La mappemonde d'EBSTORF

La mappemonde d'Ebstorf


Le couvent d'Ebstorf

 

 

Dédié à saint Maurice, le couvent des bénédictines d'Ebstorf se trouve en Allemagne, à 25 km au sud de Lunebourg. C'est en 1830 qu'une des religieuses, Charlotte von Lasperg, retrouvait la mappemonde, roulée et couverte de poussière, sur une étagère d'un débarras humide et sans fenêtre où étaient entreposés des objets liturgiques au rebut. Peinte sur trente peaux de chèvres cousues ensemble, cette grande mappemonde circulaire de 3,58 x 3,56 mètres de diamètre devait d'abord être déployée dans le chœur du cloître des moniales, avant d'être envoyée à Hanovre vers 1833-1834, puis à Berlin, en 1888, pour y être restaurée. Les trente parties, démontées pour les besoins de la restauration, furent ensuite conservées dans les tiroirs des Archives de l'État à Hanovre, où elles devaient être détruites lors d'un bombardement en 1943.
Mais avant sa disparition, deux fac-similés avaient été réalisés à partir de l'original, l'un par Ernst Sommerbrodt, à Hanovre, en 1891, un autre par Konrad Miller, à Stuttgart, en 1896. La Bibliothèque nationale de France en possède actuellement deux reproductions. De son côté, l'université de Lunebourg, où est conservé un fac-similé aux dimensions réelles, a réalisé sur Internet un programme qui permet d'accéder facilement aux images et aux légendes de la mappemonde.
   
 

Quand la mappemonde fut-elle réalisée ?


La datation de la mappemonde demeure incertaine, comprise entre 1213 et 1373. Dans les années 1930, Richard Ühden avançait la date de 1235 et en attribuait la paternité à Gervais, prévôt du monastère d'Ebstorf entre 1223 et 1234 et assimilé à Gervais de Tilbury. Une datation et une attribution aujourd'hui largement reprises et souvent acceptées, en raison notamment des liens entre l'image de la mappemonde et le texte des Divertissements pour un empereur.

Le texte et ses sources
  La mappemonde d'Ebstorf se présente comme un cercle figurant l'orbis terrae, la terre habitée, l'œcumène des Grecs, nostra habitatio pour les auteurs médiévaux. Elle est encadrée, comme mise en scène, par un long texte écrit à l'encre noire, dont certaines parties ont disparu ou n'ont pu être restaurées (et qui souvent ne figurent pas sur les fac-similés). Des titres et des majuscules rubriqués ouvrent les paragraphes.
   

 

 

Les Étymologies d'Isidore de Séville (v. 570-636) sont les principales sources auxquelles l'auteur a puisé. Livre de chevet de tous les clercs médiévaux, cette somme de vingt livres traite de l'origine des choses en partant de l'étymologie des mots et veut rassembler le savoir antique.
La description du monde
Quatre textes généraux voient leur importance soulignée par :
– leur disposition en haut de la mappemonde, de part et d'autre de la tête du Christ, Verbe incarné ;
– l'initiale ornée et rubriquée qui les introduit ;
– leur répartition en pavés de longueur à peu près égale.
On peut imaginer que ces textes introductifs étaient les premiers, les autres textes ayant été ajoutés par la suite.
  

 Le Paradis terrestre

Le ciel et le Paradis


Seconde colonne en partant de la gauche, à la droite du Christ, le texte commence par les mots Celum vocatum qui introduisent une description du ciel dans toutes les acceptions du terme, empruntée à Isidore de SévilleÉtymologies, XIII, IV, 1-2 et V, 1-2).
Le texte 2 – qui suit le précédent, de gauche à droite – commence par le mot Paradysus, début d'une longue description sur deux colonnes, de même longueur, du Paradis terrestre, également tirée des Étymologies
( (XIV, II, 2-3). Le Paradis est représenté presque immédiatement en dessous sur l'image.

