La vision chrétienne

La mappemonde de Hugues de Saint-Victor

Dans le Libellus de formatione arche qui suit le De arca Noe, Hugues de Saint-Victor (v. 1096 -1141) propose de dresser une mappemonde. Il commence par tracer les contours du globe terrestre autour duquel il dispose successivement l'air et l'éther, dans une étroite coïncidence de l'espace et du temps. L'ensemble est dominé par une grande "Figure en majesté" que voilent deux séraphins.

Ce schéma doit être mis en regard de l'œuvre de Hugues de Saint-Victor, en même temps que des grandes controverses contemporaines, portant notamment sur la Création, qui ne pouvaient manquer de traverser l'abbaye de Saint-Victor installée à la lisière de Paris.

Une figuration globale du cosmos

Après avoir dressé un plan de l'arche de Noé, et en avoir épuisé les significations allégoriques, Hugues de Saint-Victor entreprend de construire une mappemonde qu'il intègre dans une figuration globale du cosmos, et dont la description occupe toute la dernière partie du traité.
De prime abord, il peut paraître singulier de voir une telle représentation ainsi insérée dans un ouvrage mystique, mais Hugues de Saint-Victor, théologien profondément immergé au cœur du fort courant platonicien qui caractérise le début du XIIe siècle, est aussi un pédagogue pour qui la lecture et la méditation sont les deux sources conjointes de la connaissance. Auteur d'un véritable "art d'apprendre", le Didascalicon ou De Studio legendi, il est aussi épris d'esthétique que passionné de sciences physiques.
Les arts libéraux, auxquels, le premier de son temps, il ajoute les "arts mécaniques", sont pour lui autant de moyens, autant d'étapes, pour accéder à la connaissance du monde et, par là, à la Sagesse qui a présidé à sa création. Propédeutique indispensable pour sortir des ténèbres de l'ignorance dans lesquelles l'homme gît depuis la faute originelle, et parvenir degré par degré à l'illumination.

Considérée dans ce contexte théologique et mystique, la description de cette mappemonde, dépeinte de façon extrêmement concrète – "je trace... je dispose..." –, est particulièrement éclairante quant à la définition même du terme de mappemonde, intégrant la représentation de la terre à celle du cosmos et de l'empyrée. Elle offre également un moyen de cerner, à travers une représentation aujourd'hui disparue, la vision que l'auteur entendait proposer du monde.
  

La représentation de la terre habitée


Autour de l'arche, supposée représenter l'Église, Hugues trace un ovale, un cercle "oblong", qui n'est autre que la circonférence de la Terre, à l'intérieur duquel il organise la représentation de la terre habitée. Une image orientée vers l'est, selon la disposition la plus courante des mappemondes médiévales, avec, à l'extrémité orientale, le Paradis "en quelque sorte le sein d'Abraham", à "l'autre sommet, celui qui pointe à l'occident", le Jugement dernier ; et "sur son côté septentrional, l'Enfer, où seront précipités, avec les apostats, ceux qui ont à subir la damnation".
Cette représentation n'infère en rien une quelconque "circularité" qui s'opposerait à la "sphéricité" de la Terre. Dès le début du traité, Hugues travaille "en plan", et c'est "en plan" qu'il s'efforce de figurer l'arche sous les traits de trois rectangles emboîtés autour d'un carré central qui, une fois déployés en volume, en constitueraient les trois étages s'achevant en pyramide tronquée.

Il en va de même pour l' "orbe terrestre", représentation "en plan" de ce qui dans l'espace est une sphère. Pour Hugues de Saint-Victor, la Terre est sphérique et non circulaire. Il n'est pour s'en convaincre que de se reporter à d'autres ouvrages, telle la Practica geometriae où il est question du globus terrae.
Quant à la forme ovale ou oblongue qu'adopte l'orbe terrestre, elle n'est pas sans rappeler certaines mappemondes qui présentent avec celle de Hugues de Saint-Victor de nombreux points de comparaison. À aucun moment, cette forme avant tout schématique, destinée à s'adapter parfaitement aux contours de l'arche, ne remet en cause la sphéricité fondamentale du modèle qu'elle représente. La ressemblance médiévale ne se mesure pas à l'aune de la parfaite similitude, mais est fondée sur une identité profonde. Il n'y a ni copie, ni double, mais simulacre.

