Je te promets de prendre si grand soin de cette broche qu'elle ne pourra tenter personne ! J’en fais le serment.» Alors, Jonata la crut et lui confia la broche. Quand le besoin s'en fit sentir, il la lui réclama. Mais la jeune fille lui avoua que le bijou lui avait été, une fois de plus, dérobé. Cela le plongea dans un profond désespoir. Il se reprocha : «Comme j'ai été fou de lui confier cette broche, alors qu'elle avait déjà perdu ma bague!» Une fois encore, il rendit visite à sa mère et lui conta toute l'affaire. La reine fut très contrariée et s’écria : «Ah! Mon cher fils! Pourquoi as-tu fais confiance à cette femme? Elle t'a trompé à deux reprises. On ne peut te considérer autrement que comme un benêt. Je n'ai plus rien à t'offrir à présent que ce précieux tapis que t'a légué ton père. Si jamais tu le perds, ne reparais plus devant moi!»

Jonata prit le tapis et s'en retourna en ville. Lorsque sa fiancée sut qu'il était de retour, elle se réjouit. Elle alla vers lui comme si de rien n'était et l'accueillit aimablement. Lui, déplia le tapis et dit : «Regarde, ma douce. Ce tapis m'a été légué par mon père sur son lit de mort. Assieds-toi dessus avec moi.» Lorsqu'ils furent installés tous deux sur le tapis, le prince prononça en lui-même : «Allons loin d'ici, là où le pied de l'homme ne s'est pas encore posé» Au moment même où il eut cette pensée, le tapis les emporta tous deux et les déposa au bout du monde, dans une forêt étrange qu'aucun regard humain n'avait encore contemplé. Là, la jeune fille commença à s'inquiéter : «Où sommes-nous, seigneur ?» Jonata répondit : «Au bout du monde. Du moins je l'espère. Souviens-toi de la façon dont tu m'as odieusement trompé au sujet de la bague et de la broche. Je décide donc de te laisser en pâture aux fauves, si tu ne me donnes pas l'assurance de me restituer mes biens !» Elle répliqua : «Pitié pour moi, seigneur! Si tu me ramènes là où nous vivions auparavant, je te jure sur ma vie que je te rendrai la bague et la broche.» Jonata la crut et dit : «Puisque c'est ainsi, je te reconduis en ton pays!» Mais elle ne se calma point. Sa curiosité la démangeait tant qu’elle insista : «Tu as ma parole à présent. Tu pourrais donc au moins me faire confiance et me dire comment nous sommes parvenus jusqu’ici.» Le pauvre Jonata se mit à parler et lui apprit imprudemment ce qu'il aurait mieux fait de garder pour lui : «Mon tapis a le pouvoir de transporter à son gré quiconque s'assoit dessus.» Et il poursuivit : «Allonge-toi, ma chérie, que je puisse me reposer contre ton épaule. C'est curieux, mais j'ai soudain envie de dormir…»

Elle prit sa tête et la posa contre sa poitrine. Il s'endormit aussitôt. Alors, elle tira doucement le coin du tapis sur lequel il reposait et elle pensa : «Que je sois transportée où je me trouvais auparavant !» Et le tapis l'emporta instantanément. Pour sa part, Jonata demeura allongé tout seul dans la forêt, endormi, comme noyé dans un sommeil ténébreux. Enfin, lorsqu’il se réveilla, il ne vit plus ni tapis ni jeune fille, il se mit à pleurer amèrement, à sangloter et à soupirer en gémissant : «Mon Dieu! Qu'ai-je fait? Je ne sais plus comment repartir d'ici.» Une grande angoisse le saisit, car il n'y avait âme qui vive alentour, seuls des oiseaux voletaient très haut, au-dessus de lui. Puis il se ressaisit, et se mit à marcher où ses yeux et ses pas le conduisaient.

A force d'avancer, il rencontra une route et ne s'en écarta plus. II la suivit tout le long du jour et finit par arriver au bord d'un torrent qu'il devait passer à gué pour continuer son chemin. L'eau de cette rivière était si acide qu'en s'y mouillant les jambes, il sentit sa chair entamée jusqu'à l'os. Cela lui fit très mal. Il prit cependant le temps d'emplir une petite bouteille de cette eau et de l'emporter avec lui. Un peu plus loin, il aperçut un arbre tout chargé de fruits. Il était si affamé qu'il s'en rassasia. Mais ensuite, il fut couvert d'affreuses plaies. Néanmoins, il emporta quelques-uns de ces fruits avec lui. Il poursuivit sa route en se lamentant : «Mon Dieu! Que faut-il que j'endure !» Ce faisant, il arriva de nouveau au bord d'une rivière. Une fois encore, il devait la traverser. Mais, alors que la première eau lui avait arraché la chair des os, la seconde le cicatrisa et l’apaisa. Il en prit aussi dans une petite bouteille. Puis il eut à nouveau faim. Il aperçut un arbre dont les branches ployaient sous les fruits. Il en mangea. Alors que les premiers fruits lui avaient donné la lèpre, les seconds le guérirent de tous ses ulcères. Il en cueillit et les emporta. Il sentit alors un regain d’espoir le porter à nouveau.

