La saignée

De ce que j'en ai lu, la pratique de la saignée repose sur les théories d'Hippocrate et de Galien (129-210), complétées entre autres par Roger de Salerne et Gilbertus Anglicus, sur les humeurs.

Perception du sang


L'humorisme ou théorie des humeurs fut l'une des bases de la médecine antique. Mise au point d'Hippocrate à Galien, elle prédomina dans l'analyse de l'équilibre du corps humain .

Pour l'humorisme, la santé (celle de l'esprit comme celle du corps) dépend du jeu équilibré des quatre humeurs du corps :
le sang, la pituite ou phlegme [lymphe], la bile jaune et la bile noire [atrabile] qui, en correspondance analogique avec les quatre éléments de l'Univers (le feu, l'air, la terre et l'eau) déterminent, selon leur prédominance, les quatre tempéraments fondamentaux : le bilieux (chaud et sec), l'atrabilaire (froid et sec), le flegmatique (froid et humide) et le sanguin (chaud et humide).

Pour l'humorisme, le déséquilibre qu'entraîne la prédominance trop marquée de l'une de ces humeurs est la cause non seulement des maladies physiques, mais aussi des troubles psychiques.

Hippocrate rattachait chacune de ces quatre humeurs à un organe.

Le défaut ou l'excès de ces humeurs étaient donc compris comme un déséquilibre qu'il fallait rectifier selon les cas. La saignée était faite par l'ouverture d'une veine ou par l'application de sangsues sur le corps pour qu'elles sucent le sang.
On saignait les malades mais aussi, de manière préventive, les moines en bonne santé, qui se saignaient ainsi en moyenne quatre fois par an ( abbayes de Cluny, etc..). Il y avait souvent un bâtiment destiné à cet effet, appelé "maison des saignées".



Instruments pour la saignée

La pratique de la saignée paraissait autre fois bien justifiée. A l'époque où les méthodes de traitement reposaient encore sur la doctrine des 4 humeurs : le sang, la bile blanche et noire, et les sécrétions muqueuses. On tenait alors les excès de sécrétions pour la cause de fièvres et infections (au milieu du XIVe siècle on pensait que les maladies résultaient d'une hyperexcitation nerveuse. La soif, la faim, les vomissements ou la saignée devaient libérer le patient de ces excès de sécrétion, bref le rétablir d'un coup de lancette).

L'art de la saignée a connu ses heures de gloire bien avant Hippocrate au Ve siècle av. J.-C.. Au Moyen-Age, des chirurgiens (comme Badois) se spécialisèrent dans cet art du bain de sang. La saignée connut un grand succès au XVIIIe et au début du XIXe.

En temps de guerre, en 1812, la science exigeait de retirer le plus de sang possible au patient, du moins autant que sa vie n'est pas en danger, l'important étant que le sang ne s'écoule pas hors d'une blessure imposée par le médecin.

Finalement la saignée perdit de son importance. Seules les maladies comme l'apoplexie, la pneumonie, l'œdème du poumon, les accidents cardiaques promettaient d'être soignées avec succès. Avant que la saignée ne tombe en disgrâce, ou faisait s'écouler le sang de deux manières:

- La saignée généralisée était exécutée à l'aide d'un scalpel á l'endroit des vaisseaux les plus importants.
- La saignée localisée devait soulager les parties enflées des coupures de ventouses de sangsues.
La saignée était généralement abondante. De 16 à 30 onces étaient d'usage pour quiconque souffrait de "mauvaises humeurs". Une règle d'or stipulait qu'il fallait prolonger la saignée jusqu'à l'inconscience. La peau rosée du patient était alors pâle, le pouls passait d'un battement de 90 à 120, la fièvre baissait et la nervosité du patient laissait la place à un état proche de l'état de choc. Extérieurement tout cela semblait avantageux avec une seule perte de sang de l'ordre de 10% de "l'excédent sanguin" qui paraissait être la cause de la maladie. Mais avec seulement 5 litres de sang dans son appareil circulatoire, la victime devait faire face à la maladie à l'aide de son seul système immunitaire.


Les lancettes

La lancette était un couteau chirurgical à la pointe courte et large et à double tranchant aiguisé.

Les points de saignée appréciés étaient le dos de la main le bras, les protubérances osseuses, la gorge et les veines supérieures de même que les vaisseaux situés sous la langue, entre autres endroits, bien entendu.