 

Un espace hiérarchisé


À l'intérieur de cette terre étroitement imbriquée à l'arche qui la traverse, le Paradis et l'Enfer : le Paradis "en haut", l'Enfer ainsi nommé parce qu'il est situé "en bas", dans la partie inférieure du monde, lieu des tourments, comme le Ciel est le lieu des joies : "c'est à juste titre que le lieu des tourments est en bas, et le lieu des joies en haut, car la faute pèse vers le bas, tandis que la justice soulève vers le haut", explique Hugues. À cette disposition hiérarchique de l'espace s'en ajoute une autre, cardinale cette fois. De même que le Paradis est à l'orient du côté du soleil levant, l'Enfer est à l'aquilon, là où règne un froid éternel. Mémoire de ce Pterophoron que Solin localisait au-delà des monts Riphées :

Plus loin encore, au-delà des monts Riphées, il est une région investie par des neiges incessantes ; on l'appelle Pterophoron, et certes la chute continuelle des neiges donne l'impression que des plumes y remplissent les airs. C'est une région maudite du monde, plongée par la nature dans les voiles d'une permanente obscurité. Complètement figée par le froid, elle est le réceptacle même de l'aquilon. Seul lieu au monde à ne pas connaître l'alternance des saisons, elle ne reçoit du ciel rien d'autre qu'un hiver éternel.

Le souvenir de cette région hante encore Adam de Brême au XIe siècle et on la retrouve, un peu plus tard, sur la mappemonde de Henri de Mayence. Comme Honorius Augustodunensis qui évoque, à la périphérie du monde, ces lieux de supplice, quelquefois des îles, ravagés par le vent et le froid, Hugues oppose à la chaleur de l'orient, où l'homme fut créé au temps de l'innocence, le froid irrémédiable des confins de l'aquilon, là où règne le mal, le péché.

 


 Paradis terrestre

Les principaux repères de l'espace


Entre l'Enfer et le Paradis, entre la chaleur de l'amour et le froid de l'orgueil : "les lieux, les montagnes, les fleuves, les châteaux, les places fortes ; l'Égypte au sud, Babylone au nord". Comme sur ces mappemondes qui se présentent sous la forme expurgée d'un cercle divisé en trois parties, portant les seules mentions : Asia, Europa, Africa, comme si tout était dit et récapitulé en ces trois termes, Hugues se contente d'énumérer ce qui apparaît comme les principaux repères de l'espace.



 Basilic et aspic
Les lieux
Les lieux, loca, terme moins vague qu'il n'y paraît, expriment l'une de ces divisions entre lesquelles il revient à la géométrie de répartir la Terre, séparant : "l'orbe en parties, les parties en provinces, les provinces en régions, les régions en lieux, les lieux en territoires, les territoires en champs, les champs en centuries, les centuries en jugères", souvenir de la science romaine des arpenteurs.
Ce terme sert aussi à désigner l'inexprimable. Tout ce qui est au-delà ou en deçà du discours : de la douceur paradisiaque à l'horreur des lieux infestés de "dragons, de serpents et de bêtes féroces" qui, sur la mappemonde de Lambert de Saint-Omer ou sur celle d'Ebstorf, prennent en écharpe la partie méridionale du monde habité.
Sans qu'il n'y ait jamais, dans ces loca, rien d'abstrait ni d'indéterminé, mais au contraire la conscience forte d'un lieu bien réel, théâtre d'un événement notable qu'il convient de préciser pour lui conférer l'ampleur de sa signification. Ainsi le Golgotha est bien le locus calvarie.
   

Les montagnes et les fleuves
Les montagnes forment avec les fleuves les principaux éléments du relief. Celles-là expriment la solidité, constituant le socle, l'armature, l'ancre salvatrice qui amarre la Terre et l'empêche de tomber. Ceux-ci, nés au paradis d'une source unique, répandus ensuite aux quatre coins de la terre par l'intermédiaire de canaux souterrains, lui apportent fertilité et fécondité. Ils l'irriguent à la manière des vaisseaux sanguins, tempèrent sa sécheresse naturelle, la vivifient. D'un côté la majesté, l'immensité, la plénitude, les lieux de l'extraordinaire qui échappent au sort commun ; préfiguration du ciel : "la vallée c'est le monde, la montagne, c'est le ciel" ; sièges d'une histoire sacrée où s'opère la communication du visible et de l'invisible, signes tangibles de l'alliance avec le divin. De l'autre, l'eau vivifiante, image du baptême dont les eaux, comme celles du Jourdain, traversent l'Église.
   