Peu de temps après, Jonata aperçut au lointain un beau château. Il en sortait précisément deux hommes richement vêtus. Ces deux hommes lui demandèrent qui il était. Il répondit : «Je suis médecin. II n'en existe pas de meilleur que moi. Les hommes répliquèrent : «Notre roi, qui gît dans ce château, est atteint par la lèpre. Si tu parvenais à le guérir, tu recevrais en retour honneurs et richesses.» Jonata dit : «Avec l'aide de Dieu, je le guérirai.» Mais les hommes le prévinrent : «Avant toi, l'ami, beaucoup ont essayé et échoué. Ils y ont laissé leur tête. Mais si tu es sûr de réussir, nous te conduirons à lui.» Jonata répéta : «Dites-vous bien que je le guérirai !» Ils le conduisirent donc devant le roi que la maladie clouait au lit. Jonata lui donna à boire de l'eau et à manger des fruits miraculeux. Trois jours après, le roi était guéri. Sa peau était devenue lisse et saine comme celle d'un enfant. Alors, le souverain donna à Jonata tout ce qu'il désirait et le garda près de lui, le tenant en haute estime.

Cependant, chaque jour, Jonata allait se promener au bord de la mer afin de voir si, par hasard, aucun navire n'arrivait des terres lointaines. Il y retourna souvent sans qu'aucun vaisseau n'apparût. Mais un jour, un orage éclata et, à sa grande joie, amena un bateau. Jonata questionna les hommes d'équipage afin de savoir si certains d'entre eux ne venaient pas de son pays. Or, justement, il y en avait quelques-uns qui venaient de sa ville et avaient même fréquenté son école. Il s'entendit avec les marins pour qu'ils le ramènent chez lui. Puis il pria le roi de le laisser partir. Ce dernier lui rendit sa liberté à contrecœur mais le combla de présents en guise d'adieu.

Ainsi, Jonata retourna dans son pays, chargé d'honneurs. Il atteignit la ville où vivait son ancienne fiancée. Là, le bruit se répandit bientôt qu'un extraordinaire médecin était arrivé d'un lointain pays et qu'il savait guérir toutes sortes de maladies. La personne la plus riche de la ville était l'ancienne fiancée. Sa richesse lui venait des cadeaux qu'elle avait dérobés jadis à Jonata. Mais à présent, elle gisait presque morte, tourmentée par la maladie. Quand elle fut au courant de la venue de ce fameux médecin, elle envoya quelqu'un le prier de lui rendre visite, lui faisant promettre riche récompense au cas où il la guérirait. Jonata ne se fit pas reconnaître. La jeune fille ne le reconnut pas non plus, car elle le croyait mort depuis longtemps. Il lui dit : «Chère Dame, aucun de mes remèdes ne pourra t'aider si tu ne me dis pas la vérité. Si tu détiens la propriété d'autrui, rends-la-lui. Ensuite, je ferai ce que j'ai à faire.

Alors, elle avoua la façon dont elle avait dupé Jonata au sujet de la bague, de la broche et du tapis, et la façon dont elle l'avait abandonné dans le désert du bout du monde, à la merci des bêtes féroces. Là-dessus, il insista : «A présent, belle dame, dis-moi où tu as caché les objets que tu as dérobés. La malade répondit : «Dans le coffre, là, au pied du lit. Voici la clef. Ouvre-le !» Jonata ouvrit le coffre et y trouva l'anneau, la broche et le tapis qu'il récupéra avec une grande joie. Puis il donna à manger à la jeune femme les fruits qui portaient la lèpre et lui fit boire de l'eau qui ôtait la chair des os. Le peu qu'elle en goûta lui fit enfler le corps. Les douleurs furent telles qu'elle gémit atrocement et finit par périr. Ensuite, Jonata s'en retourna auprès de sa mère, en possession de ses présents. Toute sa famille se réjouit de son retour. Il raconta à sa mère, à ses frères et aux petits princes tout ce qui lui était arrivé, du début à la fin. Comment il avait su affronter tous les dangers et comment il avait récupéré les cadeaux perdus. Tous le louèrent avec joie. Et Jonata vécut encore de nombreuses années avant de s'éteindre paisiblement.
 
DES YEUX POUR ENJEU

Il était une fois un homme riche mais peu équitable. En revanche il avait en sa demeure un serviteur qui, lui, se montrait fidèle et juste. Un jour, le valet dit devant son maître que la justice prévalait dans le monde sur l'injustice.
Cela fit sourire le maître qui déclara : « C'est faux, car l'homme peu équitable va toujours plus loin que celui qui l'est. » Le serviteur persista dans son opinion. Comme les deux hommes ne parvenaient pas à se mettre d'accord, ils résolurent de tenter l’expérience suivante : si le serviteur apportait la preuve que son point de vue était le bon, il recevrait de son maître deux cents ducats. Si, au contraire, le maître prouvait qu'il avait raison, il aurait le droit d'arracher avec toute la cruauté qu’il souhaitait les deux yeux de son valet.

