La peste au Moyen âge.

 

A l’origine, la peste est une maladie des rongeurs, dont les rats noirs et bruns, atteignant l’homme par l’intermédiaire de leurs puces infectées qui les quittent à leur mort pour se jeter sur tout être vivant à qui elles inoculent le poison. De nos jours, les archéo-entomologistes démontrent que ce sont les puces de l’homme qui prirent le relais de celles des animaux en Europe à partir du XIVème siècle. La maladie se transmet ensuite d’homme à homme par voie orale dans la peste pneumonique, plus foudroyante que l’autre manifestation de l’épidémie, dite bubonique, propagée par les puces, les poux et les punaises.

On doit à Alexandre Yersin la découverte du bacille qui porte son nom, lors d’une peste à Hong Kong en 1894.

La peste justinienne.

La peste justinienne tire son nom de l’empereur byzantin, Justinien, qui régna sur une grande partie de l’ancien monde romain au sixième siècle. L’historien Procope l’a décrite ainsi : "ceux dont le bubon prenait le plus d’accroissement et mûrissait en suppurant en réchappèrent pour la plupart mais l’issue était fatale pour ceux chez qui le bubon conservait sa dureté... la maladie a commencé chez les Egyptiens et de là s’empara de toute la terre"...

En effet, jusqu’au VIIIème siècle, l’épidémie erra dans tout le bassin méditerranéen et en France comme l’explique Grégoire, évêque de Tours : «un vaisseau d’Espagne arrivé des ports pour y commercer La mort se joue de la médecine - Liber chronicarum - 1493
comme d’usage apporta le germe pernicieux de cette maladie... On disait Marseille également dévastée... Les cercueils et les planches étant venus à manquer, on enterrait dix corps et même plus dans la même fosse... un certain dimanche, dans la basilique Saint-Pierre, on compta jusqu'à 300 cadavres. Or la mort était subite. Il naissait à l’aine ou à l’aisselle une plaie semblable à celle que produit la morsure d’un serpent et le venin agissait de telle manière sur les malades que le deuxième ou le troisième jour, ils rendaient l’âme... la maladie qu’on nomme inguinale» se propagea à partir de l’axe rhodanien, frappant Marseille et Lyon.

De 540 à 767 elle revint régulièrement sur les rives françaises de la Méditerranée et le long du Rhône, tous les 9 à 13 ans puis disparut sans raison apparente.

0n vit en elle la manifestation de la vengeance ou de la colère divine, Dieu ne supportant plus les péchés des hommes, il fallait donc exhorter sa clémence, faire "repentance" et demander à la Vierge et aux saints d’intercéder auprès de lui pour apaiser son "ire". C’est ainsi qu’on pria particulièrement Saint-Sébastien pour la première fois à Rome en 680. On eut aussi recours à toutes sortes de superstitions jusqu'à ce que l’on comprenne que l’isolement et la limitation des déplacements étaient les meilleures entraves au mal. Puis l’Europe connut un long répit jusqu’au milieu du XIVème siècle.

La peste noire.

La peste noire, réputée pour avoir exterminé la moitié de la population européenne soit entre 20 et 30 millions de personnes, prit les hommes Peste noire, la première pandémie.

au dépourvu car ils avaient oublié "ce fléau des Dieux". Elle arriva d’Asie par les routes de la soie maritimes et terrestres.