Villes et châteaux
Alors que les fleuves et les montagnes jouent bien souvent sur les mappemondes le rôle de frontières, bornent et séparent, les villes et les châteaux réunissent. Hugues vit le temps de l'essor urbain, de l' "encastellement", et si le vocabulaire hésite encore au XIIe entre burgus, castrum et civitas, pour désigner les cités nouvelles, le signe, en revanche, hérité des itinéraires romains, ne s'y trompe pas qui ponctue les mappemondes de vignettes ornées de tours crénelées en guise de forteresses, symboles du pouvoir et de la prépondérance urbaine.
Cet espace, dans lequel sont posées les structures fondamentales nécessaires à la répartition et à l'organisation des hommes, Hugues l'ordonne autour de trois pôles : Babylone au nord, l'Égypte au sud, Jérusalem au centre.
D'un côté, la terre de l'exil, la cité de perdition, la tour de l'orgueil fondée par Nemrod le géant, là où naquit l'idolâtrie :

Les hommes à l'origine n'honoraient qu'un seul Dieu, l'idolâtrie naquit à Babel, la tour des géants... c'est là que régna le premier roi Nemrod, et plus tard Ninus qui obligea ses sujets à adorer une image de son père Belus. D'autres l'imitèrent en faveur de parents ou de rois puissants... c'est là que débuta l'idolâtrie et que l'Antéchrist doit naître.

De l'autre l'Égypte, mère des arts, qui passent ensuite en Grèce puis en Italie, là où fut inventée la géométrie que Moïse apprit des Égyptiens. L'Égypte représente la loi naturelle, étape nécessaire avant le passage au désert, et l'accès à la grâce.
Au centre, Jérusalem, l'ombilic de la terre, qui dans ces années 1120-1130, à la faveur du grand élan de croisade, est en passe d'occuper le point central des mappemondes.
   

L'air et les vents
La description de la terre ainsi achevée, négligeant de parler du grand océan circulaire qui l'entoure, Hugues trace un autre cercle autour du précédent "un peu plus étendu qui fait comme une ceinture... l'espace ainsi délimité, c'est l'air, aer, "aussi indispensable à la nature humaine que la terre" où il se propose de représenter les saisons et les vents, c'est-à-dire tout ce qui détermine le temps quotidien et saisonnier, soit l'harmonieuse croissance de la végétation et l'épanouissement des hommes.
Jouant sur les harmonies numériques, en particulier sur le chiffre 4 qui, parce qu'il est divisible, représente tout ce qui est corporel, Hugues associe les quatre saisons aux quatre points cardinaux, aux quatre qualités fondamentales, fonctionnant deux à deux, aux quatre âges de la vie, aux sens... les harmonies numériques sont à la base de la musique de l'univers, celle des éléments, des planètes, des saisons, musique qui tient dans l'alternance des jours et des nuits, dans la croissance et la décroissance de la lune et dans la succession du printemps, de l'été, de l'automne, de l'hiver qui rythme le cours de l'année.
   
 
points
cardinaux
saisons qualités homme sens
  est printemps chaud et humide enfance ouïe
  sud été chaud et sec jeunesse vue
  ouest automne sec et froid âge mûr odorat
  nord hiver froid et humide vieillesse goût
   
  Quant aux quatre vents cardinaux, auxquels sont associés deux collatéraux, figures ailées disposées dans l'ordre proposé par Isidore de Séville dans le De natura rerum et munies de trompes doubles ou simples selon leur importance, ils procurent à la terre le souffle, nécessaire à la vie.
Avec en toile de fond de ces représentations, un certain nombre de postulats alors courants :
– qu'il n'est d'équilibre que dans la zone tempérée, la nôtre, où alternent régulièrement les saisons, où les vents soufflent tour à tour, loin du froid et de la chaleur pérenne ;
– que l'harmonieux développement de la Terre et des hommes est intimement lié aux cieux qui les entourent ;
– qu'enfin, le même rythme quaternaire régit le monde et l'homme : "tous deux vont vers leur fin avec l'écoulement du temps et des âges de la vie, tous deux croissent et décroissent" ; et comme l'homme est établi dans la communio de la constitution du monde, comme lui il a besoin d'harmonie.
   