Ils commencèrent donc tous deux à chercher quelqu'un qui pût les départager. Ils s'en allèrent chez un riche marchand et lui demandèrent ce qu'il en pensait. Tout d'abord, 1e marchand ne voulut pas prendre parti, puis il finit par déclarer que, malheureusement, l'iniquité est souvent plus efficace. « Car, leur avoua-t-il, si je me fournissais honnêtement et si je revendais tout aussi honnêtement, je finirais vite sur la paille. »
Le maître s'adressa alors à son valet : « Tu vois? Tu as déjà perdu tes yeux. Mais je te fais grâce pour cette fois. Questionnons encore quelqu'un. »
Ils allèrent trouver un juge. Malheureusement l’opinion de l’homme de loi était encore défavorable à l'équité. Ensuite, ils rendirent visite à un évêque, et il leur fut encore dit que l'iniquité gouvernait le monde. Enfin, ils allèrent trouver le roi, qui leur fit la même réponse.

Alors, le maître exécuta les termes du terrible pari. Et il s'y prit de telle façon avec la pointe de son couteau que le malheureux n'eut plus jamais la possibilité de voir le monde. Le pauvre aveugle fut rejeté de la demeure de son maître et fut contraint à errer seul de par le monde. Lorsqu'il sortit de la ville, sur une large route poussiéreuse, il se cogna contre les arbres et finit par s'asseoir tristement au pied de l'un d'eux.

A minuit, survint une horde de diables. Ils s'installèrent dans l'arbre et tinrent conseil. Chacun d'entre eux se mit à faire le récit de ce qu'il avait fait de mal dans le monde.L'un dit : « J'ai provoqué un débat sur l'équité et l'iniquité », et il conta tout ce qui s'était passé entre le serviteur et son maître. Quand le chef des démons l'eut entendu, il lui donna la couronne des diables et l'invita à prendre place au pied de son trône. Alors, un autre diable, rongé par l’envie, se fit entendre : « C'est un bien grand honneur pour un aussi petit méfait. Car on pourrait aisément en guérir le mal. Au pied de cet arbre pousse une plante qui, si on l'applique sur les yeux d'un aveugle, lui rend la vue instantanément. »

Là-dessus, tous les diables s'envolèrent. L'aveugle, qui avait tout entendu, ne perdit point de temps et s'en remit à la grâce de Dieu pour trouver cette plante. Il arracha une par une toutes les herbes qui poussaient sous l'arbre et se les appliqua sur les yeux. Et, avec l'aide du Créateur, il finit par trouver la bonne, qui le guérit dés qu'il l'eut posée sur ses plaies.

Et ce ne fut pas tout! Le roi de cette ville avait une fille frappée d’une malédiction terrible, les yeux gris de la princesse ruisselaient de sang . Notre serviteur alla trouver le roi et lui proposa de guérir la princesse. En échange, le souverain promit de la lui accorder pour épouse. Et ainsi fut fait. La princesse fut guérie par la plante et devint la femme du valet. De surcroît, le roi ajouta une riche récompense à ses faveurs, et donna un titre au garçon.

L'étrange nouvelle se répandit dans tout le pays et parvint aux oreilles d’un prétendant de la princesse. Celui-ci était fort insolent. Il se fit annoncer chez l'ancien serviteur pour lui demander des comptes. Celui-ci, oubliant de quel mauvais pas il s'était tiré, lui livra son secret. Il lui parla d'un certain arbre, sous lequel poussait une plante bienfaisante, qui possédait le pouvoir magique de rendre la vue. Mais il ne lui montra pas de quelle plante il s'agissait.

Dans l'espoir que cette herbe merveilleuse allait faire sa fortune, cet homme cupide se rendit à l'endroit indiqué et se mit à ratisser tout ce qui poussait alentour. Pendant qu'il se livrait à cette fastidieuse occupation, la nuit tomba et les diables revinrent se poser dans l'arbre. Ils dirent : « Regardez! Il y a quelqu'un là-dessous. Nous n'y avions pas pris garde la dernière fois, il a surpris notre secret. » Ils allèrent voir de plus près sous l'arbre et trouvèrent l'envieux. Ils se jetèrent sur lui , crocs découverts, toutes griffes dehors et lui ôtèrent la vue pour toujours. Ainsi, il fut prouvé que l'équité finit par triompher, même si cela demande un certain temps. Quant à l'iniquité, elle conduit l'homme à sa perte.
 