Douze galères génoises parties en novembre 1347 de Constantinople atteinte de la peste font escale à Messine d’où le mal se diffusa dans les îles voisines puis à Gênes et à Marseille. Au cours des années 1348 à 1350 la maladie envahit la France entière, en suivant les axes routiers et fluviaux ; elle épargna les régions montagneuses mais ravagea les villes commerçantes et les zones peuplées. Nulle épidémie jusqu’alors n’avait opéré autant de dégâts. Quelques exemples nous aident à imaginer l’ampleur du deuil : à Narbonne, le nombre de "feux" (foyers ou familles) passa de 6029 en 1336 à 2500 en 1361, ce qui représente une diminution de plus de la moitié du nombre d’habitants. En Dauphiné, quatre moulins sur cinq et un four sur deux fermèrent à la suite de l’épidémie. A Givry, en Bourgogne, dans un des plus anciens registres paroissiaux que l’on possède, le curé qui notait 28 à 29 inhumations par an en moyenne enregistra 649 décès en 1348 dont la moitié en septembre ; la recrudescence des mariages en 1349 indique la fin de "la contagion". A la paroisse Saint-Nizier de Lyon on nota 900 décès soit le quart ou le tiers des paroissiens. A Saint-Germain l’Auxerrois, paroisse la plus importante de Paris, on enregistra 3116 morts du 25 avril 1349 au 20 juin 1350. A Saint-Denis les chroniqueurs évaluèrent à 16 000 le nombre des victimes....

Prêtre et médecin - Gravure sur bois - Nuremberg - 1489 Cette hémorragie humaine exacerba les populations qui accusèrent les juifs et les lépreux de répandre le mal en empoisonnant l’eau des puits alors que le pape Clément VI ouvrait Avignon et le Comtat-Venaissin à tous ces persécutés, interdisant rigoureusement les massacres tels que celui qui eut lieu à Strasbourg où 900 juifs furent brûlés vifs dans une fosse de leur cimetière. Parallèlement, il condamna les manifestations de flagellants qui parcouraient l’Europe en chantant des cantiques et en se fouettant pendant trente trois jours et demi soit autant de jours que d’années de la vie du Christ. Vêtus de longs vêtements marqués de croix, un capuchon sur la tête, ces pénitents estimés à 800 000 engageaient les populations à expier leurs fautes et à calmer la colère de Dieu dans une grande hystérie collective.

L’appel pontifical en ces termes : "déjà les flagellants sous prétexte de piété ont fait couler le sang des juifs que la charité chrétienne doit préserver et protéger... on peut craindre que par leur hardiesse et impudence, un grave degré de perversion ne soit atteint si des mesures sévères ne sont pas prises immédiatement pour les supprimer" fut entendu par le Roi Philippe VI qui, le 13 février 1350, ordonna "que cette secte damnée et réprouvée par l’Eglise cesse".

Bien que l’épidémie débutât toujours dans les quartiers portuaires pauvres et insalubres, on réalisa très vite que la mort frappait sans distinction sociale ou sexuelle et l’égalité devant la mort devint le thème des danses macabres dans lesquelles nobles et manants, laïcs et clercs se tiennent par la main en une ronde infernale entraînée par des squelettes.

Conséquences

La peste cause d’importants troubles économiques, sociaux et religieux :

• la main d’œuvre vient à manquer et son coût augmente, en particulier dans l’agriculture. De nombreux villages sont abandonnés, les moins Procession de flagellants - Liber chronicarum - 1493
bonnes terres repartent en friche et la forêt s'y développe ;

• les villes se désertifient les unes après les autres, la médecine de l’époque n'ayant ni les connaissances ni les capacités de juguler les épidémies ;

• les revenus fonciers s’effondrent suite à la baisse du taux des redevances et à la hausse des salaires ;

• des groupes de flagellants se forment et tentent d’expier leurs péchés avant l’Apocalypse, dont ils pensent que la peste n’est qu’un signe annonciateur ;

• les juifs, les gitans, « gens du voyage » et une autre population généralement connue sous le nom de cagots, suspectés par la population d’empoisonner les puits, sont persécutés en dépit de la protection du pape Clément VI (voir ci-dessous).

La peste marque également les arts : voir en particulier les danses macabres et l'œuvre de Bocaccio « Le Décameron ».