 

Éther, mois et saisons


Enfin, au-delà de ces cercles, Hugues en trace un troisième enfermant les deux précédents, qui délimite la zone de l'éther le plus souvent considérée au XIIe siècle comme la région du feu. Il y dispose les douze mois selon l'ordre des saisons, et les douze signes du zodiaque de ce grand cercle étoilé, chemin obligé des astres errants ; soumettant ainsi le temps quotidien incertain, tributaire de l'agitation de l'air, au temps astronomique, réglé sur la révolution des planètes. Comme ses contemporains, Hugues tout en s'efforçant de faire le départ entre l'astronomie, "loi" qui règle le cours des astres et la disposition des cieux, et le discours astrologique qui peut être "naturel mais devient superstitieux quand il traite de l'avenir et du destin", Hugues est fasciné par ce ciel étoilé par lequel il achève la représentation de la grande "machine" de l'univers, à la fois savante et belle.

 

Une représentation totale du monde


Hugues de Saint-Victor propose ainsi une représentation totale du monde englobant l'espace et le temps, d'un monde ordonné, hiérarchisé, d'un cosmos, où la sphère inférieure de l'espace sublunaire temporel est régie par les lois du monde supérieur qu'il appelle la "Nature" ou le "Temps" ; d'un monde où s'opposent les accords harmoniques et immuables des sphères "élyséennes" et l'instabilité et la confusion des régions inférieures ou "Enfer". Avec au-dessus, au-delà du sensible, une grande "Figure en majesté" voilée par les ailes de deux séraphins, dominant et résolvant l'épars et le divers "en une véritable et suprême unité".

La signification d'un tel schéma
 

Quelle pouvait être la fonction et la signification d'un tel schéma, à la fois au sein d'un traité destiné avant tout à la méditation, et de façon plus générale, à l'intérieur du système de pensée de son auteur ?
Pour Hugues de Saint-Victor, qui est un "maître" parmi les plus célèbres de son époque, le dessin a d'abord fonction pédagogique. La représentation du monde est là pour montrer, donner à voir, matérialiser aux regards, un enseignement. Comme se plaît à le rappeler le père de Lubac, Hugues est un visuel, qui aime voir et parler aux yeux et pour cela n'hésite pas à recourir aux représentations nécessaires à la connaissance. Démarche d'un maître, à la fois pour clarifier son propre enseignement, en même temps qu'aider le disciple à apprendre, à comprendre, à mémoriser, et à pénétrer plus avant.
   

 

 

 

 

 

Mémoriser


Tout l'enseignement médiéval est fondé sur la mémoire. Une mémoire qu'il convient d'entretenir par la répétition et par la vue.
Déjà, dans une autre Mappemonde qui accompagne sa Chronique, Hugues de Saint-Victor avait conçu une disposition en colonnes, associée dans certains manuscrits à l'usage de la polychromie, afin d'exercer la mémoire, de l'aiguiser par la vue en suscitant des associations. La mémoire, sollicitée par les sens, est en effet indispensable à la formation de l'imaginatio, première étape de la cognitio.
L'image est là pour mémoriser un enseignement, pour aider à apprendre, à comprendre. Les mappemondes, celles de Hugues et d'autres encore, se veulent des "lieux" de mémoire où se trouve rassemblé tout ce qu'il convient de savoir et dont il faut se souvenir. C'est pourquoi l'on y trouve, résumés visuellement, quelques-uns des thèmes chers au maître de Saint-Victor qui étaient alors sujets de discussions, de controverses, voire de polémiques.

Interpréter


Ainsi, l'on peut lire sur la mappemonde, à l'encontre de certains, que l'Enfer comme le Paradis sont des réalités localisables s'inscrivant dans le cadre d'une géographie de l'au-delà qui prolonge en quelque sorte celle d'ici-bas ; intégrés à un même cosmos, à une même histoire.
De même, en rupture avec l'interprétation allégorique augustinienne héritée de l'école d'Alexandrie, les six jours de la création représentés chacun de façon autonome par les six petites roues alignées ici de haut en bas, sont considérés être des jours réels de vingt-quatre heures et non des jours idéaux, durant lesquels Dieu organisa le cosmos opérant la mise en œuvre du monde à partir de la matière créée ex nihilo.
  

 

Faire comprendre


C'est à dessein que Hugues fait visuellement coïncider la création d'Adam et le Paradis à l'orient, à l'avant de l'arche, tandis qu'entre le commencement du monde et sa fin, le Jugement dernier, à l'extrême occident, se déroulent deux espaces superposés : celui de la mappemonde et celui de l'arche, l'Église. Il rend ainsi manifeste à la fois que cette histoire inaugurée aux premiers jours du monde se poursuit inexorablement de l'orient vers l'occident jusqu'à son terme – histoire double comme l'espace qui l'enferme, histoire d'un drame, d'un exil, en même temps qu'histoire du salut. D'autre part que espace et temps sont indissociablement liés : "la succession des événements de l'histoire montre que l'ordre de l'espace et l'ordre du temps coïncident à peu près complètement."
C'est dans l'espace terrestre circonscrit par la mappemonde que se sont succédé le temps de la "loi naturelle", celui de la "loi écrite", et que se déroule maintenant le "temps de la grâce" ; ce même espace dans lequel, analogiquement aux six premiers jours, se sont succédé les six âges du monde.