LES TROIS CONSEILS

Il était une fois un roi très juste et sage. Un jour, alors qu'il était assis à sa table, quelqu'un frappa à la porte. Le portier demanda au visiteur qui il était. Et ce dernier lui répondit : «Je suis marchand et je vends tout ce dont le roi pourrait avoir besoin.» En entendant cela, le portier le laissa pénétrer dans le palais. Le marchand s'approcha donc du souverain et s'inclina respectueusement devant lui.

Le roi lui demanda : « Que proposes-tu de me vendre? »
Et le marchand répondit : « Trois bons conseils, Seigneur »
Le roi répliqua : « Combien coûtent-ils ? »
Le marchand affirma : « Chacun d'entre eux vaut cent écus. »
Mais le prudent souverain voulut en savoir davantage : « Et que se passera-t-il si tes conseils ne servent à rien? J'aurai jeté l'argent par mes fenêtres! »
Mais le marchand tenait sa réponse toute prête : « Seigneur, je demeure dans ton royaume. Si mes conseils ne te conviennent pas, tu pourras toujours me les rendre, et moi, je te restituerai ton argent. »

Le roi fut satisfait de cette réponse et dit : « Ton discours est pertinent. Il ne te reste donc plus qu'à me faire part des conseils que tu veux me vendre. »
Le marchand se mit donc à parler : « Voici mon premier conseil : Ce que tu fais, fais-le bien et jusqu'au bout. Le second dit ceci : Si tu aimes la vie, ne sors pas de tes chemins habituels pour emprunter des sentiers qui te semblent plus avantageux. Le troisième conseil est le suivant : Ne passe jamais la nuit sous un toit où sont réunis un vieux paysan et une jeune femme. Souviens-toi bien de ces trois choses et tout se passera bien pour toi. »

Là-dessus, le roi paya chaque conseil cent écus, sans discuter. Le premier, qui disait de bien faire ce que l'on avait à faire et de le faire jusqu'au bout, il le fit afficher sur tous les murs du palais et broder sur toutes les nappes et les serviettes tant en latin qu'en langue populaire. Nous le savons déjà, ce roi était rigoureusement juste. C'est pourquoi, certains de ses sujets malveillants, comme il en existe dans tous les royaumes, se mirent à comploter sa perte. Ils s'en furent trouver son barbier et lui proposèrent beaucoup d'or pour qu'il lui coupe la gorge la prochaine fois qu'il le raserait. Le barbier hésita, mais finit par prendre la somme en promettant d'accomplir le forfait.

Quand le roi désira se faire raser, il fit venir son barbier. Celui-ci lui enduisit le menton de savon et saisit son rasoir. Mais il suspendit son geste car son regard tomba sur une serviette où il était brodé : « Ce que tu fais, fais-le avec sagesse en songeant aux conséquences. » Or, ce barbier était malin. II se dit : « Si je le tue, c'en est fait de moi. Je me condamne à mort. Je ferais mieux d'éviter cela. » Et, de peur, le rasoir lui tomba des mains. Le roi s'en aperçut et demanda : « Que t'arrive-t-il aujourd'hui ? » Le barbier se ressaisit et supplia : « Seigneur, aie pitié de moi ! » Et il lui raconta tout du début à la fin. Le roi, magnanime l'écouta avec attention et déclara : « Sois loyal désormais; pour cette fois, je te pardonne. »

Il se rendit compte en disant cela que le premier conseil lui avait sauvé la vie. A la suite de quoi, beaucoup de ses conseillers finirent sur le gibet. Peu de temps après, de nouveaux ennemis se liguèrent contre le roi. Ils s’accordèrent sur le fait que seule la mort du roi leur apporterait pouvoirs et richesses. Ils décidèrent : « Dans trois jours, le roi visite notre ville. Cachons-nous dans la forêt qu'il doit traverser pour s'y rendre, et assassinons-le. »

Au jour fixé, le roi se mit en route vers la cité de nos assassins. Il emprunta la large route habituelle qui traversait la forêt. Certains de ses serviteurs lui dirent : « Seigneur, il serait plus court d'emprunter ce raccourci. » Mais le roi songea : « Dans le second conseil, il m'a été dit de ne pas m'écarter de mon chemin hahituel pour emprunter des sentiers qui me sembleraient plus avantageux. » A haute voix, il déclara alors : « J'irai par où je passe habituellement. Mais si certains d'entre vous le veulent, ils peuvent emprunter ce raccourci, afin d'arriver avant nous et de tout préparer pour notre venue. » Ceux qui le firent furent massacrés par les ennemis du roi qui le guettaient, ainsi que toute son escorte. Lorsque le roi l'apprit, il se dit : « Ainsi, le second conseil m'a aussi sauvé la vie. »

Cependant, ses ennemis n'avaient pas renoncé à l'assassiner. Lorsqu’ils se réunirent à nouveau, l'un d'entre eux proposa : « En ville, le souverain séjournera dans une maison où s'arrêtent habituellement les nobles. Mettons-nous d'accord avec le propriétaire, afin qu'il le loge dans la chambre de sa propre femme. Quand il y sera endormi, nous l'y tuerons, ainsi que les chevaliers de sa suite. »
Ainsi en décidèrent-ils et ainsi firent-ils. Ils pactisèrent avec l'aubergiste et sa femme, afin de pouvoir tuer le roi dans son sommeil. Bien sûr, les assassins leur promirent en échange beaucoup d'or et de gemmes.

