Les juifs au Moyen Age de part et d'autre du Rhin

Au cours du premier millénaire , les juifs sont plus ou moins intégrés en Europe. Mais cet équilibre précaire bascule avec les croisades....

Reproduction d’un homme avec ail et rouelle jaune provenant de la bibliothèque Hessiche Landes- und Hochschulbibliothek à Darmstadt.

Photo extraite du documentaire „Histoire du peuple juif“


C’est aux alentours du premier et du deuxième siècle après Jésus-Christ, en même temps que les légions romaines, que les premiers juifs s’installent en Germanie et en Gaulle. A la fin du Ve siècle, probablement les seules communautés juives qui survivent à la chute de l’empire romain sont celles des cités romaines du Nord de l’Italie, du midi de la France et de la péninsule ibérique, ces régions étant les moins frappées par le déclin général. Mais il n’est pas exclu non plus que quelques-unes aient résisté sur le territoire de l’actuelle Allemagne. 
Plus tard les Francs leur accordent de nombreux droits, étendus encore au VIIIe siècle par Charlemagne. A cette époque, les seigneurs recherchent la compagnie de cette communauté très implantée dans les réseaux commerciaux. Au IXe et Xe siècle, les évêques eux-mêmes encouragent les familles de commerçants israélites à s’établir dans leur diocèse. D’importants foyers de judaïsme voient le jour en Rhénanie, dans des villes comme Worms, Spire ou Mayence.


Pendant des siècles, les juifs vivent en relativement bonne intelligence avec les chrétiens. Artisans, marchands, commerçants ou savants, ils restent, cependant, aux yeux de leur entourage chrétien, des étrangers : l’Eglise les considérant comme « peuple déicide », les discriminations et l’ostracisme ne sont pas rares. Les massacres et les expulsions, toutefois, ne commencent réellement qu’avec les croisades.

Lorsque l’Eglise et l’Etat appellent à la reconquête des Lieux saints en Palestine et à la guerre contre les infidèles, de nombreux croisés engagent la lutte contre les « ennemis du christianisme » sur leur propre terre. La première croisade débute en 1096 par des massacres. Dans la seule Rhénanie, les victimes juives se comptent par milliers.


Des coupables tout trouvés
Les persécutions atteignent leur paroxysme lors de l’épidémie de peste noire qui s’abat sur l’Europe entre 1347 et 1350. Déjà suspectés d’utiliser des hosties et du sang de chrétiens dans des rites religieux secrets, les juifs sont désormais accusés d’empoisonner les puits et de propager la grande peste. On ignore qu’eux aussi succombent à la maladie. Ils sont, à cette époque, victimes de persécutions atroces. Les rares survivants doivent s’exiler à la campagne ou fuir à l’Est, principalement vers la Pologne. Pendant ces années, 400 communautés israélites d’Europe disparaissent.

Persécutions et expulsions
En 1182, Philippe Auguste ordonne l’expulsion des juifs du royaume de France. Il les autorise cependant à revenir 16 ans plus tard, pour renflouer les caisses de l’Etat... A son tour, Philippe le Bel bannit en 1306 une centaine de milliers de juifs, auxquels Louis X le Hutin permet de revenir en 1315 ; mais après les pogroms dans tout le royaume en 1320 et 1321 et la peste noire de 1349, Charles VI le Fol leur interdit définitivement le sol de France en 1394. Ce n’est qu’au XVIe siècle qu’ils sont de nouveau accueillis en France. 

De nombreuses communautés juives s’établissent en Alsace (alors partie du Saint-Empire romain germanique) au début du XIVe siècle, fort probablement constituées de juifs français expulsés de France en 1306.
Les quelques juifs restés sur le territoire du Saint-Empire après les croisades sont victimes de persécutions incessantes. « Finalement, il était exceptionnel pour un juif de naître, de vivre et de mourir dans la même ville ou dans le même pays. En fait, le risque d’être expulsé pesait constamment sur eux, toujours accompagné de violences » (1).


Ambivalence de l’Eglise face aux persécutions
Si les différents papes condamnent, dans de nombreuses bulles, les effusions de sang, certaines mesures adoptées par l’Eglise n’en ont pas moins contribué à reléguer les juifs au rang d’inférieurs. Le quatrième concile du Latran, en 1215, les contraint de porter un signe distinctif, la rouelle (un anneau d’étoffe jaune), qui permet « aux croyants de reconnaître les incroyants au premier coup d’œil ». Ce décret, qui restera appliqué en maints endroits jusqu’au XVIIe siècle, connaîtra un funeste renouveau pendant le troisième Reich.

Un des décrets pontificaux les plus lourds de conséquence est l’interdiction faite aux juifs « d’exercer les fonctions publiques » ainsi que le travail de la terre et presque tous les métiers artisanaux (en fait, tous les métiers organisés en corporations). Seules exceptions : la boulangerie et la boucherie, vitales pour les communautés israélites. Le commerce, lui, reste autorisé, et l’usure, défendue aux chrétiens, devient, par la force des choses, un secteur réservé aux juifs. Déjà isolés sur le plan religieux et social, ils endossent de plus en plus le rôle de boucs émissaires et d’affameurs du peuple.


Les serfs de l’Empire
Outre-Rhin, sensible aux persécutions massives dont ils ont été victimes pendant les croisades, l’Empereur Frédéric II de Hohenstaufen place les juifs sous sa protection. Dans le Saint-Empire, ils obtiennent le statut de serfs de la Chambre impériale, ou « serfs de l’Empire », mais doivent acquitter annuellement une somme substantielle en échange de leur protection. En fait, loin de revaloriser leur statut, cette « protection » sonne le glas de leur liberté : comme les femmes et le clergé, les juifs perdent le droit de porter une arme et deviennent, de fait, des citoyens « non-libres », c’est-à-dire, dans la conception médiévale, entièrement dépendants de leur seigneur.

Fréquemment, la « régale juive » est cédée, à titre provisoire, puis définitif, aux villes qui accordent aux juifs une protection en contrepartie d’un impôt élevé. En 1356, dans la Bulle d’or de Nuremberg, l’empereur Charles IV attribue ce droit aux princes-électeurs, puis aux princes d’Empire et aux villes. Les sommes exigées, encore supportables sous les Hohenstaufen, deviennent exorbitantes avec les princes locaux qui pratiquent l’arbitraire.

Les lettres de protection
Lorsqu’un juif voulait s’établir dans une ville ou dans un village, il devait demander protection au seigneur local. La lettre de protection lui accordait le droit de s’installer pour un certain temps (en moyenne entre 6 et 10 ans) ainsi que le droit d’exercer un métier, la liberté de circuler, etc. contre paiement d’un tribut. Après expiration de la durée de protection prévue par la lettre, le juif pouvait faire prolonger sa protection, le seigneur se réservant le droit d’augmenter la contribution demandée. Seuls les plus aisés pouvaient se procurer cette lettre, une grande part de la population israélite étant contrainte à errer dans les campagnes et à mendier, ou, dans le meilleur des cas, à servir chez des juifs protégés.

Angelika Schindler, ARTE

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