Comme le temps, dont il est le support, l'espace est dirigé de l'orient vers l'occident, ponctué de repères que sont "les lieux, les montagnes, les fleuves, les châteaux, les places fortes, là où le Seigneur a voulu que certains événements arrivent, et qui en eux-mêmes sont devenus signifiants" :

La Providence divine, en faisant que les événements qui à l'origine du temps se passaient à l'Orient, aient pour lieu en quelque sorte le début de l'espace, tandis que le centre des choses se déplaçait ensuite vers l'Occident à mesure que le temps s'écoulait vers son terme, a voulu nous amener à comprendre que la fin de notre âge est proche puisque la marche de l'histoire a déjà atteint l'extrémité de l'espace.

 

La marche conjointe de l'espace et du temps


C'est en Orient dans le jardin d'Éden que le premier homme fut placé dès sa création et c'est de ce point originel que sa postérité doit recouvrir la terre. De même, après le Déluge, c'est en orient que naquirent les empires, c'est là que fut le centre du monde avec les Assyriens, les Chaldéens, les Mèdes ; puis il se déplaça vers la Grèce, avant que la puissance suprême ne descende ensuite vers la fin du temps jusqu'en Occident, chez les Romains qui habitent en quelque sorte à l'extrémité du monde. Ainsi, tandis que l'enchaînement des événements majeurs descendait en droite ligne de l'Orient à l'Occident, ce qui se passe à droite et à gauche, c'est-à-dire du côté de l'aquilon et du côté de l'auster, correspond à des significations si précises que tout homme qui y réfléchit sérieusement ne peut discuter que les choses ne soient ainsi disposées en fonction du plan divin. En quelques mots, par rapport à Jérusalem, l'Égypte est au sud, Babylone au nord. L'Égypte veut dire "ténèbres" et le vent du sud est chaud, l'Égypte désigne donc ce monde plongé dans les ténèbres de l'ignorance et dans la chaleur du désir charnel. Babylone veut dire "confusion" et signifie l'Enfer où règnent le désordre et le froid éternel.
   
 

Vers une nouvelle intelligence du monde


Ainsi, la mappemonde, théâtre des royaumes du monde, est là pour dévoiler le plan de Dieu ; signifier que le monde qui est né, a grandi, touche désormais à sa fin ; que le temps du Jugement est proche. Elle est mémoire, mémoire du temps passé et de celui à venir.
Mais, si la connaissance des événements et des lieux qui en furent le théâtre est le fondement du savoir qu'il convient de se mettre en mémoire, elle doit aussi servir de support, d'étape à un autre niveau d'intelligence du monde.
En effet, profondément imprégné de la pensée du Pseudo-Denys et de Jean Scot, Hugues sait qu'il subsiste une identité substantielle, une union intime entre le Tout-Puissant et sa créature, qui permet de discerner Dieu en avançant peu à peu, selon la parole de saint Paul, "du visible vers l'invisible".
Si le temps et l'espace sur lequel il se déroule dévoilent le plan de la Providence divine et annoncent l'imminence du Jugement, l'image de la terre inscrite dans une représentation cosmique, tenue dans les bras du Tout-Puissant, cette image du monde qu'elle soit représentée dans un livre, sur les murs d'un cloître ou sur un pavement, est là non seulement pour enseigner, pour rappeler, mais encore pour "élucider", pour, au-delà de la vision du monde, en rendre visible la structure harmonique, pour transposer, en formes simples la réalité substantielle et ainsi servir de guide à la méditation.