Quand le roi arriva à la ville et qu'il se fut installé dans l'auberge, il fit appeler l'aubergiste. Celui-ci se présenta, et le roi remarqua qu'il était très vieux. Il lui demanda : « Pourquoi m'accueilles-tu seul ? N'as-tu pas une femme ? » Il répondit : « Certes, Sire, j'en ai une. » Le roi insista : « Alors, montre-la-moi. »
Quand la femme fut là, le roi remarqua qu'elle semblait très jeune, sa peau fraîche et sa démarche souple lui donnaient les allures d’une enfant. Le souverain ne dit rien. Mais le soir, il commanda à son serviteur : « Va me préparer un lit ailleurs. Je ne dormirai point ici. » Puis il quitta discrètement l'auberge pour s'en aller dormir autre part. Cependant, ses sept chevaliers étaient restés à l’auberge de si lugubre foi. Ni le tenancier, ni son épouse ne se doutèrent du départ précipité du roi. Ils étaient sûrs qu'il dormait chez eux avec ses gardes.

Vers minuit, les ennemis du roi pénétrèrent dans l'auberge et massacrèrent les sept chevaliers. Au matin, quand le roi fit appeler ses chevaliers et qu'ils ne se présentèrent pas devant lui, il se rendit lui-même à l'auberge et ordonna qu'on les fît chercher...
Le vieillard lui répondit : « Majesté, tes chevaliers se sont levés de bonne heure pour aller à ta rencontre. » Mais il ne pouvait cacher son effroi en découvrant le roi vivant. Celui-ci fit fouiller l'auberge et l'on trouva les chevaliers assassinés. Le monarque fut très affligé et se dit : « Le troisième conseil m'a encore sauvé la vie. Béni soit le jour où je les ai achetés tous les trois ! »
Il ne perdit plus de temps. Il fit pendre l'aubergiste, sa femme et tous les membres du complot. Et comme il se conduisit selon ces sages conseils tout le restant de sa vie, il vécut dans la paix jusqu'à sa mort.
 
LA RECOMPENSE PARTAGEE :

Il était une fois un roi qui avait deux fils. Il transmit son royaume de son vivant à l'aîné et envoya le cadet à l'école afin qu'il étudie les sciences, car autrement, il ne faisait rien de bon. L'aîné vécut en paix auprès de son père, mais le second fit mauvais usage de l'argent qu'il avait reçu pour faire ses études. Cela ne put rester longtemps secret. Un jour, un des amis de son père, passa près de l'école où le garçon vivait et apprit qu'il passait moins de temps à l'étude qu'à s'amuser. II retourna donc chez le roi pour lui conter ce qu'il savait.

Le souverain fit appeler le jeune homme et lui demanda pourquoi il n'avait pas de goût pour l’étude. Il lui répondit qu'apprendre ne lui plaisait guère, car il était fils de roi. le souverain lui dit alors : « Je crois que tu vois ton frère heureux à mes côtés et que tu voudrais bien la même chose. Mais cela ne se peut pas. Sache qu'après ma mort, il aura de quoi vivre puisque je lui ai déjà transmis mon royaume. Mais toi, si je t'ai envoyé à l'école, c'est pour que tu te prennes en charge après ma disparition ».

Mais autant parler à un sourd! Le jeune prince persista à vouloir abandonner les sciences et demanda à vivre avec son frère dans la demeure paternelle, sans rien faire. Le roi ordonna donc qu'on l’installât à table avec les serviteurs. Cela ne plut pas au garçon lui pria alors ses amis d'intervenir en sa faveur auprès de son père pour qu'il l'envoyât à nouveau à l'école. Le roi accéda à sa demande, mais il ne fut pas aussi généreux que la première fois. Il l'emmena un jour dans la salle du trésor et, lui donnant les clés, déclara : « Ouvre le coffre que tu veux et prends ce que tu y trouveras ». Le fils en ouvrit un où il n'y avait que vingt pièces d'or. Et le roi affirma : « C'est tout ce que tu recevras de moi ». Mais son regard tomba par hasard sur un sou gisant à terre. Il le donna aussi à son fils en ajoutant : « prends également ce sou. Ainsi, tu posséderas vingt pièces d'or et un petit sou ». Le prince prit l'argent et retourna à l'école.

