La sexualité au moyen-age

1. L’apologie de la chasteté

Préparé par les idées stoïciennes insistant sur la maîtrise de soi, avec la naissance du christianisme apparaît un nouveau discours sur le corps. La faute commise par Adam et Ève devient rapidement l'acte charnel, déconsidéré par l’Église. Progressivement, au cours du Moyen Âge se met en place un clivage essentiel entre les prêtres et le reste de la société. Les premiers — ayant reçu l'ordre de la prêtrise (un des sept sacrements) — sont considérés, de par leur vœu de chasteté, comme supérieurs et proches du sacré et sont chargés d'assurer la reproduction spirituelle de la société. Les seconds, les laïcs jugés inférieurs puisqu’ayant commerce charnel, ont pour rôle sa reproduction biologique.

L'Église semble donc apporter une définition de la société qui repose exclusivement sur le critère de la sexualité ; l'état matrimonial est perçu comme inférieur à l'état clérical mais, comme l'affirme saint Paul, « mieux vaut se marier que de brûler » (Première Épître aux Corinthiens, 7, 9) ; c'est pourquoi l'Église reconnaît la nécessité de sceller des noces et ainsi de conserver ses ouailles des dérives hérétiques.

2. Une codification de la sexualité dans le mariage

Dans ce cadre, en particulier avec la mise en place de la Réforme grégorienne (xie siècle), la politique de l'Église prend deux directions : résorber le nicolaïsme (mariage et concubinage des prêtres) et essayer de circonscrire l'acte sexuel à la sphère conjugale, car la procréation ne peut effectivement se faire que dans ce cadre. Le mariage, septième et dernier sacrement reconnu officiellement en 1178, doit être unique (monogamique), indissoluble, consensuel et très fortement exogamique (se réaliser au-delà du septième degré de parenté). L'Église ne se contente pas d’imposer le mariage ; à l'intérieur de celui-ci, elle tente de mettre en place un contrôle de l'acte sexuel. En effet, les moralistes — en s'appuyant sur l’Ecclésiaste 3, 5 : « Il est un temps pour chaque chose […] un temps pour aimer et un temps pour haïr […] un temps pour embrasser et un temps pour fuir les embrassements » — précisent les moments de l'année durant lesquels les époux peuvent s’étreindre.

Les pénitentiels du haut Moyen Âge — le plus célèbre étant le Decretum de Burchard de Worms (rédigé entre 1008 et 1012) — tarifient les pénitences à accomplir pour chacun des péchés commis ; ils sont d’une grande richesse sur les pratiques sexuelles de l'époque et les interdictions imposées par l'Église. Les clercs demandent que l'homme et la femme s'abstiennent de relations sexuelles au cours des principaux temps de la liturgie : le dimanche, le mercredi et le vendredi, les trois périodes de carême (40 jours avant Pâques, Noël et la Pentecôte) et pendant de très nombreux jours de fêtes de saint. L'Église multiplie également les temps de continence des époux : lorsque la femme a ses menstrues, est enceinte ou après l'accouchement ; il faut attendre les « relevailles » (40 jours après la naissance), voire éviter les relations pendant l'allaitement car elles peuvent corrompre le lait, pour revenir aux périodes propices aux relations sexuelles. Il convient pourtant de différencier les prescriptions ecclésiastiques et la réalité des comportements des chrétiens, même si celle-ci échappe en grande partie aux chercheurs, faute d'une documentation suffisante. Mais, selon les calculs de l’historien Jean-Louis Flandrin, si les chrétiens avaient respecté scrupuleusement les interdits ecclésiastiques, leurs rapports sexuels auraient été entre 1,8 et 3,7 jours par mois.

D'autres condamnations ecclésiastiques pèsent sur le couple marié. Les clercs pensent qu'un mari ne doit pas manifester trop de passion pour son épouse et citent saint Jérôme qui qualifie d’« adultère » le mari qui étreint sa femme avec trop de passion, car c'est un signe évident qu'il n'aime cette dernière que pour son propre plaisir : « Rien n'est plus infâme que d'aimer une épouse comme une maîtresse ».

3. Les « écarts sexuels »

L'Église condamne donc l'adultère, plus gravement encore lorsqu'il est commis avec l'épouse du voisin ou consommé avec une juive, une païenne ou une femme de condition servile. Dans ce dernier cas, si l'union débouche sur la naissance d'un enfant, le pénitentiel oblige le mari à affranchir la femme et / ou l'enfant. Certains prévoient la répudiation d'épouses pour cause d'adultère car, comme le souligne Philippe de Novare au milieu du xiiie siècle, lorsque les femmes « font folie et vilenies de leur corps », non seulement elles « se déshonorent et s'avilissent elles-mêmes mais salissent également leur lignage ». Dans cet acte de chair extra-conjugal, ce n'est pas seulement le couple qui est menacé, mais l'ensemble des membres de la famille sur qui l'opprobre rejaillit.