Après avoir localisé un point de ponction, on faisait un garrot à la partie du corps menant au cœur : pendant que l'opérateur pressait avec le pouce sur l'artère en direction opposée de celle du cœur, l'artère ayant ainsi accumulé du sang il était désormais facile d'inciser en biais au scalpel sur 3mm. Un assistant récupérait ensuite le jet de sang dans un récipient plat et étroit. Lorsqu'on avait obtenu la quantité de sang voulu, on refermait la plaie par pression.

Les médecins avaient à leur disposition 4 types de lancettes au cours des siècles: toutes étaient pointues, à double tranchant et pourvues de lames droites afin d'exécuter des ponctions veineuses précises et contrôlées. On connaissait la lancette-scalpel, la lancette à angle, la lancette-pouce et la lancette à cran.

La lancette à angle est une lame à double tranchant qui se déploie à angle droit par rapport au manche.

La lancette-pouce avait une lame qui pouvait être rabattue entre les deux parties du manche et au besoin réglée par le pouce jusqu' à la position désirée.

L'idée de la lancette à cran est d'origine allemande.
On en trouve une descrïption pour la première fois en 1719.

C'était un instrument minuscule, le boîtier, la plupart du temps en cuivre, en fer blanc, en alliage d'argent, faisant juste 4 x 1,5 cm. Ce type de lancette était très apprécié en Allemagne, en Hollande et en Amérique, alors que les Britanniques et les Français préféraient les lancettes-pouce. Même si la lancette à cran nécessitait moins d'habileté, elle était difficile d'entretien et, de plus, un nid à bactéries.

La lame est sous tension: la lancette apparaît sous un petit levier, tendu à l'aide d'un ressort.


Récipients destinés á recueillir le sang

Certains récipients étaient munis d'anneaux fixés aux parois intérieures afin de déterminer avec précision la quantité de sang recueilli. On utilisait souvent aussi un quelconque récipient domestique se trouvant à portée de main. Il n'est toujours pas prouvé que les récipients utilisés par les disciples de Badois, avec leur forme incurvée pour le cou du patient, étaient vraiment utilisés pour la saignée.

Ventouses

La succion était un prolongement de la saignée. Un moyen de faire circuler sous la peau un surplus de sang dans les zones à problème plus profondes. Un pot de verre chauffé, ou encore un pot de zinc ou de corne, intensifiait la circulation sanguine par création d'un vide sur la peau, l'air chaud se refroidissant. La peau devenait rouge et s'attachait au pot par effet de ventouse. Aussitôt que le "mauvais" sang affleurait, on laissait la place à l'air en inclinant le pot et en l'écartant avec précaution de la peau.

Ce procédé a très probablement son origine dans la succion du sang de plaies contaminées. On trouve même certains pots dont on chassait l'air avec l'aide de la bouche au lieu de les chauffer.

Comme d'ailleurs, la saignée elle-même, cette technique elle aussi de l'Antiquité. Elle connut également ses heures de gloire aux XVIIe et XVIIIe siècles.


Les Grecs et les Romains préféraient des pots de métal, comme le firent d'ailleurs aussi les chirurgiens militaires sur les champs de bataille. Au XIVe siècle, et peut-être même avant, on utilisait des pots de corne légèrement curvilignes et souvent appliqués par groupe de trois.

Les pots de verre étaient de loin les plus répandus du XVIIe au XVIIIe siècles. On finit par ne plus réaliser de pots soufflés mais fondus. Sur le verre on pouvait lire la marque du fabricant. De 1840 à 1880, le rebord épais (suffisamment pour éviter les blessures dues à la pression du vide) était constitué d'un "anneau" de verre fondu ajouté. A partir de 1870 l'anneau du rebord ne faisait qu'un avec le pot. La jointure était réalisée directement, sans transition. Ces pots de verre étaient habituellement vendus par paquets de 3 ou de 6.

L'usage des ventouses était aussi conseillé dans les traitements anti-infectieux au même titre que les compresses de bouillie irritantes et les fers chauffés à blanc destinés à brûler la peau. En créant un nouveau foyer d'infection on espérait dévier le sang des parties malades et congestionnées. Les articulations atteintes, les maladies de poitrine comme la toux ou l'insuffisance respiratoire, mais aussi les maux de tête, de gorge, les crampes, l'idiotie, les crampes généralisées et bon nombre d'autres maux sont rapidement devenus des domaines privilégiés du traitement par ventouses.


