Les musulmans et la mesure du temps

L'ère mahométane commence le 16 juillet de l'année 622 après Jésus Christ et se calcule d'après les cycles lunaires. L'année civile étant à la fois plus courte que l'année lunaire et encore plus que l'année solaire, les musulmans ont dû très rapidement faire des concessions.

Dominique Fléchon

Le développement de la mesure du temps chez les musulmans occupe une position particulière. À l'époque de Mahomet, la vie en Occident est structurée depuis près de 600 ans par le calendrier Julien basé sur les 12 mois lunaires et mis en accord avec le cours du soleil sur ordre de Jules César. À la même époque, les Bédouins qui commerçaient avec l'Inde, l'Iran, la Syrie et l'Egypte empruntent à leurs voisins un calendrier tendant à combiner mois solaires et mois lunaires par l'adjonction de périodes intercalaires. Curieusement, Mahomet transforme ce calendrier qui coïncidait approximativement avec les saisons en un calendrier lunaire strict.

L'ère mahométane, qui remonte à la fuite du prophète de la Mecque à Médine (l'Hégire), commence le 16 juillet de l'année 622 après Jésus Christ et se calcule d'après les cycles lunaires. L'année civile musulmane, totalise 354 jours et se décompose en 12 mois de 30 jours ou 29 jours, au plus proche du temps mis par la lune pour effectuer une révolution autour de la terre. Toutefois, il manque 8 heures 48 minutes 36 secondes à l'année civile ainsi définie pour être en adéquation avec les mouvements de la lune.

Des concessions dictées par la pratique

Horloge à eau d'AI Jazari. Un cornac est assis sur le cou de l'éléphant et tient en sa main gauche un pieu pointu et sa droite brandit un marteau. L'éléphant porte sur son dos une plate-forme quadrangulaire avec un baldaquin surmonté d'une tour, au sommet de laquelle perche un oiseau. Sur le haut de la coupole, 15 ouvertures sont alignées. Elles ont la taille d'un Dirham moyen. Elles sont couvertes à l'intérieur par un anneau d'argent moitié noir, moitié blanc. Reproduction contemporaine, collection du Musée d'horlogerie du Locle, Suisse. Photo G. Savini, Le Locle Mahomet avait probablement ignoré les conséquences que cette réforme allait entraîner dans la vie quotidienne. L'année civile étant à la fois plus courte que l'année lunaire et encore plus que l'année solaire, il arrivait que les impôts sur les moissons qui, eux, étaient perçus au moment des récoltes, soient prélevés deux fois au cours de la même année. Sur le plan religieux, la fête du Ramadhan devenait mobile à un point tel qu'elle se trouvait tantôt en hiver tantôt en été. Bien que ce calendrier soit consacré par certains versets du Coran, les musulmans ont dû très rapidement faire des concessions pour leur vie pratique comme pour leurs observations astronomiques. L'écart entre l'année civile et la position de la lune conduit à ajouter 11 jours sur une période de 30 ans afin de faire coïncider années civile et astronomique. Cycliquement et au cours de ce laps de temps, les 2e, 5e, 7e, l0e, 13e, 15e, 18e, 21e, 24e, 26e et 29e années sont des années bissextiles de 365 jours.

Si un système peut suffire à la vie courante, il n'en est pas de même pour celle des affaires. Celles-ci sont rapidement gérées d'après l'année solaire grecque. Par ailleurs, les astronomes arabes se servent de préférence pour leurs observations de l'année solaire perse, laquelle compte 366 jours.

Mis en contact avec des peuples plus civilisés lors de leurs guerres de conquêtes, les Arabes enrichissent rapidement leurs connaissances scientifiques et se voient obligés d'employer, outre leur système d'année lunaire mobile, une chronologie réglée d'après le soleil. C'est pourquoi, les calendriers orientaux sont complétés par la date de l'année solaire égyptienne ou syrienne en plus de l'année lunaire arabe.

Mélange de civilisations

À partir de 632, la Syrie, la Mésopotamie, l'Egypte et la Perse sont envahies. En 680, les Arabes atteignent les côtes de l'Atlantique. En 710, Clepsydre à automates de Gaza. Reconstitution par Diels. C'est selon cette méthode iranienne que devait se présenter à l'origine l'horloge à eau de Fez ils conquièrent l'Espagne puis gagnent le centre de la France. La conquête arabe, stoppée vers le nord en 732, fait à la fois progresser la civilisation arabe et celle des pays conquis. Partout en minorité, les musulmans établissent un protectorat économique en maintenant en place les dirigeants chrétiens ou juifs dans les finances comme dans la médecine.

En présence de civilisations plus avancées que la leur, ils s'efforcent de les assimiler. Ainsi développent-ils particulièrement leurs connaissances en astronomie, ajoutant leurs propres découvertes à celles des Chaldéens, des Grecs et des premiers observateurs européens.

Installés en Espagne en 747, ils développent les écoles de Cordoue, Grenade, Tolède. Gerbert d'Aurillac, qui sera élu pape de la chrétienté en 999, développe sa formation mathématique et scientifique en Catalogne où il a accès aux connaissances arabes. À la fin du Xe siècle, Tabit Ben Kourra étudie l'art des cadrans solaires. Ridwan écrit en 1203 un traité sur les horloges à eau et décrit en 1206 des automates et clepsydres dont plusieurs munis d'indications astronomiques.

Le 1er mars 1917 succède au 15 février 1332

Astrolabe arabe. Andalousie, grenade. Indispensable à la navigation, l'astrolabe fut complété par de nouveaux systèmes de projection géométrique En 1308, Ibn al Fahham et Abou'l Hassan Ali ben Ahmed construisent l'horloge à eau ornée d'automates et dotée d'informations astronomiques de Tlemcen. C'est de 1357 que datent les vestiges actuels de l'horloge à eau dans les hauts quartiers de la Medina à Fez. Selon la méthode iranienne, des automates apparaissaient probablement à chacune des 12 fenêtres. De plus, les heures étaient frappées sur des cloches. En parallèle, les arabes développent des horloges à feu qu'ils complètent, comme leurs clepsydres, de figures automates.

Si les musulmans n'ont que partiellement intégré le soleil dans la définition de leur calendrier et restent ainsi dans un système archaïque, ils ont en contrepartie réalisé des progrès considérables dans la connaissance de l'astronomie et dans le développement des clepsydres et de la gnomonique. En laissant le libre accès de leur savoir aux civilisations occidentales, ils ont permis à celles-ci de progresser rapidement en cosmographie et dans le domaine des cadrans solaires. Toutefois, à leur époque, il était encore prématuré d'envisager la naissance de l'horlogerie mécanique à poids moteurs et à échappement, laquelle apparaît en Europe à partir de la fin du XIIIe siècle.

Malgré ses difficultés d'utilisation, le calendrier musulman perdurera jusqu'à une période récente. En effet, « l'année financière » turque (qui n'est autre que celle du calendrier Julien) est introduite en 1840 dans l'empire ottoman et le calendrier grégorien supplante le système musulman au début du XXe siècle; c'est ainsi qu'au 15 février 1332 succéda le 1er mars 1917. 


Source : www.HauteHorlogerie.org

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