La terre habitée


Le texte 3 – la première colonne de droite, à gauche du Christ – est introduit par le mot Orbis et décrit le cercle de la terre habitée, l'orbe terrestre (Étymologies, XIV, 1-3 et II 1-2). Il est complété par un schéma, en rouge, qui indique, par l'intermédiaire d'un T, la disposition des trois parties du monde – Asie, Europe et Afrique – à l'intérieur de l'O de l'orbe terrestre.

La création


Cette description du monde dans son entier, depuis les hauteurs du firmament et de la sphère éthérée (texte 1), jusqu'à la terre habitée (texte 3) en passant par la description de l'Éden, primitivement destiné aux hommes, s'achève par un rappel des modalités de cette création telle qu'elle est rapportée au début de la Genèse (Gen., I, 1-31).
Le texte 4 commence en effet par ces mots : Prima die, qui inaugurent une récapitulation de l'œuvre divine en six jours, que les théologiens de l'époque ont longuement commentée dans des ouvrages intitulés Hexameron.

La mappemonde


Enfin le texte 5 achève cette séquence inaugurale, qui au départ devait peut-être en rester là, par une définition de la mappemonde : Mappamundi. C'est-à-dire une explication du rôle et de la fonction imputés à la grande image qui se déploie en dessous.

Typologie des animaux

Les cinq premiers textes de la mappemonde ont été ensuite complétés, sans doute par le même scribe, un clerc fortement épris d'histoire naturelle. Au moment même où, surtout en Angleterre, ses confrères composent des ouvrages intitulés bestiaires, entièrement consacrés aux animaux de la création.
Dans les espaces restants, autour de la mappemonde, l'auteur a introduit, en suivant fidèlement le livre XII des Étymologies d'Isidore de Séville, la taxonomie et la description d'un certain nombre d'animaux.
   


 Chameau


 Cerf

Les animaux domestiques


Le texte 6 – qui commence immédiatement après la définition de la mappemonde – est l'énumération d'un certain nombre d'animaux domestiques, empruntée, pour l'essentiel, au chapitre I du livre XII des Étymologies : "Du bétail et des bêtes de somme". Chaque nom, inscrit en rouge, précède la description. Pour bien marquer la différence avec le paragraphe précédent, l'auteur a inséré ces titres entre de longs tirets quand la place le lui permettait. Chaque description commence par une majuscule simple, rubriquée, à l'exception du premier paragraphe qui est introduit par une initiale enluminée, comme si le scribe avait continué sur sa lancée. Sont ainsi décrits :
– les bouquetins (ibices) (Étymologies, XII, I, 16) ;
– les cerfs (cervi) (Étymologies, XII, I, 18) ;
– le daim (damnula) (Étymologies, XII, I, 22) ;
– le buffle (bubalus) (Étymologies, XII, I, 33) ;
– le sanglier (aper) (Étymologies, XII, I, 27) ;
– le chameau (camelis) (Étymologies, XII, I, 35) ;
– le dromadaire (dromeda), (Étymologies, XII, I, 36) ;
– l'onagre (onager) (Étymologies, XII, I, 39).
Des animaux énumérés dans le même ordre que celui d'Isidore, mis à part le buffle dont la description a peut-être été ajoutée.

 

Les bêtes sauvages


  Cette sorte de taxonomie se poursuit (texte 7) avec la liste des "bêtes sauvages" qui constituent le chapitre II du livre XII d'Isidore :
– le lion (leo) (Étymologies, XII, II, 3) ;
– le tigre (tygris) (Étymologies, XII, II, 7).
   

 Lion

 
Panthère                                   Éléphant
 


 Tigre et ours

 

Mais, au lieu de continuer en descendant, l'énumération se poursuit sur la colonne de gauche (texte 4), en dessous du texte sur la création. Avec, de haut en bas :
– le pard (pardus) (Étymologies, XII, II, 10) ;
– le léopard (leopardus) (Étymologies, XII, II, 11) ;
– le rhinocéros (rhinoceron) (Étymologies, XII, II, 12) ;
– l'éléphant (elefans) (Étymologies, XII, II, 14) ;
– le caméléon (camelion) (Étymologies, XII, II, 18) ;
– le lynx (lincis) (Étymologies, XII, II, 20).
Comme précédemment, les descriptions sont annoncées par une majuscule rubriquée, le titre précédant le paragraphe mais sans tirets cette fois, sans doute par économie de place.
La liste s'achève, dans la partie inférieure de la mappemonde, par la description :
– du castor (castor) (Étymologies, XII, II 21) ;
– de l'ours (ursus) (Étymologies, XII, II, 22) ;
– du singe (simia) (Étymologies, XII, II, 30).


