Temps de succès,temps d'échecs

3.1 La réponse aux attentes du siècle

 Le début du XIIe siècle voit le retour de la prépondérance du pouvoir épiscopal et du pouvoir seigneurial sur les congrégations monastiques. Les monastères clunisiens, accusés d'une trop grande ingérence dans les affaires du monde, rencontrent l'hostilité grandissante du siècle. Trop de pouvoir, trop d'influence, trop de prétentions. L'Eglise séculière aspire à étendre son emprise sur la société qu'elle entend quadriller. Pour cela, il faut gagner le coeur des villes, là où la croissance génère la quête de spiritualité. Le monastère n'est pas l'instrument idéal de cette volonté qui se marie mal avec l'exigence de retrait du monde. La papauté entreprend de rabaisser l'ordre clunisien qui dispute la levée des impôts, le bénéfice des taxes, les privilèges de tous ordres au clergé séculier et, en premier lieu, aux évêques.

 Mais Cîteaux n'est pas Cluny. Et le monachisme n'est nullement remis en cause. Il a sa place au sein de la société mais on exige de lui qu'il reste en retrait, à l'écart des affaires du monde. Il est lieu d'apprentissage de l'humilité, de l'obéissance, de la pauvreté et complète, par cette approche affective de la vie spirituelle, la formation intellectuelle du novice au sein de l'école cathédrale. Il est la voie d'accession au pouvoir - combien d'évêques, combien de papes passeront par Cluny, par Cîteaux ? - mais il n'est pas l'incarnation du pouvoir. Il en est l'antichambre seulement. Cîteaux ne dispute aucune des prérogatives de l'épiscopat, ni les privilèges, ni l'enseignement, ni l'exploitation des paroisses. Il s'inscrit, au contraire,  pleinement dans le rôle que l'on veut lui faire jouer. Les évêques l'ont bien compris qui favoriseront toujours l'implantation de monastères cisterciens dans leur diocèse et sauront accueillir ces bons moines dans leur entourage.

 L'appui de l'Eglise n'est pas suffisant dans cette société où le pouvoir des princes s'affirme chaque jour davantage. Afin d'appuyer leur préséance, ceux-ci reprennent à leur compte la société d'ordre.
Cette théorie instaure le modèle d'une société cloisonnée dans laquelle chaque groupe assume une fonction définie. Elle établit la nécessité d'un échange de services entre ces trois groupes en vertu du principe selon lequel les tâches et les mérites de chacun profitent à tous. La société d'ordre avait assuré la puissance du monachisme au cours des siècles. Les princes l'accaparent et modifient quelque peu son orientation : la figure du chevalier est mise en avant aux dépens de  celle du clerc. Le conservatisme de Cîteaux s'accommode parfaitement de cette conception des rapports sociaux. Il constitue même un des fondements de la vie du monastère. Frères de choeur, issus de l'aristocratie, et frères convers, de basse extraction, n'ont pas les mêmes droits et ne remplissent pas les mêmes devoirs. Isolés dans le monastère, confinés à l'arrière de l'église lors des offices, réduits à une nourriture plus fruste, les convers sont des moines inférieurs et méprisés.

 Le mépris affiché à l'égard du peuple ne constitue pas la seule référence partagée par les Cisterciens et la chevalerie. La raison en est fort simple. A l'inverse des Clunisiens, les moines cisterciens n'entrent au monastère que tardivement, après avoir reçu une éducation familale empreinte des idéaux de leur ordre. L'idéologie cistercienne résulte de cet état de fait : on y prône la loyauté, l'entraide, le courage et l'amour, valeurs éminemment chevaleresques. Et on ne cherche à attirer que des chevaliers, seuls capables d'accomplir les « prouesses » (le mot est commun aux guerriers et aux moines) exigées du moine combattant les démons. Surtout, chevaliers et moines partagent le sentiment de l'imminence de la fin du monde, l'attente eschatologique, dont la société d'ordre (à l'image du ciel, où la population est hiérarchisée) et la reconquête des Lieux saints (la première croisade a lieu en 1095 à l'instigation du pape Urbain II) sont des préalables indispensables.

 De cette adéquation des valeurs, de cette connivence des mentalités, procède l'engouement pour Cîteaux parmi les élites du temps. Mais l'ordre, et c'est ce qui assurera sa permanence, remporte également un prodigieux succès monétaire.
 