En chemin, il rencontra un homme qui portait un panier sur son dos. Il lui demanda ce qu'il contenait. L'homme répondit: « C'est un étrange poisson. II a une tête d'or, un corps en argent et une queue verte ». Le jeune homme voulut le voir et demanda combien il coûtait. L'homme en réclama vingt pièces d'or. Le garçon lui donna l'argent, et il ne lui resta plus que le petit sou. Tandis que l'homme comptait l'argent, le garçon remit le poisson dans le panier. Mais l'homme protesta : « Je t'ai vendu le poisson, mais pas le panier. Si tu le veux, donne-moi encore un sou, c'est son prix ».

Que pouvait faire le prince? Il ne pouvait transporter son poisson sans panier! Aussi donna-t-il son sou à l'homme et se retrouva-t-il sans argent. Prenant le panier contenant le poisson sur son dos, il poursuivit sa route. Un instant plus tard, il aperçut non loin de là un beau château. II questionna un homme qui passait justement par là, pour savoir à qui ce château appartenait. L'homme répondit : « A un seigneur si noble et si généreux qu'il récompense largement quiconque lui rend le moindre petit service ».

Le jeune homme se rendit donc au château. Quand il y arriva, il dit au gardien qu'il aimerait s'entretenir avec le seigneur. Le gardien lui demanda ce qu'il voulait et il répondit qu'il apportait un cadeau pour son maître. Le gardien répliqua : « Il est d'usage dans cet endroit que je regarde tous les cadeaux qui sont offerts au maître avant qu'il ne les reçoive ». Le jeune homme lui montra donc le poisson et le gardien dit : « Sa tête est pour moi. C'est la coutume ici que je reçoive la tête de tous les animaux et de tous les poissons que l'on offre au seigneur.
Cette requête ne plut pas au garçon. Il pensa que sans tête, son présent aurait moins d'allure, et il supplia le gardien : « Sois gentil, laisse-moi entrer et je te donnerai la moitié de la récompense que j'aurai reçue » Le garde fut satisfait de la proposition et laissa entrer le garçon.

Celui-ci se dirigea vers la grande salle du château, mais devant elle se tenait un portier qui annonça qu'il avait un droit sur le corps du poisson en vertu d'une coutume de cet endroit. Le garçon lui dit : « Si tu es aussi aimable avec moi que l'a été le gardien à qui j'ai promis la moitié de ma récompense, je te donnerai la moitié de ma moitié à moi ». Le portier le prit au mot et le laissa entrer.

Mais ce n'était pas le dernier des obstacles. Sur le seuil de la salle se tenait un valet qui prétendit aussi, en vertu d'une coutume du lieu, avoir un droit sur la queue du poisson. Le jeune homme ne put donc faire autrement que de tenter de l'adoucir aussi par son discours : « J'ai déjà promis la moitié de ma récompense au gardien, et la moitié de ma moitié au portier. Laisse-moi passer et je te donnerai ce qui me revient ». Comme les deux premières fois, la résistance de l'homme céda devant cette promesse et le jeune garçon put enfin pénétrer dans la salle.

Il se présenta au seigneur et lui offrit son cadeau. Le maître le remercia et lui dit : « Ton présent est beau, en vérité. En récompense, tu peux me demander ce que tu veux. Si ton souhait me paraît sage, je te donnerai en plus ma fille et mes terres ». Les serviteurs entendirent cette proposition et ils se mirent alors â vouloir conseiller le jeune homme : l'un l'influença pour qu'il demandât le château, l'autre de l'or et de l'argent et le dernier des bijoux précieux. Le jeune homme les écouta  puis il déclara : « Tes gens me conseillent de réclamer ton château, ton or, ton argent, et tes bijoux. Mais moi, je ne veux rien de tout cela. Si tu me donnais quoi que ce soit, je devrais en abandonner la moitié au gardien, la moitié de la moitié au portier et le reste au valet. Aussi, je te demande, Seigneur, de me donner douze gifles, et qu'elles soient bien fortes. Six pour le gardien, trois pour le portier et trois encore pour le valet ».

A ces mots, le seigneur rit de bon cœur. La manière dont s'y était pris le garçon lui plut et i1 lui offrit sa fille en mariage avec toutes ses terres en dot.
 
LA VIEILLE FEMME ET LE DIABLE

Il était une fois deux époux qui vivaient ensemble dans l'amour et l'harmonie. Cela ne plaisait pas au diable. Aussi tentait-il depuis plusieurs années de semer entre eux la discorde, sans toutefois y parvenir. Alors, il se souvint qu'il n'existait personne d'aussi malin qu'une vieille et méchante femme. Il en chercha donc une et lui demanda de semer la querelle et le mensonge dans le cœur de ces époux; moyennant quoi, il la récompenserait largement.