 Dragon


 Vipère et céraste


 Basilic et aspic


 Scitale

Les serpents


Après les animaux sauvages, passant outre la description des "petits animaux" qui constitue le corps du chapitre III du livre d'Isidore, l'auteur poursuit par l'énumération et la description des serpents (texte 8). Le texte est emprunté de façon plus ou moins ordonnée au chapitre IV du livre XII des Étymologies. Il égrène longuement, sur les colonnes de droite à gauche, les différents types de reptiles et de lézards. Cette description renvoie à la mappemonde où sont figurés, dans la partie extrême de l'Éthiopie, les reptiles de toutes sortes qui hantent ces lieux torrides réputés inhabitables. De droite à gauche, ce sont :
– le dragon (draco) (Étymologies, XII, IV, 4) ;
– la vipère (vipera) (Étymologies, XII, IV, 10) ;
– l'aspic (aspis) (Étymologies, XII, IV, 12) ;
– la dipsa (dipsa) une variante de l'aspic (Étymologies, XII, IV, 13) ;
– le régulus (regulus) ou basilic, ajouté en bas du parchemin comme un repentir (Étymologies, XII, IV, 6).
Puis, sur la colonne de gauche :
– le céraste (ceraste) ou serpent à cornes (Étymologies, XII, IV, 18) ;
– le prester (Étymologies, XII, IV, 16) ;
– le seps ou aspic putréfiant (seps tabificus) (Étymologies, XII, IV, 17) ;
– l'enhydris (?) ;
– l'hydre (Ydra), suivie de l'elydros (Étymologies, XII, IV, 23-24) ;
– la couleuvre (renatrix) (Étymologies, XII, IV, 25) ;
– le paria (Étymologies, XII, IV, 27) ;
– le boa (Étymologies, XII, IV, 28) ;
– le javelot (iaculus) (Étymologies, XII, IV, 29) ;
– le seps, dont le nom est répété deux fois comme chez Isidore (Étymologies, XII, IV, 17) ;
– la sirène (serena) (Étymologies, XII, IV, 29) ;
– la salamandre (salamanda) (Étymologies, XII, IV, 36).

Se poursuivant, toujours de droite à gauche, sur la colonne précédente :
– la sirène (répétition) ;
– la scitale (scitalis) (Étymologies, XII, IV, 34) ;
– le stellion (stellio) (Étymologies, XII, IV, 35) ;
– le scorpion (scorpio) (Étymologies, XII, IV, 38).
Ce chapitre se clôt par un long paragraphe sur "les scorpions et autres serpents".
  

 

Les oiseaux



 Oiseau hercynien
Le bestiaire se poursuit ailleurs, en haut de la mappemonde, dans l'espace laissé vide avant la description du ciel (texte 1). Là il est question "De la nature de certains oiseaux" (texte 9). Ici encore l'auteur tire profit de la place disponible en même temps, comme pour le chapitre sur les serpents, qu'il profite de la proximité de certaines représentations, comme celle des oiseaux d'Hyrcanie. Le texte, comme les précédents, est en grande partie tiré du chapitre VII du livre XII des Étymologies, avec néanmoins quelques exceptions.

 Perroquet

 
Autruche                                  Pélicans
 

 Pigmée luttant contre
 les grues
De haut en bas sont énumérés :
– l'aigle (aquila) (Étymologies, XII, VII, 10) ;
– le vautour (vultur) (Étymologies, XII, VII, 12) ;
– le perroquet (Psytacus) (Étymologies, XII, VII, 24) ;
– l'autruche (struthio) (Étymologies, XII, VII, 20) ;
– l'ibis (ibis) (Étymologies, XII, VII, 33) ;
– les grues (grues) (Étymologies, XII, VII, 14-15) ;
– les oiseaux de Diomède (Diomedias aves) (Étymologies, XII, VII, 28-29) ;
– le pélican (pelicanus) (Étymologies, XII, VII, 26) ;
– les oiseaux hercyniens (Erciniae aves) (Étymologies, XII, VII, 31) dont la description fait quasiment face à la représentation.
Autres descriptions
 

Toute une partie du texte ayant disparu, il est difficile de savoir comment était occupé le reste de l'espace disponible. Mais de nombreuses informations sont encore lisibles.
   


