Textes sur la Peste Noire du XIVème siècle

[Après 1300] « Le déclin s'amorce, conséquence du surpeuplement. Il s'accélère en 1348-1349 lorsqu'éclate la Peste Noire, l'épidémie la plus meurtrière de notre histoire. Le nombre des décès est considérable. Un tiers des habitants de chez nous disparaît en quelques semaines, et en certains endroits très touchés, la moitié. Des historiens ont calculé que cette perte démographique était proportionnellement six fois supérieure à celle provoquée par les guerres du XXème siècle.

 Pendant presque cent cinquante ans, jusque vers 1430, la peste demeure endémique. Elle ne recule nettement qu'à partir de 1500, concurrencée par la tuberculose et le choléra, ce qui ne vaut guère mieux. »

Jalons pour une histoire de l'expansion démographique, dans P. ORBAN, C. PATART et B. STANUS, Une autre histoire des Belges, fascicule édité par De Boeck & Le Soir, n°2, 1997, p. 4.

 


 « L'an du Seigneur 1348, en France et presque partout dans le monde, les populations furent frappées par une autre calamité que la guerre et lafamine : je veux parler des épidémies. (...) Ledit fléau, à ce que l'on dit, commença chez les mécréants [en fait en Asie centrale, dans l'empire mongol], puis vint en Italie ; traversant les monts, il atteignit Avignon, où il frappa quelques cardinaux et enleva tous leurs domestiques. Puis, peu à peu, (...) de ville en ville, de bourg en bourg, finalement de maison en maison, de personne à personne, (...) parvint jusqu'en Allemagne, moins terrible pourtant là-bas que chez nous. » (…)

JEAN DE VENETTE, Chronique latine (1368), dans P. BENAERTS et Ch. SAMARAN, Choix de textes historiques. La France de 1328 à 1610, Paris, Les Belles Lettres, 1926. 


Sa propagation...

 « Disparue d'Occident après le VIème siècle, la peste (du latin pestis, « fléau ») ressurgit durant l'année 1347. Elle aurait pris naissance en Asie centrale, dans le territoire qui entoure le lac Balkhach. Au début du XIVème siècle, la population, encore nomade, commence à se sédentariser et croît rapidement avec le développement économique. L'épidémie qui éclate en 1338 se transforme en catastrophe. La peste va suivre les routes du grand commerce, vers les comptoirs génois de Crimée. En 1347, celui de Caffa est assiégé par les Tartares [Mongols] dont l'armée, atteinte par la peste, est décimée. Ils imaginent alors de réduire les Génois par la maladie en faisant catapulter dans la place des cadavres de pestiférés. La maladie pénètre dans la ville. Et les galères génoises emportent dans leurs flancs les germes mortels. En juillet 1347, à la première escale des galères, Constantinople est touchée. En septembre, elles abordent à Messine, en Sicile, d'où elles sont rejetées. Même scénario à Gênes puis, en novembre, à Marseille. Mais trop tard : les trois villes deviennent trois nouveaux foyers d'où la peste se répand rapidement suivant les axes de communication. L'année 1348 est la plus terrible. À l'Est, la peste atteint le plateau d'Anatolie. Plus loin, l'Inde est touchée. En Arabie, La Mecque est dévastée, contaminée par les pèlerins venus d'Égypte. La « Peste noire » ou « Grande Peste » gagne l'ensemble de l'Europe occidentale de 1348 à 1357. En 1348, elle touche une grande partie de la France, l'Italie, l'Angleterre, l'Allemagne de l'Ouest et la Péninsule ibérique ; en 1349, l'Allemagne et la Scandinavie, ainsi que les Pays- Bas ; en 1352, la Russie. Seules quelques régions situées à l'écart des routes, comme les zones montagneuses, ont pu être épargnées. L'épidémie associe forme bubonique (qui survient après la piqûre d'une puce infectée) et forme pulmonaire (contagieuse d'homme à homme, active en hiver). La mort survient, généralement, dans les trois jours. Face à ce fléau, la médecine médiévale est impuissante. On estime que l'Europe perdit alors plus du tiers de sa population. »

La Peste noire arrive, extrait de J. MARSEILLE, Peste, guerre et famine : les grands malheurs, dans L'Histoire, n° 239, janvier 2000, p. 45.


Le rat

 « La peste est une maladie de rongeurs. Le rat est un de ceux qui peuvent l'introduire dans le monde des humains. Une épizootie précède généralement l'épidémie. Au Moyen Âge, l'espèce en cause est le rat noir, Rattus rattus, qui vit et meurt caché dans les greniers ou derrière les cloisons. Cette espèce a progressivement disparu en Europe au profit du rat actuel, gris, Rattus norvegicus, qui se tient à distance de l'homme. »

Rat noir ou gris ?, extrait de S. BARRY et N. GUALDE, La plus grande épidémie de l'histoire, dans L'Histoire, n° 310, juin 2006, p. 44.