Pose de ventouses avec écoulement sanguin

La pose de ventouses à sec garantissait une irrigation sanguine d'une partie limitée du corps sans blesser. Le sang était mobilisé et dévié mais pas prélevé. Cet autre pas en avant pour une meilleure santé était la tâche de la lancette. On effectuait plusieurs incisions parallèles après avoir dilaté les vaisseaux par application d'une éponge trempée. Il s'en suivait une pose de ventouse afin de faire affleurer le sang par les vaisseaux minuscules à la surface de la peau. On "récoltait" ainsi généralement de 3 à 5 onces de sang par pot.

La ventouse à lames

La ventouse à lames était un remède plus doux. Elle connut ses premiers succès au début du XVIIe siècle. En appuyant sur la détente, plusieurs lames se mettaient en position d'inciser la peau, en une fois et simultanément. Jusqu'au début du XVIIIe siècle ces lames étaient pointues. Par la suite on les agrandit et on les courba. Elles étaient le plus souvent au nombre de 12, mais on en trouvait aussi 6 ou 20.

Les anciens boîtiers étaient de forme carrée et les modèles allemands restèrent inchangés durant tout le XVIIIe siècle. Vers 1790 on préférait les boîtiers octogonaux des Anglais et des Américains. Les boîtiers de forme ronde, souvent d'origine française, étaient d'usage entre 1850 et 1900. Certains instruments étaient encore vendus après 1900, mais leur usage avait d'ores et déjà, et secrètement, pris une retraite bien méritée.

La sangsue

La réponse de la nature à la folie de la saignée. Toutes les sangsues de la famille des Hirudéniers et phylum Annelia n'étaient pas propres à la prise de sang localisée. La plupart se nourrissait de charogne, d'escargots et de glèbes. Vers 100 av. J.-C. des médecins Syriens utilisèrent une sangsue médicinale (Hirudo medicinalis), afin de faire aspirer le mauvais sang des patients. Cette espèce passe les six années de sa vie dans les eaux douces stagnantes et peu profondes d'Europe. A partir de 3 à 6 cm on les reconnaît à leur couleur vert olive typique bigarrée de quatre lignes jaunes, séparées en leur milieu par un trait noir.
Les Grecs et les Romains poursuivirent ce type de traitement et au Moyen-Age les médecins employaient quotidiennement les sangsues. En fait le mot leech (en anglais : sangsue) provient du mot anglais médiéval "leche" qui était employé comme synonyme de médecin. Les colons d'Amérique du Nord trouvèrent dans leurs eaux la "Macrobdella decora" qui peut atteindre jusqu'à 16 cm de longueur avec cependant une bien moins grande soif de sang que sa collègue européenne. Pour prélever une once de sang il fallait six exemplaires américains alors que pour le cousin européen c'était un jeu d'enfant de prélever cette quantité tout seul.

Pour mieux placer les sangsues

La sangsue se place à un bout à l'aide d'une ventouse au milieu de laquelle trois dents bien aiguisées sont capables de laisser une plaie en forme de triangle dans la peau de la victime. Une fois qu'elle a mordu son hôte, la sangsue injecte de l'hirudine, un anticoagulant, afin de s'assurer un repas bien liquide. La sangsue était utile lorsqu'on désirait prélever du sang dans des parties du corps difficile d'accès comme la cavité buccale, l'œsophage, les zones oculaires, l'intestin grêle ou encore le vagin. On pouvait inciter la sangsue à mordre la partie désirée en enduisant cette dernière d'un peu de sang ou d'eau sucrée. Placée dans un entonnoir que l'on appliquait sur la partie du corps infectée ou l'hématome (un œil au beurre noir, par exemple), le ver rampait jusqu'à sa cible pour ensuite s'y accrocher. Afin d'éviter tout déplacement inutile de la sangsue à l'intérieur d'une cavité corporelle, on utilisait ce que l'on appelle des petits tuyaux à sangsues, dans lesquels on limitait l'activité de la sangsue au seul emplacement où devrait s'effectuer la saignée. Lorsque la sangsue était pleine et repue, elle se laissait tomber et, les mois suivants, ne manifestait plus aucun intérêt pour la nourriture.

Commentaires (1)

1. michèl 08/12/2010

Super interessant merci pour les renseignements !!! ;)

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