 Îles de Gadès


 Îles Éoliennes

Les îles


Le texte 10, dans la partie inférieure gauche de l'image, traite "Des îles". Sont énumérées :
– l'île de Thanatos (Étymologies, XIV, VI, 3) ;
– les Cyclades (Étymologies, XIV, VI, 19) ;
– les îles Éoliennes (Étymologies, XIV, VI, 36) ;
– les Gorgades, îles des femmes.
Toutes, ou presque, sont figurées sur la mappemonde. La description insulaire se poursuit de l'autre côté, à gauche des pieds du Christ par celle des îles de Gadès.

Deux autres textes complètent cette tentative de serrer le monde et son explication en une seule "page", comme se le proposait la définition de la mappemonde (texte 5).
Le texte 11 – qui semble d'une certaine façon combler un vide – est formé d'extraits du livre XVI des Étymologies, "Des pierres et des métaux" : un passage traite de l'alumine (alumen) (Étymologies, XVI, II, 2) ; un autre du soufre (sulfur) (Étymologies, XVI, I, 9).

Enfin, pour ceux qui seraient restés sur leur faim, l'auteur renvoie au livre d'Isidore : "Si quelqu'un veut en savoir plus... qu'il lise Isidore."

 Les îles de l'Océan et de la Méditerranée

 

Le Christ embrasse le monde
 

La mappemonde insère l'image du monde, réduit de façon métonymique à la terre habitée, à l'intérieur du corps du Christ, Verbe incarné, mort et ressuscité. Ainsi la connaissance du monde, autant historique que cosmographique est-elle intégrée de façon visuelle dans l'ordre des savoirs qui permettent d'accéder du sensible à l'intelligible.

La figure




 Alexandre le Grand

Au sommet de la mappemonde, en haut, à l'orient, se dresse la figure du Christ. À sa droite est placé le Paradis terrestre où Adam et Ève se partagent le fruit de l'arbre de la connaissance. À sa gauche, Alexandre vient consulter les arbres oraculaires du Soleil et de la Lune pour percer le secret de son destin.
Le visage très ovale, serein, est souligné d'une légère barbe et encadré de longs cheveux bouclés. Il ressemble à ces figures de Christ de type "gothique", au visage jeune, encore presque imberbe.
La tête est entourée d'un nimbe crucifère. Dans le halo bleu doublé aux trois-quarts d'une légère volute – qui pourrait signifier les eaux célestes, ligne de partage entre l'univers physique et le monde supra-sensible – qui constitue l'auréole, se détachent les trois branches rouges, ornementées, de la croix.
L'ensemble est inscrit dans un cadre rectangulaire bordé d'or sur fond rouge d'où se détachent distinctement, en majuscules : à sa droite, l'alpha traversé d'une petite croix, à sa gauche, l'oméga également traversé d'une croix. Ainsi est rappelé que dans la personne du Verbe créateur et rédempteur se résolvent le commencement et la fin de toutes choses.


Les mains


La main droite, paume ouverte, où l'on peut lire la trace de la crucifixion, surgit au milieu du fleuve Tanaï (le Don), limite traditionnelle depuis le découpage opéré par les géographes grecs entre l'Asie et l'Europe. La main gauche, également paume ouverte, surgit à l'extrémité méridionale du monde, pour s'étendre sous l'Auster, accompagnée de la légende : Terram palmo concludit (il tient la terre dans la paume de sa main).

 

Les pieds


Les deux pieds, posés sur l'Océan, légèrement écartés, placés de chaque côté du Zéphyr, à l'extrême occident, également marqués par les traces de la crucifixion, sont accompagnés chacun d'une légende.