 

     3.2 La réussite économique

 Cîteaux suscite, au début du XIIe siècle, une vague de conversions dans la société chevaleresque. Les biographes de saint Bernard établissent l'image du saint lançant son filet sur les hommes qui se laissent conquérir. Saint Bernard lui-même écrit : « Combien de mauvais poissons ne suis-je pas obligé de traîner ! Combien de poissons qui me donnent de l'inquiétude et de la peine n'ai-je pas rassemblé dans mon filet, quand mon âme s'est attachée à vous ! »  (saint Bernard, De divers sujets). L'ordre est condamné à se développer pour accueillir la masse des nouveaux combattants du Christ qui se précipitent dans les monastères cisterciens. Pour cela, il faut bâtir. Et bâtir nécessite de l'argent, beaucoup d'argent.

 De part le retour à la Règle préconisé par saint Bernard, l'ordre se coupe des sources traditionnelles de revenus monastiques. Faute de reliques, le monastère ne reçoit plus les dons des pèlerins. Il ne perçoit rien non plus des sommes considérables que peuvent engendrer l'exploitation des églises paroissiales ni les rentes seigneuriales qui affluent à Cluny. Retiré du monde, les legs des marchands enrichis à l'ombre du monastère disparaissent. Et pourtant, l'acquisition des matières premières, le recours à des salariés embauchés pour accélérer la construction du bâtiment, requièrent d'amples ressources financières. Celles-ci parviennent à Cîteaux sous forme de dons octroyés à l'occasion par une famille dans l'espoir de la  guérison d'un proche ou par un prince soucieux d'une rémission de ses péchés.

Mais c'est avant tout à l'exploitation du domaine que Cîteaux doit son opulence financière.Se référant à la Règle de saint-Benoit, les Cisterciens privilégient le faire-valoir direct du domaine à une époque où ce qui a assuré le succès de Cluny, la rente du sol, se déprécie. Les monastères disposent d'une main d'oeuvre gratuite, recourent aux techniques modernes qui assurent un rendement bien supérieur aux autres exploitations de l'époque, répondent aux besoins des villes avides de denrées variées, de vêtements moins rustiques, de matériaux en toujours plus grande quantité. Les moines fréquentent les marchés où ils vendent les surplus de l'exploitation et dépensent peu, produisant tout ce dont ils ont besoin.

 L'argent s'accumule d'autant plus que le monastère cistercien, à l'écart du monde, donne peu. La charité s'exerce d'abord à l'égard des frères ; l'hospitalité nuit à l'isolement du moine, on y renonce donc. Si Cîteaux participe à l'élan de générosité du XIIe siècle qui conduit à prendre soin des indigents, c'est par le conseil voire le chantage. Résolument hors du monde, il incite ceux qui y vivent, les clercs et les princes, à réduire les dépenses superflues et à se consacrer à l'aumône. L'ordre renie l'argent : il n'est pas gage d'aisance, il est là en tant que témoignage de la perfection. Parce que Cîteaux dresse un modèle de vertu irréprochable, parce que la réussite économique témoigne de l'approbation divine pour le dénuement de ses moines et la qualité de leur vie spirituelle, l'audience de l'ordre est considérable partout dans la Chrétienté.
 
 

     3.3 Le succès de la pensée cistercienne

 L'influence morale et intellectuelle qu'exerce Cîteaux au XIIe siècle s'explique également par la présence, dans les monastères cisterciens, de l'élite du temps, élite sociale et élite culturelle. L'ordre fascine les esprits, érige un modèle de piété chrétienne et fait émerger les nouveaux modes de pensée. Cîteaux ne révolutionne pas les conceptions monastiques. Mais en raison de la personnalité de saint Bernard et de l'évolution des mentalités, la pensée cistercienne rencontre un écho important, ce dont témoigne l'omniprésence, au XIIe siècle, de religieux formés dans les abbayes de l'ordre aux plus hautes charges ecclésiastiques.

 Cîteaux enracine l'idée selon laquelle tout salut est impossible dans le monde, seul le monachisme, forme de vie la plus parfaite, pouvant assurer le repos de l'âme détachée de l'enveloppe corporelle. La conséquence la plus immédiate réside dans la dévalorisation du siècle dans l'esprit des chrétiens laïques, c'est-à-dire ceux qui exercent des activités temporelles. Ils partagent la conviction de vivre dans un état marqué par le péché, où l'on ne peut que difficilement sauver son âme.