La vieille aima ce langage et lui dit : « Si tu me donnes une montagne de ducats, je ferai en sorte qu'ils ne s'adresse plus jamais de douces paroles » Le diable s'en réjouit et la prit au mot: « D'accord, je paierai. Et si tu y parviens, je te donnerai encore plus! »
La vieille femme s'en fut donc, toute joyeuse, chez la bonne femme. Elle la salua et lui dit: « Comment cela se passe-t-il entre ton mari et toi? »

La femme qui semblait douce et souriante répondit : « Tout à fait bien. Nous sommes les plus heureux du monde. » La vieille répliqua : « Tu te trompes, car ton époux adore une autre femme bien plus belle que toi. Si tu veux remédier à cela, écoute-moi. A minuit moins le quart, quand ton mari dormira, prends des ciseaux, coupe-lui six cheveux et pose-les sur 1e seuil. Si tu fais cela sept fois de suite, il t'aimera de nouveau.

Après un premier sursaut de surprise, la femme réfléchit à cette proposition et dit finalement qu'elle allait essayer. Ensuite, la vieille sorcière s'en alla trouver le mari. Elle le salua et dit : « Comment cela va-t-il avec ton épouse? » Il répondit que tout allait bien. Alors, elle répliqua avec ironie : « Tu es dans l'erreur car ta femme aime un autre homme bien plus beau que toi. Et je tiens à te prévenir que cette nuit, à minuit moins le quart, elle va tenter de t'assassiner. Si tu la prends sur le fait, tu verras ce qu'elle trouvera comme excuse. » Le mari ne put y croire. Mais la vieille insista : « Tu pourras de toi même constater ma bonne foi. »

Alors, l'homme écouta ses conseils. A minuit moins le quart, l'époux semblait dormir à poings fermés. Mais il n’en était rien, il surveillait sa femme sous ses paupières mi-closes. A minuit, la femme se leva et chercha des ciseaux pour couper ces fameux six cheveux. Quand il s'aperçut de cela, l'homme crut que la vieille avait eu raison et il se fâcha si fort contre sa femme qu'il la tua. Quand il reprit ses esprits, il regretta son geste et retourna son arme contre lui.

Lorsque la vieille femme apprit leur mort à tous les deux, elle se rendit chez le diable pour obtenir le salaire de son forfait. Cependant, le Diable courroucé, la tint à distance et se fâcha contre elle en disant : .Mauvaise langue! Tu en fais toujours plus que je ne te demande. Je ne veux plus rien avoir à faire avec toi ! » Il lui lança l'argent avec ces mots : « Voilà pour toi. Et que les diables eux-mêmes se méfient de ta méchanceté!" Alors, ses grandes ailes brunes se déployèrent et il se saisit d'elle pour l'emporter en Enfer.

L’ETRANGE CHEMISE :

Il était une fois un roi riche et puissant qui décida un jour de rénover somptueusement la salle principale de son palais. A cette époque, dans son royaume, vivait un charpentier qui n'avait pas son pareil. Son nom était sur toutes les langues, et la renommée de ses mains habiles parvint jusqu'au souverain. Celui-ci le fit appeler. Il le questionna sur la façon dont il s'y prenait, puis, lui faisant confiance, il lui donna à faire ce travail. C'était un événement dont parla beaucoup la noblesse des campagnes.

Un chevalier l'apprit. Il possédait une propriété et, lorsqu'il fut au courant de l'inégalable habileté du charpentier, il le fit appeler pour lui proposer de lui donner sa fille en mariage. Vous pouvez imaginer combien notre artisan se réjouit d'une union si flatteuse. Quant à la fiancée, elle ne se résolut qu'à regret à ce mariage avec un homme de si basse naissance. Néanmoins, rien ne s'opposa à la célébration de cette noce.

Après la fête, la femme du chevalier fit appeler son gendre et lui dit : « Puisque tu es à présent le mari de ma fille, je tiens à t'offrir quelque chose. Prends cette chemise. A première vue, elle est comme les autres, mais ce n'est qu'une illusion. En fait, elle possède un pouvoir particulier. Revêts-la et garde-la jusqu'à ta mort. Tu n'auras pas besoin de la laver. Elle ne se salira ni ne se déchirera tant que toi et ta femme serez unis par le mariage. Mais que Dieu vous garde d'être infidèles, sinon la chemise se salirait et devrait être lavée comme n'importe quel autre linge ».

Le charpentier écouta bien ce que disait sa belle-mère. Il prit la chemise et déclara: Je te remercie du fond du cœur de ton cadeau. Il nous rappellera, à moi et à mon épouse, que nous nous devons fidélité jusqu'à la mort. Le pouvoir de cette chemise nous y aidera puisqu'il mettrait en évidence le moindre manquement à notre parole.

Peu de temps après, le Roi fit savoir au charpentier qu'il était temps de se mettre à la tâche. Le maître se rendit donc à la ville principale, sans oublier de prendre sa fameuse chemise. Et il laissa sa femme à la maison. Il portait sa chemise tout en travaillant au palais, et jamais elle ne se salit, bien qu'il suât abondamment. Les gens remarquèrent le phénomène et s'en étonnèrent vivement. Tant et si bien qu'un jour, un courtisan de l'entourage du roi s'arrêta près de lui pour l'observer et lui dit : « Raconte-moi, maître, je t'en prie, comment il se fait que, bien que travaillant toujours avec la même chemise, tu ne la salisses jamais et n'aies jamais besoin de la laver ? ». Le charpentier répondit : Elle est de celles qui ne peuvent être salies! Mais le gentilhomme ne fut pas satisfait par cette réponse, et il insista : « Tu ne me dis pas tout. Si ce que tu prétends est vrai, c'est tout à fait inhabituel ».