 Mortalité

 « La mortalité débuta peu après la fête de la Saint-Jean [24 juin] dans la paroisse Saint-Piat. Elle s'étendit ensuite aux autres paroisses. Si bien que tous les jours, on portait dans les églises les corps de cinq, dix ou quinze défunts, et dans l'église Saint-Brice jusqu'à vingt ou trente (...). Dans la ville, tout le monde, hommes et femmes, commençait à prendre peur et personne ne trouvait de remède à cette situation [peste] (...). Vers la fête de la Nativité [25 décembre], la mortalité fut tellement exceptionnelle que des gens bien informés affirment que plus de vingt-cinq mille personnes sont mortes à Tournai (…). Personne, riche ou pauvre, n'était à l'abri. Chacun attendait que s'accomplisse la volonté de Dieu. Les curés et les religieux qui entendaient les confessions et qui administraient les sacrements, de même que ceux qui rendaient visite aux malades, mouraient en grand nombre. » (…)

Chronique et Annales de Gilles le Muisit, abbé de Saint-Martin à Tournai entre 1330 et 1352, cité dans P. ORBAN, C. PATART et B. STANUS, Une autre histoire des Belges, fascicule édité par De Boeck & Le Soir, n°2, 1997, p. 2.


 « En utilisant d'autres sources que ce témoignage, les historiens évaluent aujourd'hui la population de Tournai à environ 45 000 habitants en 1340 et entre 20 000 et 25 000 habitants en 1353. Le nombre de victimes mentionné par Gilles le Muisit est plus ou moins plausible pour la durée de l'épidémie. Le chiffre de 25 000 personnes autour de la fête de la Nativité semble exagéré. »

D'après J.-L. JADOULLE et J. GEORGES (sous la dir. de), Construire l'Histoire, t. II : L'affirmation de l'Occident (XIème – XVIIème siècle), Namur, D. Hatier, 2006, p. 91.


 Symptômes, traitements

 « Chez nous, au début de l'épidémie, et qu'il s'agit des hommes ou des femmes, certaines enflures se produisaient à l'aine ou sous l'aisselle : les unes devenaient grosses comme des pommes ordinaires, d'autres comme un œuf, d'autres un peu plus ou un peu moins. On les appelait vulgairement bubons. (...) Après quoi le symptôme du mal se transforma en taches noires ou livides qui, sur beaucoup, se montraient aux bras, aux cuisses et en tout autre point, tantôt grandes et espacées, tantôt serrées et menues.

(...)

Quant au traitement de la maladie, il n'était point d'ordonnance médicale ou de remède efficace qui pût amener la guérison ou procurer quelque allègement. (...) Les guérisons étaient rares, et, dans les trois jours qui suivaient l'apparition des symptômes déjà signalés, et plus ou moins vite selon le cas, mais généralement sans fièvre et sans autre trouble apparent, presque tous les gens atteints décédaient. L'intensité de l'épidémie s'accrut du fait que les malades, par leur commerce journalier, contaminaient les individus encore sains. »

La vie à Florence en 1348-1349, d'après BOCCACE, extraits du Décaméron (écrit vers 1350-1353).


 La plus grande épidémie de l'histoire

 « Certaines régions voient disparaître jusqu'aux deux tiers de leur population. À Givry, en Bourgogne, dans un des plus anciens registres paroissiaux que l'on possède, le curé, qui notait 28 à 29 inhumations par an en moyenne, enregistra 649 décès en 1348, dont la moitié en septembre. À Saint-Germain-l'Auxerrois, paroisse la plus importante de Paris, on enregistra 3116 morts entre le 25 avril 1349 et le 20 juin 1350.

 La ville de Perpignan perd sans doute 50 % de sa population en quelques mois : les taux de mortalité varient entre 50 et 60 % pour les notaires et hommes de loi, entre 60 et 65 % pour les prêtres de la paroisse Saint-Jean, entre 35 et 75 % pour les divers ordres du clergé régulier et, sur huit médecins, deux seulement survivront à l'épidémie; mais il est vrai que ce sont là des catégories particulièrement exposées. L'Angleterre a perdu, semble-t-il, 70 % de sa population, qui passe d'environ 7 millions à 2 millions d'habitants en 1400.

 Il ne s'agit que d'estimations. Faute de sources assez précises, personne ne connaît exactement le nombre de victimes. Froissart, contemporain de l'épidémie, qui évoque le fléau dans ses chroniques, évalue pour sa part les victimes au tiers de la population : « En ce temps, une maladie, que l'on nommait épidémie, courait, dont bien la tierce partie du monde mourut ». Cependant, les estimations actuelles établissent le taux de mortalité dans une fourchette allant de la moitié aux deux tiers de la population de la Chrétienté.»

La plus grande épidémie de l'histoire, extrait de L'Histoire, n° 310, juin 2006, p.p. 45-46.

 

 

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