 La perception même de la religion est bouleversée par l'audience de l'ordre. L'usage de métaphores militaires pour évoquer l'existence monastique et l'incessant combat des vices et des vertus influence directement la réflexion du chrétien de l'époque. « Nous sommes ici comme des guerriers sous la tente, cherchant à conquérir le ciel par la violence, et l'existence de l'homme sur la terre est celle d'un soldat. Tant que nous poursuivons ce combat dans nos corps actuels, nous restons loin du Seigneur, c'est-à-dire loin de la lumière. Car Dieu est lumière. » (Saint Bernard, XXVIe sermon sur le Cantique des Cantiques). La vie chrétienne devient la source d'une lutte perpétuelle contre les tentations chez le simple croyant qui s'interroge sur la qualité de sa quête spirituelle. Les Cisterciens, à la suite des écoles cathédrales et notamment de leur plus célèbre représentant, Abélard, imputent la faute non plus dans l'acte mais dans l'intention, laissant ainsi se développer le thème de la culpabilité et de la nécessité du repentir. Saint Bernard ne pense pas autrement lorsqu'il prêche inlassablement la deuxième croisade, qui apportera la rémission des péchés à ceux qui mourront dans le Christ, poussant les hommes sur les routes, vers le désastre.

 Saint Bernard marque indubitablement les esprits du temps. Critiqué pour son intransigeance, ses outrances verbales et son langage injurieux à l'égard de ses adversaires, il exerce, malgré tout, une autorité morale dans toute la Chrétienté qui le fait intervenir partout où la foi est menacée ou prend une direction non conforme aux dogmes cisterciens (il tente notamment de faire reculer l'emprise grandissante de la dialectique dans les écoles cathédrales aux dépens de la rhétorique). A sa mort, les écoles s'approprient l'héritage intellectuel de Bernard, particulièrement en matière d'ascétisme, de dépouillement architectural (Abélard, dans sa VIIIe lettre à Héloïse, dénonce, lui aussi, les ornements inutiles) et d'élévation personnelle du croyant.
 
 

     3.4 Le déclin de l'ordre

 « Un homme ne peut en condamner un autre pour un délit semblable à celui qu'il a commis lui-même. C'est là pourtant ce que tu as fait, Bernard, et ta conduite est à la fois pleine d'imprudence et d'impudence. Abélard s'est trompé, soit. Toi, pourquoi t'es-tu trompé, sciemment ou sans le savoir ? Si tu t'es trompé sciemment, tu es l'ennemi de l'Eglise, la chose est claire. Si tu t'es trompé sans le savoir, comment serais-tu le défenseur de l'Eglise, quand tes yeux ne savent pas distinguer l'erreur ? »  (Bérenger, Apologie contre saint Bernard). Si, comme en témoigne l'auteur de ces lignes, saint Bernard est amené à employer des moyens douteux voire calomnieux pour contrer les arguments de ces adversaires, c'est que le monde lui résiste. Ayant balayé les structures anciennes, Cîteaux se heurte au vent de modernisme et de progrès qui anime les temps nouveaux.

 La résistance s'incarne avant tout dans la chevalerie, elle que Bernard considère son audience privilégiée, la cible de tous ses prêches, elle dont il souhaite la conversion en masse. Mais, si beaucoup, par culpabilité ou par dévotion, rejoignent l'ordre, l'immense majorité reste insensible aux exhortations à se retirer du monde. Pourquoi le feraient-ils alors que les succès agricoles assurent leur prospérité et que le renforcement féodal leur procure un pouvoir accru ? Pourquoi rejoindraient-ils un ordre assimilé au monde de la forêt, de la sauvagerie, ayant oublié les valeurs chevaleresques que sont le désinteressement vis-à-vis de l'argent et la charité à l'égard des indigents. Tout au plus, les Cisterciens parviennent à civiliser la chevalerie, à contrôler ses débordements de violence épisodiques par l'instauration d'un modèle de vertu et de spiritualité. Mais jamais ils ne pourront la conquérir. Saint Bernard y renonce d'ailleurs, préférant faire l'éloge des ordres religieux militaires, et notamment du Temple, dans lesquels la liturgie occupe une place restreinte et qui exigent une quête spirituelle bien moins contraignante.