Au-dessus du pied gauche : Suaviter disponens omnia (il dispose tout avec sagesse).
Au-dessus du pied droit : Usque ad finem fortifer (il tient tout fermement jusqu'à la fin des temps).




 Christ ressuscité

Le corps


Le corps du Christ n'apparaît pas, tout entier dissimulé par la terre habitée, avec simplement au centre, à l'emplacement ombilical, Jérusalem. La ville carrée, surdimensionnée, est entourée de murailles d'or percées de douze portes. Sortant du vaste tombeau rectangulaire posé sur le rocher, le Christ ressuscité, "vainqueur de la mort", les bras levés. Il tient dans la main gauche l'étendard de la croix, sous les yeux terrifiés du soldat chargé de le garder.
Une longue légende court sur le côté droit. Il y est rappelé le rôle de métropole de Judée joué par la ville et les distances, dans ce monde géométriquement ordonné, qui la séparent des principales cités du pays. Ainsi que la gloire de la ville, chantée déjà par les prophètes depuis "les siècles des siècles", rehaussée par la présence du tombeau vide, signe tangible de la Résurrection :

Jérusalem, capitale celébrissime de la Judée, à 2 300 miliaires de Sychem, 1 600 de Dispoli, 1 600 d'Hébron, 1 400 de Jéricho, 300 de Bethléem, 1 600 de Bersabée, 2 400 d'Ascalon, autant de Joppé, 1 600 de Ramatha, 600 d'Emmaüs, 400 des montagnes que Marie traversa à la hâte. Cette ville célèbre entre toutes s'élève au-dessus de toutes les villes du monde, parce que c'est là que s'est accompli le salut du genre humain par la mort et la résurrection du Seigneur, comme le dit le Psalmiste : "notre roi avant les siècles des siècles". Cette ville est grande parce qu'elle renferme le sépulcre du seigneur qu'avec une pieuse avidité tout le monde désire voir et parce qu'il l'a ennobli en ressuscitant d'entre les morts, vainqueur de la mort. Comme le dit Sédulius : "Le lieu qui a reçu le trésor du corps du Seigneur, quand il gisait (dans la mort), mérite d'être appelé noble, et saint celui où il est ressuscité."
Sources et signification

La présence du Christ englobant le monde n'est pas nouvelle. Elle traduit visuellement des textes de l'Écriture, bien connus des auteurs médiévaux.

Les textes prophétiques d'Isaïe :
Qui a mesuré dans sa main l'eau de la mer / et évalué les dimensions des cieux ? / jaugé toute la terre au boisseau, / pesé les montagnes au poids / et les collines à la balance ? (Is. XL, 12)
Celui qui appelle les générations dès l'origine / Moi Yahvé qui suis le premier et serai le dernier. (Is. XLI, 4)
C'est moi, Yahvé, qui ai tout fait, / qui, seul ai déployé les cieux. / J'ai affermi la terre, et qui m'y aidait ? (Is. XLIV, 24)
Qui a façonné la terre et l'a fixée / et ne l'a pas créée chaotique mais l'a rendue habitable ? (Is. XLV, 18).
C'est moi qui suis le premier et qui suis aussi le dernier ; / Ma main a fondé la terre et ma droite a tendu les cieux. (Is. 48XLVIII, 12-13).


Les textes prophétiques de Jérémie :
Est-ce que le ciel et la terre / je ne les remplis pas ? (Jér. XXIII, 24)
C'est moi qui ai fait par ma grande puissance et mon bras étendu, la terre, l'homme et les bêtes qui sont sur la terre. (Jér. XXVII, 5)


Des passages du Livre des Proverbes :
Qui est monté au ciel et en est descendu ? / Qui dans ses poings a recueilli le vent ? / Qui dans son manteau a serré les eaux ? / Qui a affermi toutes les extrémités de la terre ? (Pr. XXX, 4)

Des passages des Psaumes :
Depuis longtemps tu as fondé la terre / et les cieux sont l'ouvrage de tes mains. (Ps. 102)

Ou encore du Livre de Job :
Lequel ignore parmi eux tous, / que la main de Dieu a fait tout cela ? (Job XII, 0)