Bilan humain

Carte de diffusion de la peste noire. Les sources documentaires sont assez éparses et couvrent généralement une période plus longue, mais elles permettent une approximation assez fiable. Les historiens s’entendent pour estimer la proportion de morts entre 30 et 50 % de la population européenne. Les villes sont plus durement touchées que les campagnes du fait de la concentration de la population, mais aussi des disettes et difficultés d’approvisionnement provoquées par la peste. Il semble qu’en Europe, la tendance était à la diminution de la population depuis le début du XIVe siècle, du fait des famines et de la surpopulation. Cette décroissance dura jusqu'au début du XVe siècle, amplifiée par la surmortalité due à la peste.

En France, entre 1340 et 1440, la population a décru de 17 à 10 millions d'habitants soit 42 % de moins. Le registre paroissial de Givry (Saône-et-Loire), l'un des plus précis, montre que sur environ 1 500 habitants, 649 enterrements eurent lieu en 1348, dont 630 de juin à septembre, pour une paroisse qui en comptait environ 40 par an habituellement, soit un taux de mortalité de 40,6 %.

En Italie, il est communément admis par les historiens que la peste a tué au moins la moitié des habitants. Seule Milan semble avoir été épargné, quoique les sources soient peu nombreuses et imprécises à ce sujet. Les sources contemporaines citent des taux de mortalité effrayants : huit sur dix à Majorque, autant à Florence, trois sur quatre à Venise, etc.

En Espagne, la peste a pu décimer de 30 à 60% de la population, en particulier celle de l’Aragon (neuf vagues entre 1348 et 1401). Danse macabre - Liber chronicarum - 1493

En Autriche, on compte 40 000 victimes à Vienne et 25 à 35 % de la population est décimée.

C'est l’Angleterre qui nous a laissé le plus de sources, ce qui, paradoxalement, rend l'estimation du taux de mortalité plus ardue, les historiens basant leurs calculs sur des documents différents. Les chiffres avancés vont ainsi de 20 % à 50 %. Cependant, les estimations de population entre 1300 et 1450 montrent une diminution située dans une fourchette de 45 à 70 %. Même si là encore la baisse de population était une tendance avant l'arrivée de la peste, ces estimations rendent le bas de la fourchette (20 %) peu crédible, d'autant plus que ce taux se base sur des documents concernant des propriétaires terriens laïcs qui ne sont pas représentatifs de la population essentiellement paysanne et affaiblie par les disettes.

On estime aussi que la population citadine d'Allemagne a diminué de moitié. Hambourg aurait perdu 66 % de sa population, Brême70 %, la Pomérélie 42 %.

Émeutes antijuives

Massacre des juifs en 1349 Dès 1348, la peste provoque des émeutes antijuives en Provence. La synagogue de Saint-Rémy-de-Provence est incendiée (elle sera reconstruite hors de la ville en 1352). Des Juifs sont brûlés à Serres, en Dauphiné, d'autres massacrés en Navarre et en Castille. Le 13 mai 1348, le quartier juif de Barcelone est pillé.

Les Ashkénazes d’Allemagne sont victimes de pogroms. En septembre 1348, les Juifs de la région A Strasbourg, les juifs sont brûlés - Liber chronicarum - 1493

deChillon, sur le lac Léman en Suisse, sont torturés jusqu’à ce qu’ils avouent faussement avoir empoisonné les puits. Leurs confessions provoquent la fureur de la population qui se livre à des massacres et à des expulsions. Trois cents communautés sont détruites ou expulsées. Six mille Juifs sont tués à Mayence. De nombreux Juifs fuient vers l’est, en Pologne et Lituanie.

Près de 2 000 Juifs sont brûlés à Strasbourg le 14 février 1349, d'autres sont jetés dans la Vienne à Chinon. En Autriche, le peuple, pris de panique, s’en prend aux communautés juives soupçonnées d’avoir diffusé l’épidémie et Albert II d'Autriche doit intervenir pour protéger ses sujets juifs..

Pour plus d'information sur les persécutions dont les Juifs furent l'objet suite à la peste noire, on se rapportera à l'Histoire des Juifs par Heinrich Graetz.