 

 

 

L'image se veut dévoilement et révélation


Au-delà de la perception directe et immédiate, l'image fonctionne comme un "crible", servant à décanter à l'intérieur de la mécanique de l'univers tout ce qui en fait la beauté, l'harmonie, pour décrypter, à travers elle, la Sagesse qui a présidé à son élaboration. Car si le Verbe est lui-même invisible – comme la Figure en majesté voilée par les séraphins –, son œuvre en revanche est perceptible et, à travers elle, Celui qui en est l'auteur. L'image médiévale se veut dévoilement et révélation.
Dévoilement de la Puissance divine "à travers la longueur, la largeur, la profondeur de l'espace", "à travers la masse des montagnes, la longueur des fleuves, l'étendue des champs, la hauteur du ciel, la profondeur de l'abîme".
Dévoilement plus encore de la Sagesse à travers la beauté. Pour Hugues : "Tout l'univers sensible est un grand livre tracé par le doigt de Dieu, c'est-à-dire créé par la "vertu" divine et chaque créature est comme une "figure", non pas produit du désir humain, mais fruit du vouloir divin chargé de manifester la Sagesse invisible de Dieu."
Cette "Sagesse" n'est autre que la grande "Figure en majesté" tenant dans ses bras le monde enserré. Figure unique, stable, immuable et éternelle, opposée au nombre, variable et transitoire. Illumination créatrice, vers laquelle de degré en degré tend le regard des anges : "Elle dont tout procède et en qui tout se résout ; qui contient tout et connaît tout", et dont "la puissance est le principe même de la justice" (Sag., XII, 16).
La "Figure en majesté" préside aussi au Jugement, tenant dans sa main droite un phylactère sur lequel est inscrit : "Venez les Bénis de mon Père, entrez en possession du royaume qui vous est préparé depuis la création du monde" (Math., XV, 34). Dans la main gauche, elle porte un sceptre qu'elle pointe vers le bas, jusqu'au lieu où les démons se jettent au-devant des méchants qui ressuscitent pour les emporter avec eux. Aussi le sceptre porte-t-il cette inscription : "Allez Maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges." (Math., XXV, 41)
La scène de la Création à l'origine du monde s'achève dans celle du Jugement, aube d'un huitième jour éternel, prélude au "ciel nouveau", à la "terre nouvelle".

 

Un parcours initiatique


En définitive, Hugues propose à ses disciples de Saint-Victor, à tous ceux capables de "contempler sans relâche", de poser "un regard spirituel" sur le monde, moins une leçon, qu'un parcours initiatique.
Partant d'un point central, le dessin se présente comme une lente ascension degré par degré, minutieusement décrite, depuis le monde des réalités sensibles jusqu'à celui des réalités intelligibles, remontant progressivement des œuvres de la création représentées par les cercles concentriques du cosmos jusqu'à la "Sagesse" divine. Tandis que le long des douze échelles qui relient quatre par quatre les trois étages de l'arche s'échelonnent les représentations des vertus, depuis la base jusqu'au sommet où se tient l'Agneau.
Double ascension qui n'est rien d'autre, dans la pensée de Hugues de Saint-Victor, que le double mouvement qui doit permettre à l'homme de retrouver, par la contemplation des œuvres divines, l'image perdue du Créateur, en même temps que l'exercice ascétique et la pratique des vertus doivent lui permettre de restaurer en lui l'image de Dieu. Double mouvement d'ascension et de contemplation, dans lequel l'esthétique joue un rôle fondamental.

La vision de ses contemporains
 

Il reste à confronter cette vision plurielle, à la fois historique, cosmique, théologique et eschatologique que Hugues de Saint-Victor propose du monde, avec celle de ses contemporains, proches ou lointains, afin d'en mesurer à la fois l'influence et l'originalité.
   

 

La lecture historique


La lecture historique de la mappemonde, cette lente dérivation du temps de l'orient vers l'occident, se lit clairement sur la mappemonde dite de Henri de Mayence qui précède une transcription du De imagine mundi de Honorius Augustodunensis.
Depuis le Paradis, la grande île à l'extrémité de l'orient, en passant par Babel, Jérusalem, Délos, Rome, le temps s'enroule jusqu'à Saint-Jacques-de-Compostelle aux confins de l'occident, là où se tiennent deux des quatre anges "debout au quatre coins de la terre" barrant la route, la main droite levée, l'index dressé, pour révéler ce que contient le livre que l'un d'eux tient à la main. Ces mêmes anges, chargés selon le texte de l'Apocalypse (Apoc., VII, 1) de retenir les quatre vents afin que l'on puisse procéder au Jugement, et qui renvoient ainsi l'image de la terre qu'ils entourent à une double lecture cosmique et eschatologique.