De celui de la Sagesse déployée "d'un bout du monde à l'autre" qui régit l'univers de "manière bienfaisante" (Sag. VIII, 1).
Mais au-delà des textes même, on sent l'influence de leurs commentateurs, comme saint Augustin, ou Raban Maur. Enfin l'on discerne l'empreinte de certains auteurs contemporains ou presque, celle de Hugues de Saint-Victor, maître de la célèbre école parisienne qui, dans le Libellus de formatione arche, propose la construction d'une mappemonde au cœur d'un espace-temps tout entier inséré entre les bras du Tout-Puissant.
   

La signification


La figure du Christ en majesté domine d'autres images du monde, en particulier au XIIIe siècle. Récapitulative, elle est là pour rappeler que :

  • Le Verbe créateur est l'alpha, c'est-à-dire le commencement, celui par qui tout fut créé, en ordre, poids et mesure "qui, de sa paume, a équilibré les cieux, sinon celui qui les a créé, celui qui, en étendant la main, a défini leur largeur, de sorte que la partie orientale et la partie occidentale s'équilibrent et que l'Aquilon ne l'emporte pas sur le midi, ni que celui-ci soit plus léger".
  • Il est aussi le Rédempteur, le Crucifié "vainqueur de la mort", ressuscité au troisième jour, apportant par là le salut aux quatre coins de la terre : "Le nombre quatre, de la forme de la croix du Christ, représente tout l'orbe du monde et par là il est facile de comprendre que le Seigneur, Créateur de l'univers, a voulu signifier que lui, crucifié sur une croix quadriforme, serait le Rédempteur et le Réparateur de cet univers".
  • Il est celui qui reviendra à la fin des temps, l'oméga, pour juger les vivants et les morts. Il est le commencement et la fin, le seul et unique Dieu : "Je suis le premier et le dernier / Moi excepté il n'y a pas de Dieu". (Is. XLIV, 6)
  • Il est celui qui contient tout : " [...] que les bras du Seigneur enveloppent tout, ici et là, cela signifie que tout est sous sa domination et que nul ne peut diriger sa main, ni la droite vers la récompense, ni sa gauche vers le châtiment". (Hugues de Saint-Victor, PL 176, col. 626A)
  • Sans lequel rien ne pourrait exister :"S'ils n'étaient pas tenus par la main de celui qui gouverne, ils ne pourraient exister, non plus que si l'Auteur retirait sa main de la direction des choses." Celui qui à la fois gouverne et vivifie.

Et comme l'explique Alain de Lille :
"Afin que cela te soit plus évident, j'ai peint sous une forme visible toute la personne du Christ, c'est-à-dire la tête et les membres, afin que, comme tu vois tout (ce qui est visible), tu puisses plus facilement comprendre ce qui est dit au sujet de ce qui est invisible."
L'image se veut une invite à la méditation.

Les vents

Tout autour de la terre habitée figurent les vents. Les quatre vents cardinaux sont flanqués chacun de deux collatéraux, dont les noms et les qualités sont indiqués autour de la mappemonde. Les noms et les fonctions de ce système traditionnel de douze vents sont empruntés souvent aux Étymologies et au De natura rerum d'Isidore de Séville (v. 570-636), sauf ici où il est fait référence à Ovide.
Une telle représentation figure sur la plupart des mappemondes traditionnelles, souvent entourées de douze petites cercles à l'intérieur desquels apparaissent parfois des têtes soufflantes. Elle a pour fonction d'insérer la terre dans une vision cosmique plus large, en insistant sur l'influence de l'air et des éléments supérieurs dont elle est inséparable : il existe de "bons" et de "mauvais" vents, comme de "bonnes" et "mauvaises" étoiles.

Ainsi, les grandes directions cardinales permettent de se repérer sur la mappemonde qui constitue en elle-même une sorte de "rose des vents". Une rose des vents à l'intérieur de laquelle sont construites, au même moment, les cartes-portulans.
  