Traitements.

La médecine du XIVe siècle est bien impuissante face à la peste qui se répand, les médecins débordés ne savent que faire devant cette Médecin incisant un bubon, d'après une gravure sur bois du XV° siècle
maladie qui les atteint autant que leurs patients. Néanmoins, quelques conseils, vains, sont donnés :

• brûler des troncs de choux et des pelures de coing ;

• allumer des feux de bois odoriférants dans les chaumières ;

• faire bouillir l'eau et rôtir les viandes ;

• prendre des bains chauds ;

• pratiquer l'abstinence sexuelle ;

• pratiquer de nombreuses saignées ;

• administrer des émétiques et des laxatifs, l'effet obtenu étant l'affaiblissement des malades qui meurent plus rapidement ;

• organiser des processions religieuses solennelles pour éloigner les démons, d'où l'origine d'une fête religieuse passée au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2005, la Ducasse de Mons.

Dans la littérature.

Le Décaméron de l'auteur italien Boccace a pour cadre la peste noire de 1348 qui sévit à Florence.

Plusieurs uchronies ont été écrits sur le thème de la Peste Noire. Ainsi, dans La Porte des mondes de Robert Silverberg, l’auteur imagine que la peste noire est bien plus meurtrière, éliminant les trois quarts de la population européenne et changeant complètement l’histoire du monde. Cette idée est également reprise par Kim Stanley Robinson dans Chroniques des années noires, mais dans cette uchronie c'est la totalité des habitants de l’Europe qui meurt, entraînant (de la même façon que dans le roman précédent) une histoire complètement différente de celle que l'on connaît.

Pour compléter votre recherche.

La pollution des villes, principal vecteur de la prolifération des épidémies au Moyen âge…

Textes et documents concernant la Peste au Moyen âge.

Chronologie de la peste.

Commentaires (9)

1. Quelqu'un n°2 01/04/2012

Je rends un exposé sur la peste de 1348 demain et votre site m'a énormément aidé !!!
Merci beaucoup !!!

2. sadasd 06/06/2011

Jai bien aimé ce travail.Bravo![u][/u]

3. Nariel (site web) 06/04/2011

Ca fait froid dans le dos tous ces chiffres... Très intéressant en tout cas !
(Si y'a besoin, on a associé Saint-Sébastien en partie car il était fléché et que la Peste se représentait en archère ^^ [un collègue a fait son exposé d'iconographie sur la Danse Macabre])

4. jolo 22/02/2011

Merci infiniment , site exeptionel j'ai appris beaucoup de chose sur la peste noire !!
site super bien realisé , moi aussi je fais mon tpe dessus mais c'est a propose du livre " Les chroniques des années Noires donc si vous avez des conseil ou des choses interresante n'hesité pas a m'en parler et a m'aider :) merci pour tout

5. alexis 29/12/2010

je suis en train de faire mon Tpe sur la peste à travers les âges et je tiens à vous remercier car je trouve que votre site et complet et très interresant. je vous remercie d'avance pour la bonne note que je vais avoir grâce à votre site ,
merci

6. quelqu'un (site web) 30/09/2010

je dois rendre un exposé sur les rats et leurs maladie demain je ne savais pas quoi faire merci beaucoup pour avoir crée se site.

7. lapetite5eme 08/05/2010

Boujour, je devais rendre un travail pour mon paragraphe eh histoire sur le sujet de la medecine au moyen age.(nous avions fait une sortie, donc comte rendu)Votre site m'a aide pour mieux expliquer la peste noire .Merci

8. diop 13/04/2010

bonjour, je suis un étudiant sénégalais et je travaille sur les conséquences de la peste de 1348 en italie.
je trouve votre texte intéressant et si possible j'aimerai faire des échanges avec vous dans le cadre de ce travail.

9. quelqu'un 06/05/2009

merci !

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