 

La lecture cosmique


La seconde lecture, cosmique celle-là, représentant la terre au milieu des éléments, fruit d'une longue tradition tant iconographique que littéraire, transmise à travers les Étymologies et le De natura rerum d'Isidore de Séville, traverse tout le XIIe siècle, et bien au-delà. On la retrouve sur la mappemonde du Béatus de Turin, du début du XIIe siècle, entourée des quatre vents soufflant dans une trompe, à califourchon sur de grosses outres gonflées prêtes à éclater, transposition cosmique d'autres cavaliers plus menaçants chargés de répandre sur la terre la guerre, la faim, la peste et la mort. Et encore sur les multiples schémas qui ornent le Liber floridus de Lambert de Saint-Omer, et les autres encyclopédies contemporaines ; sans compter les extraordinaires représentations de l'univers du Liber scivias ou du Liber divinorum operum de Hildegarde de Bingen.

 

La lecture théologique


Quant à la lecture théologique, fortement teintée de néoplatonisme, elle place l'image du monde entre les bras de la "Sagesse" divine et déploie au-dessus du monde sensible un autre monde "intelligible" où règne le "Roi" des cieux. On la rencontre au XIIe siècle sur différents schémas et plus tard au XIIIe siècle dans les "Figures en majesté" qui enserrent ou dominent certaines mappemondes comme celle d'Ebstorf. Avec cependant des nuances à l'intérieur de ces représentations. Là où Hugues de Saint-Victor avec Hildegarde de Bingen insistaient sur la "Sagesse" unique gouvernant le monde, les mappemondes du XIIIe siècle, telle cell d'Ebstorf, sont tenues entre les mains du Fils de l'homme, "le premier et le dernier vivant", auréolé d'un nimbe crucifère, portant comme à Ebstorf les stigmates de la crucifixion, le "Verbe" rédempteur triomphant de la mort et du péché.

 

La lecture eschatologique


Enfin, la lecture eschatologique est la seule qui subsiste au sommet de la grande mappemonde de la cathédrale de Hereford – dernier maillon de la chaîne des grandes mappemondes anglaises – où, de chaque côté du Christ, les bras levés, montrant ses plaies, entouré d'anges présentant les instruments de la passion comme autant de précieuses reliques, dans la grande tradition des tympans de Saint-Denis, de Chartres, de Notre-Dame..., d'autres anges sonnent l'heure du Jugement : d'un côté, un ange conduit les justes vers le Paradis ; de l'autre, un démon aux ailes de chauve-souris traîne les damnés vers une porte qui ouvre sur la gueule du Léviathan.
Ce n'est plus ici le destin de l'humanité qui s'accomplit dans le Jugement dernier, mais celui de l'homme qui s'achève dans la Rédemption.

Dans une extraordinaire image synthétique, dominée par un souci pédagogique jamais démenti, Hugues de Saint-Victor s'est efforcé de rassembler les éléments qui lui paraissaient indispensables à une meilleure appréhension de l'espace et du temps, fondant le monde dans la durée depuis les jours du commencement jusqu'aux jours de la fin ; égrenant, au fil du temps, les lieux occupés depuis l'Éden des origines jusqu'aux ultimes rivages de l'occident, là où, comme le Soleil, l'homme doit sombrer dans l'abîme avant de ressusciter à un monde nouveau.
Une histoire qui est celle d'un espace que Hugues ne conçoit que cosmique, c'est-à-dire à la fois harmonieux et total, enserré entre les bras du Créateur.
Image d'un monde visible et transitoire, "émanation" d'un autre monde, celui-là éternel et immuable, dont par un long et patient apprentissage, par une ascension méthodique, on peut entrapercevoir le mystère, la révélation.
En ce début du XIIe siècle, à la charnière géographique de la ville et du cloître, au croisement des voies de l'ascétisme et de la recherche intellectuelle, déchiré sans doute entre un réel élan affectif vers le monde et une répugnance profonde pour la chair et le péché, Hugues de Saint-Victor, reconnu comme un "maître", une "autorité", non seulement à Saint-Victor, mais bien au-delà, nous livre ici des éléments indispensables pour comprendre la disposition du monde, "une disposition sacrée, image de la divine beauté", un cosmos, une gamme harmonieuse de similitudes.

Description de la mappamundi
 

 

 

L'arche ainsi achevée, on l'inscrit dans un cercle oblong passant par chacune de ses extrémités ; l'espace enclos par cette circonférence, c'est la terre "orbis terrae". Dans cet espace, on dessine la "mappemonde" de façon que l'avant de l'arche regarde vers l'orient, l'arrière vers l'occident ; disposition admirable car ainsi l'emplacement des lieux et la succession des temps ont le même point d'origine, et la limite de l'espace coïncide avec la fin des temps. Celui des sommets de ce cercle oblong qui à l'avant de l'arche pointe vers l'orient, c'est le Paradis, en quelque sorte le sein d'Abraham, comme on le verra plus loin, quand sera décrite la Figure en Majesté. L'autre sommet, celui qui pointe à l'occident, porte le Jugement dernier ; à droite, les élus ; à gauche, les réprouvés. Sur son côté septentrional est l'Enfer, où seront précipites, avec les apostats, ceux qui ont à subir la damnation.