 Deuxième foyer de résistance, les écoles cathédrales n'entendent pas subir le dogmatisme cistercien qui prétend discipliner les discussions sur la foi. « La foi des fidèles croît, elle ne se discute pas. »  (saint Bernard). Bernard, qui dénonce l'orgueil qu'il y a à vouloir remettre en cause les textes pour mieux les questionner, se heurte violemment à la démarche intellectuelle mise en place par les écoles, démarche reposant sur la dialectique comme voie d'accession à la vérité. Une exégèse radicalement opposée aux valeurs essentielles du moine que sont l'obéissance et le reniement de soi. Mais Bernard ne condamne pas l'école ; il la juge nécessaire, ne serait-ce que pour éduquer les adolescents qui choisiront plus tard d'entrer au monastère. Tout juste appelle-t-il à un peu plus d'humilité et notamment lors de sa querelle avec Abélard. Mais, du fait du renforcement du poids démographique de la ville au détriment de la campagne, qui attire toujours plus nombreux les fidèles vers les écoles et les cérémonies liturgiques de la cathédrale, la conception cistercienne de la foi chrétienne décline tout au long des XIIe et XIIIe siècles.

 Echec également devant les mouvements hérétiques dont Bernard ne parvient pas à contenir l'essor hors des voies prescrites par les autorités ecclésiastiques. L'hérésie du XIIe siècle, sous la multitude des formes qu'elle revêt, dont la plus connue reste aujourd'hui le catharisme, ne peut être accusée d'enfreindre les principes chrétiens.  Elle se réfère constamment à l'Evangile pour justifier telle pratique ou telle croyance, invoque l'exemple du Christ pour dénoncer le chemin emprunté par les clergés régulier et séculier. « Ils disent que l'Eglise réside chez eux seulement : ils sont seuls en effet à s'attacher aux pas du Christ et à demeurer les véritables adeptes de la vie apostolique, ne recherchant pas les choses du monde, ne possédant ni maison, ni champ, ni aucun bien. » (Evervin de Steinfeld, Lettre contre les hérétiques de Cologne). Bernard trahit son impuissance et l'échec du modèle cistercien en avançant les arguments les plus calomnieux lors de ses prédications contre les sectes. « Ils feignent de dire par amour de la chasteté des choses qu'ils n'ont inventées que pour attiser et accroître les plus honteux plaisirs... Il faut être bien stupide pour ne pas voir que rejeter le mariage, c'est lâcher la bride à toutes les infamies... Excluez de l'Eglise le mariage honnête et le lit sans souillure, vous la verrez envahie par les concubinaires, les incestueux, les épancheurs de sperme, les voluptueux, les homosexuels, en un mot toutes les espèces de l'immonde. » (saint Bernard, LXVIe sermon sur le Cantique des Cantiques).

 La littérature laïque, qui foisonne à la fin du XIIe siècle et se répand dans le milieu de la noblesse, regorge de critiques à l'égard de l'ordre. On y relève pêle-mêle l'attitude méprisante des moines blancs à l'égard des paysans, leur peu d'inclination à la charité, leur goût exagéré de la propriété et de l'argent, la frénésie de bâtir chez des hommes qui prônent le détachement et la pauvreté, la progressive acceptation d'un statut seigneurial, l'apparition des ornements et des détails architecturaux compliqués qui coûtent fort cher au point d'endetter une bonne partie des abbayes. L'ordre n'attire plus, ne suscite plus les conversions, son prestige s'estompe aux dépens de nouvelles formes de piété, plus enclines aux exigences de dénuement et de charité, les ordres mendiants .

 Le déclin de l'ordre s'inscrit plus généralement dans l'évolution de la société médiévale. L'ordre se heurte, en premier lieu, au tournant décisif que constitue le développement urbain. La ville, qui a toujours été le lieu du pouvoir, assume désormais mieux ce rôle grâce à l'afflux d'argent. En 1200, le monastère n'est plus la source du savoir, la plaque tournante des capitaux. Il a été supplanté au profit de la cathédrale d'un côté, de la bourgeoisie de l'autre. Ce qui fait vaciller Cîteaux, c'est aussi la remise en cause de la pertinence de la théorie des trois ordres. L'émergence de la personne, pleinement responsable au sein de la société et à laquelle il appartient de réaliser son propre salut, rend obsolètes les sacrifices, les renoncements de quelques-uns. Et c'est tout le monachisme qui s'en trouve bousculé. Le moine a fait son temps. Il ne retrouvera jamais la place dominante qui était la sienne et reste, encore aujourd'hui, réduit à un rôle marginal.

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