1348 – La peste à Florence.

Boccace (Jean), Le Décaméron, Traduction nouvelle de Jean Bourciez, Paris, Garnier, 1952, pp. 7-8 et 18-19.

La peste à Florence - 1348 On était déjà parvenu en l’année 1348 de la féconde incarnation du fils de Dieu, quand la cité de Florence, noble entre les plus fameuses de l’Italie, fut en proie à l’épidémie mortelle. Que la peste fût l’œuvre des influences astrales ou le résultat de nos iniquités, et que Dieu, dans sa juste colère, l’eût précipitée sur les hommes en punition de nos crimes, toujours est-il qu’elle s’était déclarée, quelques années avant, dans les pays d’Orient, où elle avait entraîné la perte d’une quantité innombrable de vies humaines. Puis, sans arrêt, gagnant de proche en proche, elle s’était pour nos malheurs propagée vers l’Occident. Toute mesure de prophylaxie s’avéra sans effet. Les agents spécialement préposés eurent beau nettoyer la ville des monceaux d’ordures. On eut beau interdire l’entrée de la ville à tout malade et multiplier les prescriptions d’hygiène. On eut beau recourir, et mille fois plutôt qu’une, aux suppliques et prières qui sont d’usage dans les processions, et à celles d’un autre genre, dont les dévôts s’acquittent envers Dieu. Rien n’y fit. Dès les jours printaniers de l’année que j’ai dite, l’horrible fléau commença, de façon surprenante, à manifester ses ravages douloureux.

Mais ce ne fut point comme en Orient, où le saignement de nez était le signe évident d’une mort inéluctable. Chez nous, au début de l’épidémie, et qu’il s’agît des hommes ou des femmes, certaines enflures se produisaient à l’aine ou sous l’aisselle : les unes devenaient grosses comme des pommes ordinaires, d’autres comme un œuf, d’autres un peu plus ou un peu moins. On les appelait vulgairement bubons. Puis, du double domaine où ils étaient d’abord apparus, les bubons ne tardèrent pas, pour semer la mort, à grossir indifféremment sur n’importe quelle partie du corps. Après quoi le symptôme du mal se transforma en taches noires ou livides qui, sur beaucoup, se montraient aux bras, aux cuisses et en tout autre point, tantôt grandes et espacées, tantôt serrées et menues. Comme le bubon avait été, et était encore, l’indice d’une mort assurée, il n’en allait pas autrement de ces taches pour ceux qui en étaient porteurs. Quant au traitement de la maladie, il n’était point d’ordonnance médicale ou de remède efficace qui pût amener la guérison ou procurer quelque allègement. La nature de l’affection s’y opposait-elle ? Fallait-il incriminer les médecins ?


 

Pampinée, au milieu du silence général, prit en ces termes la parole :

… « Qu’attendons-nous ? Quel rêve poursuivons-nous ? Pourquoi sommes-nous plus lentes et paresseuses à veiller sur notre salut que tout le reste des citoyens ? Estimons-nous valoir moins que les autres ? Les chaînes par qui les corps sont liés à la vie ont-elles chez nous plus de solidité que chez autrui, et nous autorisent-elles à mépriser tout ce qui aurait la force de nous attaquer ? C’est une erreur. Nous nous leurrons. Si tel est notre sentiment, quelle folie n’est pas la nôtre ! Toutes les fois que nous aurons présentes à l’esprit la nature et la qualité de tous ceux, jeunes hommes ou jeunes femmes, qui ont été victimes du cruel fléau, mon propos sera, n’est-ce pas, l’évidence. N’allons point par excès de pruderie ou d’orgueil, faire une chute dont, quoi qu’il advienne, nos propres efforts seront impuissants à nous relever.

Mais serez-vous du même avis que moi ? Il me paraît tout indiqué pour nous de suivre l’exemple que beaucoup nous ont donné et nous donnent encore, c’est-à-dire de quitter les lieux. Fuyons comme la mort l’inconduite dont nous voyons le modèle chez autrui. Nous pouvons, en tout bien tout honneur, nous rendre et séjourner dans les maisons de campagne dont chacune de nous est loin d’être démunie. Goûtons, dans la joie et le délassement, tout le plaisir qui ne dépasse point les limites de la raison. Là-bas, on entend le chant des oiseaux, on voit les plaines et les collines se couvrir de vertes frondaisons. Les champs de blé ondulent comme la mer. Il y a des arbres de mille sortes, et le ciel a beau se courroucer, il ne refuse pourtant pas ce rayonnement de beauté éternelle dont le spectacle est plus séduisant que les murs vides de notre cité. L’air est également plus frais que chez nous. On y a plus de ressources, pour parer au besoin des jours que nous traversons, et l’on y éprouve moins de fâcheux ennuis. Bien que les paysans meurent aux champs comme les citadins ici-même, on éprouve chez eux moins d’angoisse, car les maisons et les habitants sont moins denses qu’à la ville. A tout considérer d’ailleurs, nous n’abandonnerons personne derrière nous : c’est nous, en vérité, que nous pourrions bien plutôt dire abandonnées. »

 Boccace (Jean), Le Décaméron :

Résumé du livre

Disciple de Dante et de Pétrarque, Boccace est l'un des grands auteurs du Trecento. Il conçoit son chef-d'œuvre au lendemain de la peste qui a Le Décaméron. ravagé Florence en 1348, alors que les hommes bouleversés, s'interrogent sur les vices humains et les valeurs morales. Le 'Décaméron' est composé des cent nouvelles que sept nobles demoiselles et trois jeunes gens, réfugiés dans la campagne florentine pour fuir le fléau, relatent au cours de dix journées. D'emblée, Boccace place le 'Décaméron' sous le signe de l'amour triomphant, prenant le parti des femmes : 'Moi, que le Ciel a voulu créer pour vous aimer.' Une fresque de plus de cinq cents œuvres d'art éclaire cette comédie humaine, aux miniatures des plus grands manuscrits du 'Décaméron' et aux dessins de Boccace lui-même répondent les panneaux de coffres de mariage, les plateaux d'accouchées, les fresques et les peintures d'artistes florentins célèbres ou anonymes.

 

 

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