 


 Subsolanus

Les vents cardinaux


On distingue aisément les quatre vents cardinaux :

  • à l'est, Subsolanus (1), "vent d'orient qui naît au soleil levant" et souffle du côté des Indes ;
  • au sud, Auster (4), le vent du sud, ou plus exactement du midi, puisque le sud est inaccessible, un vent mauvais qui corrompt l'air par son épaisseur et fait faner les fleurs ;
  • à l'ouest, Zéphyr ou Favonius (7), au souffle vivifiant qui préside aux naissances et à la germination ;
  • enfin, Aquilon (10), sec et froid, qui transforme les eaux en glace et disperse les nuages.


 Eurus (non)


 Septentrion

Les collatéraux


Chacun de ces vents cardinaux est flanqué de deux vents collatéraux que rien sur la mappemonde, ni la taille ni la graphie, ne distingue des précédents :

  • à droite de Subsolanus, Vulturnus (2), vent d'est-nord-est, qui apporte l'orage et souffle sur le pays des Seres, la Chine ;
  • à sa gauche, Eurus (3), un vent d'est-sud-est, qui souffle du côté du golfe Persique et fait se gonfler les eaux de la mer Rouge.

Auster est flanqué, à sa droite, de Euro-Auster (5), vent de sud-sud est, qui souffle du côté de l'Égypte. À sa gauche, Austro-Africus (6) – que l'on appelle parfois Libonotus, ou bien Libs, ou encore Notus –souffle du côté des Syrtes.

Zéphyr, quant à lui, est entouré à sa droite d'Africus (8), ainsi appelé parce qu'il prend naissance en Afrique, vent d'ouest-sud-ouest. À sa gauche, souffle Chorus (9), vent d'ouest-nord-ouest, en rond d'où son nom de chorus pour circulus : c'est le vent par excellence de l'île de Bretagne.

Enfin, Aquilon est flanqué sur sa gauche de Septentrion (12) qui correspond en fait au nord sidéral, puisqu'il naît sous l'axe des sept étoiles du nord. À sa droite, Circius (?) dont le nom est effacé, vent du nord-nord-ouest, souffle sans interruption sur les plages désolées des régions septentrionales.

L'Océan et les mers
Avec l'air, l'eau entoure immédiatement la terre. Comme l'expliquent les auteurs de l'époque, l'eau et la terre sont étroitement imbriquées :

Le Créateur a ceint l'orbe terrestre, tout autour et en son milieu, par l'eau qui converge de toutes parts vers le centre de la terre et, parce qu'elle tend vers l'intérieur, ne peut tomber. Ainsi, comme la terre aride et sèche ne pourrait vivre par elle-même et sans humidité et qu'en revanche, les eaux ne pourraient se maintenir sans le soutien de la terre, elles sont liées l'une à l'autre par un mutuel enlacement, la terre ouvrant son sein, l'eau l'irrigue tout entière, à l'intérieur, à l'extérieur, au-dessus comme en dessous, par des veines qui la parcourent comme autant de liens, allant jusqu'à s'élancer des sommets les plus élevés.
                                                                              Bède, De natura rerum, XLIII

 


La source unique des eaux douces et salées


Dans la conception biblique du monde, l'ensemble des eaux qui entourent et irriguent la terre puisent à une source unique : le grand abysse. Les philosophes naturalistes du XIIe siècle, tel Guillaume de Conches, appellent cette source le "véritable Océan", la Vraie Mer, la "Mer véritable", le "grand Océan", la "Méditerranée", la "Mer du milieu des terres".

Cette grande mer coule dans la zone équinoxiale. Elle se sépare à l'est et à l'ouest en deux flux nord et sud qui forment ainsi – selon la théorie élaborée dans l'Antiquité par Cratès de Mallos – un deuxième anneau océanique partageant la Terre en quatre petites îles dont la terre habitée, la nôtre, l'œcumène des Grecs, ne représente que le quart de l'espace émergé.

La Sagesse divine, sachant que rien ne pouvait vivre sans chaleur et sans humidité, a placé ce lieu unique au milieu de la zone torride, sous la source de toute chaleur, au milieu du cercle équinoxial qui entoure la Terre. Ce que certains mettent en doute, puisqu'en ra

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