Autour de ce premier cercle, on en trace ensuite un second un peu plus étendu, qui fait comme une ceinture autour du précédent ; l'espace ainsi délimité, c'est l'air "aer". On y dispose, selon les quatre parties du monde, les quatre saisons de l'année : à l'orient, le printemps ; au sud, l'été ; à l'occident, l'automne ; à l'aquilon, l'hiver. On peint le printemps comme un petit garçon qui tient une flûte et chante. L'été est un jeune homme en train de regarder des fleurs ; l'automne, figuré dans l'âge mur, approche de ses narines, des fruits dont il respire l'odeur ; l'hiver, en vieillard, mange des fruits. Tous sont représentés à partir des hanches, chacun au milieu des éléments qui lui sont propres.

Au printemps, les plaisirs de l'oreille ; à l'été, ceux de la vue ; à l'automne, ceux de l'odorat ; à l'hiver, ceux du goût... Chacune (des saisons) occupe une des quatre parties de l'année : l'été, le haut ; l'hiver, le bas; le printemps, la droite ; l'automne, la gauche. Dans chaque partie, parce que chacune a deux propriétés, sont tendues deux cordes, qui, tour à tour rapprochées, produisent une musique octuple, sur quoi se règle l'accord de l'harmonie universelle. Le printemps est humide et chaud ; l'été, chaud et sec ; l'automne, sec et froid ; l'hiver froid et humide.

Dans cette même zone (de l'air), on placera les douze vents, repartis trois par trois, entre les saisons, au-dessous de la région du ciel de l'aether. On les peindra ailés, à partir des épaules, et comme se précipitant de haut en bas, rangé chacun sous l'un des douze mois. Parmi ces douze vents, quatre sont cardinaux, qui ont chacun, de chaque côté, un collatéral. Du milieu de l'orient, souffle Subsolanus, ayant deux acolytes soufflant avec lui, à droite Vulturnus, à gauche Eurus. Du midi, souffle Auster ou Notus, ayant à sa droite Euronotus ou Euroauster ; à sa gauche, Libonotus ou Austro-Africus. Du milieu de l'occident, souffle Zephyrus ou Favonius. Il a, à sa droite, Africus qui est Libs ; à sa gauche, Corus, qui est Argeste. Du milieu du septentrion, souffle Aparctias, ou Septentrion, ayant à sa droite, Circius, qui est aussi Thrasceas, ou encore Thrascias ; à sa gauche, Borée, qui est l'Aquilon. Les vents cardinaux soufflent chacun dans une double trompe, et chacun des autres n'en a qu'une.

Ensuite, on trace encore un autre cercle, enfermant les deux précédents ; l'espace qu'il délimite figure la région du ciel "l'aether". On y dispose les douze mois, selon l'ordre des saisons, et on place ensuite les douze signes du zodiaque, de façon que chaque signe commence au milieu d'un mois, et chaque mois, au milieu d'un signe. Ces signes se succèdent tous les trente degrés, formant un circuit dont le commencement est au premier degré du Bélier. Tournés en sens contraire, par rapport au monde, ils sont couchés sur le dos, dans la direction du firmament, à l'inverse des mois dresses de bas en haut, si bien qu'ils ont l'air d'être debout ou de marcher sur la circonférence même du cercle des fixes. Les mois apparaissent en dessous d'eux dans l'éther, et l'on peut voir ainsi : tout en haut, les signes du zodiaque ; sous ces signes, les mois ; sous les mois, les vents et sous les vents, les saisons, disposition qui manifeste l'admirable organisation de la nature et ses accomplissements, et le circuit du ciel se trouve ainsi parfaitement réalisé.

La "machine de l'univers" ainsi construite, on place à sa partie supérieure, une Figure en Majesté, dépassant depuis les épaules vers le haut et des pieds vers le bas et comme assise sur un trône. Dans ses deux bras grands ouverts, elle semble embrasser tout ce qui précède. Elle étend trois doigts vers le cercle de la terre, avec les autres repliés vers la paume, elle enferme les cieux. Dans la main

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