L'Église se bat également contre tout ce qui est jugé crime contre-nature ou bestial. En particulier une lourde condamnation pèse sur l'homme qui utilise une partie du corps de sa femme pour autre chose que sa fonction : coït anal ou commerce oral. Ces pratiques sont condamnées pour deux raisons essentielles. La première repose sur l'idée que Dieu a créé chaque partie du corps pour une fonction bien particulière ; il a ordonné les organes et les processus sexuels à la procréation et à la procréation uniquement. La seconde raison qui explique ces condamnations « contre-nature » tient à l'importance accordée au crime d'Onan, à qui Dieu a donné la mort pour avoir répandu son sperme sur le sol afin d'éviter de copuler avec la femme de son frère (Genèse, 38, 6-10) ; à l'intérieur du mariage, la masturbation est également le signe d'une recherche de plaisir sans volonté de procréer.

Dans ce contexte, seule la position du missionnaire (femme étendue sur le dos et homme la surmontant) est acceptée et toutes les autres formes d'accouplement sévèrement condamnées : sodomie, fellation, position mulier super virum et position retro (lesquelles placent la femme dans une position active, dominatrice) ou position more canino, « à la manière des chiens ». Les textes canoniques comme les ouvrages médicaux des époques médiévale et moderne assurent aux chrétiens que s'ils adoptent ces positions ou ces pratiques, s'ils ont des relations charnelles en dehors des temps prescrits par l'Église, ils donneront naissance à des enfants contrefaits, lépreux, infirmes ou monstrueux. Ces raisons sont également invoquées pour expliquer la très forte condamnation de l'homosexualité jugée par l'Église comme une perversion et une maladie — ce qui n'exclut pas, en particulier dans les milieux cléricaux, des pratiques homosexuelles.

4. Contraception et avortement

Comme leurs ancêtres de l'Antiquité, les couples du Moyen Âge ont sans doute pratiqué contraception et avortement. Tout au cours de la période médiévale, l'Église lutte contre ces deux pratiques qui visent à aller à l'encontre de la nature d'essence divine, laquelle est nécessairement bonne.

Dans les pénitentiels du haut Moyen Âge sont mentionnées des potions magiques que certaines femmes absorbent pour éviter d'être enceintes. Ainsi, Burchard de Worms écrit encore : « As-tu fait comme beaucoup de femmes, elles prennent leurs précautions pour ne pas concevoir […] avec les maléfices et les herbes » ; l’auteur se montre particulièrement sévère envers ces pratiques puisqu'il préconise, comme pour un homicide, sept ans de pénitence. La contraception permet, dans les milieux aisés, de limiter le nombre d'héritiers et, dans les milieux populaires, de réduire le nombre de bouches à nourrir. Mais sans doute, la majorité des couples ne peut guère contrôler de manière efficace le nombre de naissances.

L'avortement est également attesté : les documents ecclésiastiques dénoncent l'utilisation à des fins abortives de « poisons de stérilité » (graines de fougère ou de gingembre ; feuilles de saule, d'épidème, de rue ; mélanges d'aloès, persil, fenouil ou encore bains de camomille). Les condamnations de l'avortement au Moyen Âge sont très sévères. Cependant, deux critères modifient les peines qu'encourent ceux et celles qui se livrent à une interruption volontaire de grossesse : le contexte de la conception et l'âge du fœtus. En effet, le législateur distingue toujours nettement la femme qui a agi dans le plus grand dénuement, de la fornicatrice cherchant à celer son crime, laquelle est jugée plus sévèrement. Le législateur tient compte également du degré de développement du fœtus, comme l’illustre le pénitentiel de Bède du viie siècle : « La mère qui tue l'enfant qu'elle porte dans son sein avant le quarantième jour après la conception jeûnera pendant un an, et après le quarantième jour, pendant trois ans. »


Commentaires (2)

1. zajaczkowski 29/02/2012

Texte très bien écrit, avec beaucoup d'informations :)

2. élève qui vous remercie. 26/10/2010

Merci beaucoup, grâce à vous j'ai pu faire un bon travail et obtenir une bonne note, merci encore beaucoup.

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