Le charpentier répliqua : « En effet. Cette chemise est un présent de ma belle-mère. Elle possède un pouvoir. Elle ne reste propre que si ma femme et moi demeurons fidèles l'un à l'autre. Ces paroles touchèrent la vanité du courtisan qui se dit : « On va voir si tu ne seras pas obligé de laver au moins une fois ta chemise! » Et, comme il était de surcroît très volage, il se rendit chez le charpentier en cachette.

Quand il arriva, la femme du charpentier l'accueillit aimablement et lui offrit une collation digne de son rang. Oubliant toute politesse, le gentilhomme commença à la courtiser et à lui parler d'amour. Elle l'écouta et demanda : « N'es-tu venu, seigneur, que pour me faire la cour? »

Et lui répondit : « Bien sûr, je n'ai fait ce chemin que pour conquérir tes faveurs». Et il se remit aussitôt à lui promettre la lune si elle l'agréait. Comme si elle croyait à ses promesses, elle répliqua : « Viens avec moi, et tu auras ce que tu désires ». Tout impatient, le chevalier la suivit dans une pièce déserte. Dès qu'ils y furent entrés, elle recula soudain et referma la porte à clé sur son soupirant en disant : « Attends donc ici aussi longtemps que je le voudrai! » Elle le garda ainsi enfermé, ne lui donnant pour toute pitance que du pain et de l'eau par une sorte de guichet. Bien entendu, il la supplia de le laisser partir, mais elle répondit avec entêtement qu'elle ne le libérerait que lorsque son époux serait revenu de chez le roi.

Plusieurs jours s'écoulèrent. Un second courtisan questionna le charpentier sur les vertus de cette chemise. Dès qu'il fut au courant, il n'eut de cesse, lui aussi, de faire en sorte que la chemise se salît. II se rendit à son tour chez le charpentier. Une fois de plus, l'épouse accueillit aimablement le courtisan. Elle écouta patiemment ses galanteries et le conduisit comme le premier dans la chambre où elle l'enferma.

Comme par jeu, un troisième courtisan s'arrêta près du charpentier et lui posa les mêmes questions que les deux premiers. II reçut les mêmes réponses et eut la même attitude : il se rendit chez la femme du charpentier, et elle, après l'avoir entendu, l'enferma à son tour dans la chambre avec du pain et de l'eau. On ne tarda pas à s'inquiéter à la cour du sort de ces trois gentilshommes, car ils ne s'étaient pas présentés depuis quelque temps devant le roi. Juste à ce moment, la tâche du charpentier fut achevée. Il put enfin retourner chez lui, où sa femme l'accueillit avec joie.

Tandis qu'ils s'embrassaient, elle regarda sa chemise, et quand elle eut constaté qu'elle était intacte, elle soupira d'aise : « Il existe entre nous un véritable amour, cette chemise le prouve ». Le charpentier répondit : « Cela me rappelle, ma bien-aimée, que je dois te conter quelque chose pendant que ma mémoire est encore fraîche. Tandis que je travaillais à la cour du roi, trois chevaliers sont venus me trouver l'un après l'autre pour me demander comment il se faisait que ma chemise ne soit jamais sale. Quand ils en connurent la cause, ils partirent et personne ne les a plus jamais revus. N'est-ce pas étonnant? »

Mais l'épouse n'en conçut aucune surprise. Elle se contenta de sourire en disant : « Je sais où ils sont et je vais te l'apprendre. Pendant que tu étais absent, ils sont venus ici l'un après l'autre tenter de me convaincre d'être infidèle avec force mots doux, promesses et cadeaux. Moi, j'ai fait ce qui m'a semblé le mieux. Je les ai enfermés dans une chambre vide où je les ai tenus prisonniers jusqu'à ce jour. Ils auront eu le temps de s'assagir. A l'avenir, ils ne tenteront plus rien contre les femmes vertueuses et feront mieux de se préoccuper de leur honneur, comme il se doit pour tout bon chevalier. J'ai pris soin pendant ce temps de leurs chevaux. Ils n'ont manqué de rien ».

En entendant cela, le charpentier se réjouit de la fidélité de sa femme. Il délivra les chevaliers après leur avoir fait promettre de ne plus rien tenter contre l'honneur des dames honnêtes. Ainsi s'achève l'histoire de cette chemise étrange car, à partir de ce jour, le charpentier et son épouse vécurent dans l'amour et la fidélité partagée jusqu'à la fin de leur existence.

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